La laïcité est un principe fondamental ancré dans la société française depuis la loi de 1905 nommée « loi de séparation des Églises et de l'État ». La laïcité est basée sur la liberté individuelle de croyance et la tolérance religieuse, tant qu'elles ne perturbent pas la paix et l'harmonie de la nation. Elle est fondée aussi sur la neutralité du gouvernement vis à vis des religions. Comment ce concept s'est-il développé au cours de l'Histoire ?
Les fondements de la liberté de conscience chez les philosophes de l'Antiquité
La notion moderne de laïcité, de séparation du pouvoir temporel des hommes, et de l'intemporel, avait déjà des équivalences dans l'Antiquité. Car les sociétés grecque et romaine développèrent des idées et des pratiques qui pourraient être considérées proches de cette notion, même si elles reposaient sur des bases très différentes de celles des nations contemporaines.
Dans la Grèce antique, au VIIe siècle av. J.-C., la philosophie émergea comme un outil de réflexion autonome, distinct des récits mythologiques traditionnels. Les philosophes présocratiques privilégiaient la raison et l'observation pour expliquer certains phénomènes naturels et sociaux.

Puis les philosophes Socrate et Platon élaborèrent une distinction entre le monde sensible et le monde des idées, où la vérité pouvait être accessible par le raisonnement. L'inscription gravée sur le fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même », était une invitation à l'introspection et à la cultivation personnelle. Ce qui ne reniait pas la religion, mais s'adressait plutôt à tous les êtres humains et toutes les religions.
Aristote posa les bases d'une pensée structurée par la logique et la métaphysique, qui ne dépendait pas non plus de l'autorité religieuse. La philosophie grecque créa un espace de débat intellectuel où la vérité pouvait être discutée et comprise librement, sans être monopolisée par les mythes ou par les prêtres.
Les cultes traditionnels dans la Grèce et la Rome antique comme outil de cohésion sociale et politique
Cependant, au-delà de cette divergence des premiers philosophes, dans les cités grecques, la religion était intégrée à la vie politique et publique, mais elle n'avait pas le pouvoir de gouverner. La cité pouvait décider de modifier ou d'abandonner un culte, comme le fut le culte de Dionysos à Athènes au Ve siècle av. J.-C..
Dans la Rome antique, la religion était un instrument de cohésion sociale et de légitimation du pouvoir politique. L'empire romain imposait le respect des cultes traditionnels et ne tolérait que de manière très limitée certains cultes étrangers.

Les Chrétiens furent persécutés à partir du IIe siècle dans l'Empire romain, en raison de leur refus de participer aux cultes officiels. Ils furent perçus comme une menace pour l'ordre établi. La liberté de conscience individuelle n'était pas tolérée et la reconnaissance des cultes traditionnels était pratiquement une obligation civique.
Alliance et légitimation du pouvoir politique par le religieux, à l'opposé de la laïcité
Quand le christianisme accéda au statut de religion officielle dans l'Empire romain, à partir du IVe siècle de notre ère, la séparation entre pouvoir politique et pouvoir religieux s'effaça. Rome devint chrétienne et les autres cultes furent marginalisés ou interdits.
Aux siècles suivants du Moyen Âge, ce fut globalement ainsi dans toute l'Europe. Le principe dominant, à l'inverse de la laïcité, était celui de l'alliance entre pouvoir politique et religieux, et de la primauté du spirituel sur le temporel.
La légitimité du pouvoir était accordée par Dieu aux rois et aux empereurs. Cela se traduisait par des actes symboliques forts, comme le couronnement du roi de France par les autorités ecclésiastiques les plus élevées.

Cependant cette synergie entre pouvoir temporel et spirituel allait être remise en question à plusieurs reprises. La richesse et la puissance grandissante de l'Église catholique romaine entraînaient des luttes intestines entre noblesse et clergé.
Des querelles de pouvoir entre le roi et le pape, en passant par la Réforme et l'Édit de Nantes: le début d'un chemin vers la laïcité ?
Le gallicanisme (nom lié à l'ancienne Église des Gaules) se développa à la fin du Moyen Âge, cherchant à limiter l'ingérence du pape dans les affaires de l'Église de France et à renforcer l'autonomie du pouvoir royal face à des décisions papales controversées. C'était encore très éloigné de toute neutralité religieuse, mais peut-être était-ce déjà le début du chemin vers la laïcité ?
En 1517 en Allemagne, le moine allemand Martin Luther initia un mouvement de protestation et de réforme de l'Église catholique. Il placarda sur la porte d'une église ses 95 thèses dénonçant les scandales de l'Église catholique romaine. Et il brisa ainsi l'unité religieuse de l'Europe occidentale, en donnant naissance au protestantisme.
C'est à partir de la Réforme protestante au XVIe siècle, des guerres de religion puis des Lumières que l'idée de séparation entre nation et religion devint une revendication de liberté de conscience plus qu'un enjeu de rapport de force entre deux pouvoirs.

Un royaume devait, pour la première fois, envisager la coexistence de deux confessions chrétiennes rivales. En France cette fracture dégénéra en huit guerres successives de religion, pendant près de quarante ans. Henri IV y mit fin en signant l'édit de Nantes, un édit de tolérance qui officialisait la reconnaissance de deux religions différentes dans une même nation.
L'édit reflétait la volonté d'un roi catholique, issu d'un milieu protestant, de rétablir l'unité du royaume par la tolérance religieuse. La liberté de culte des protestants n'était accordée que dans un cadre privé et le catholicisme restait la religion officielle du royaume. Néanmoins, Henri IV, dans sa tolérance envers la religion protestante pour garantir l'ordre public, posa de nouveaux jalons sur la voie de la laïcité.
Au siècle des Lumières, la tolérance et la liberté de conscience devinrent des valeurs essentielles de la société
La violence et les nombreuses victimes des guerres de religion furent un grand traumatisme pour l'Europe. Les intellectuels du XVIIIe siècle en tirèrent leçon que la tolérance était une condition primordiale de la paix sociale. Plusieurs penseurs influents de cette époque livrèrent leurs réflexions sur la question de la tolérance religieuse.
Le philosophe anglais John Locke, dans sa Lettre sur la tolérance, développa un raisonnement fondateur sur la séparation entre le domaine du salut religieux individuel et le domaine du gouvernement civil. Voltaire devint une figure emblématique du combat contre le fanatisme. Dans son Traité sur la tolérance, paru en 1763, il dénonça l'intolérance religieuse comme un fléau destructeur.

Les encyclopédistes Diderot et d'Holbach allèrent plus loin et anticipèrent sur les principes modernes de la laïcité. Ils soulignaient déjà la nécessité d'une neutralité des pouvoirs politiques et d'une séparation vis-à-vis des religions.
À la fin de ce même siècle, dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, inspirée des idéaux des Lumières, notamment des écrits de Montesquieu, l'article 10 énonçait que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public ».
Il y eut un gouffre profond entre les bonnes intentions des penseurs des Lumières qui aboutirent à cette Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et dans les années suivantes pendant la Révolution française, l'atroce réalité de l'intolérance, avec les 17 000 décapitations et les rivières de sang de la Terreur.
Il fallut attendre plus d'un siècle encore pour qu'une véritable séparation institutionnelle des champs politiques et religieux se concrétise sous la forme de loi en 1905.
Des allers-retours entre séparation et réconciliation au XIXe siècle
Le Concordat de 1801 prit, sous l'autorité de Napoléon, le contre-pied de la logique anticléricale de la Révolution française. Il fut signé avec le pape Pie VII. Les membres du clergé devenaient des fonctionnaires salariés et le catholicisme était reconnu comme religion de la majorité des Français.

L'ajout des Articles organiques de 1802 imposèrent une tutelle stricte du gouvernement sur l'Église, la reconnaissance officielle des cultes protestants et, en 1808, la reconnaissance du judaïsme. Le Concordat de Napoléon contrôlait donc étroitement les religions en échange de leur financement.
Le XIXe siècle fut le théâtre d'une alternance d'alliances (sous la Restauration, et au début du Second Empire) et de conflits (sous la Monarchie de Juillet, et à la fin du Second Empire) entre les gouvernements successifs et les Églises. La loi Falloux de 1850 instaura la liberté d'enseignement au bénéfice de l'Église catholique.
Ce fut sous la IIIe République que le mouvement laïque prit une ampleur décisive, en réaction directe à la loi Falloux. Jules Ferry porta les lois scolaires qui rendaient l'école primaire gratuite, obligatoire et laïque. L'instruction religieuse y fut remplacée par l'instruction morale et civique. Les crucifix furent retirés des salles de classe, et les prêtres perdirent le droit d'inspecter les écoles publiques.

Le basculement culturel était profond. Les nouveaux instituteurs républicains s'imposaient souvent en opposition frontale aux prêtres. La laïcisation s'étendit progressivement à d'autres institutions de la société comme les hôpitaux et les tribunaux. La laïcité devenait un projet de société global, porté par le camp républicain.
L'école fut, tout au long du siècle, un terrain d'affrontement : l'éducation était la question qui cristallisait le combat entre les partis cléricaux et anticléricaux. La loi de 1905 fut le résultat d'un long travail parlementaire de compromis, et non un pur coup de force anticlérical.
Une idéologie athée et anticléricale, selon le pape Pie X
La loi ne fit pas consensus, loin de là. Le pape Pie X la critiqua sévèrement et de manière intransigeante. Il considérait la laïcité comme une idéologie athée et anticléricale, incompatible avec les principes chrétiens. Il qualifiait la laïcité de « tyrannie de la raison pure », où le pouvoir politique se substituait à Dieu dans l'ordre moral et social.
Selon Pie X, la laïcité niait le droit naturel et divin, et conduisait à l'anarchie morale. Dans son encyclique Vehementer nos de février 1906, il condamna la loi comme une « violation des droits imprescriptibles de l'Église ». Il la qualifia de « monstrueuse » et « fruit de l'impiété moderne ».

Il encouragea les catholiques à résister, et leur interdit de participer aux élections ou aux institutions laïques. Il menaça d'excommunication ceux qui collaboraient avec les autorités laïques. Peut-être Pie X rapprochait-il trop le principe de laïcité de l'athéisme ?
Certainement constatait-il que le catholicisme perdait de plus en plus de son influence dans la société moderne et en était-il inquiet ? Les deux citations suivantes précisaient plus encore sa position radicale : "La laïcité est le pire fléau qui puisse accabler un peuple, car elle le prive de la lumière de la vérité et le livre à l'erreur et au vice." "L'État qui se sépare de l'Église est un État qui se sépare de Dieu, et un État sans Dieu est un État sans âme."
L'opinion de Jean Jaurès sur la laïcité au début du XXe siècle
À l'opposé de la position de Pie X, le député Jean Jaurès disait vouloir apaiser les esprits. Il présentait ainsi la loi de 1905 (Extrait de l'article Jean Jaurès définit la laïcité sur le site essentiels.bnf.fr) : « Ce n’est pas au Gouvernement à s’occuper des affaires de religion. Le Gouvernement représente les droits et les intérêts de tout le monde, et, dans les questions de religion, tout le monde n’est pas d’accord. »
Il disait aussi : « Nous n’avons pas voulu mettre la guerre dans les villages, mais, au contraire, la paix ; et le vrai moyen d’avoir la paix c’est de mettre chacun à sa place, chaque chose à sa place : le maire dans la mairie, avec pouvoir administratif ; le curé dans l’église, avec la religion ; l’instituteur dans l’école, avec les éléments de la science et de la morale. »

Dans ses discours et ses arguments Jean Jaurès allait lui aussi vers une grande virulence et radicalité d'opinion, pas forcément toujours juste: «(...) les rois et les empereurs ne travaillaient pas pour les nations ; ils ne travaillaient que pour eux-mêmes. Et, quand ils eurent affranchi leur pouvoir de l’Église, ils voulurent se servir de l’Église pour maintenir leur pouvoir sur les peuples ».
Le principe de laïcité est un des fondements de notre société actuellement. Il devra probablement s'adapter encore à l'évolution de notre monde. Avec la diversité de cultures et de croyances dans notre nation, peut-être est-ce l'ultime rempart nécessaire pour préserver la liberté de conscience individuelle et la paix entre les différentes communautés religieuses et culturelles ?
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