Les Maures, arrivés en Europe en 711 ap. J.-C., ont posé les fondements intellectuels, architecturaux et moraux sur lesquels s’est construite la civilisation occidentale. Pourtant, l’influence maure sur la civilisation occidentale est l’une des forces parmi les plus méconnues de l’histoire. Des sciences à l’architecture, en passant par la philosophie et l’éducation, les contributions des Maures ont façonné l’Europe d’une manière que beaucoup ignorent aujourd’hui.
L’Occident moderne raconte une histoire sur ses origines. Elle commence dans la Grèce antique, passe par Rome, s’assombrit brièvement au Moyen Âge, puis renaît miraculeusement à la Renaissance : comme si la lumière était revenue, comme si le savoir avait hiverné dans l’âme européenne pour renaître au changement de saison.

Pendant sept siècles : une civilisation entière a illuminé les rues de la plus grande ville d’Europe, tandis que Londres et Paris s’enfonçaient dans la boue obscure. Elle était composée d’érudits : hommes et femmes, qui ont préservé les œuvres d’Aristote, développé les mathématiques grecques, fait progresser la chirurgie, l’astronomie et la philosophie à une époque où l’Europe chrétienne interdisait officiellement toute recherche du savoir qui ne confirmait pas la doctrine ecclésiastique.
Son territoire nommé al-Andalus s’étendait sur ce qui est aujourd’hui l’Espagne, le Portugal et certaines régions du Sud de la France. Il disposait de bibliothèques qui contenaient plus de livres que le reste de l’Europe réunie.
Cette civilisation était composée de Maures. Le terme Maure désignait autrefois un peuple : principalement des Africains noirs, des Berbères marocains, une minorité d’Arabes. De ce peuple, Shakespeare a créé Othello et a laissé pensé que le Maure n’était qu’un artifice dramatique. Par ailleurs, les livres d’histoire ont accordé peu de place sur l’Espagne islamique avant de passer rapidement aux croisades.
Cet article propose une restauration de l’histoire de ce peuple. Il propose aussi de mettre en lumière les fondements de la science, de la philosophie, de la navigation, de l’agriculture, de l’architecture occidentales, et l’institution même de l’université, qui ont été posés en Al-Andalus, par les Maures

Qui étaient les Maures ?
Le 30 avril 711, un général du nom de Tariq ibn Ziyad mena une armée de 7 000 hommes à travers le détroit de Gibraltar. Parmi ces 7 000 soldats, 6 700 étaient des Africains autochtones : les Maures, comme on les appela par la suite. Ils débarquèrent sur une falaise côtière abrupte, y construisirent une forteresse et nommèrent le site d’après leur général : Gebel Tariq, la colline de Tariq. Aujourd’hui, nous l’appelons Gibraltar.
En trois ans, la conquête de la péninsule Ibérique était achevée. Les Wisigoths, qui régnaient sur la péninsule, décrits par les historiens de l’époque comme un peuple vigoureux, furent vaincus. Et les Maures entreprirent de bâtir ce que le continent européen n’avait encore jamais vu : une civilisation.
La question de l’identité exacte des Maures a fait l’objet de débats, et ces débats sont révélateurs. L’historien Chancellor Williams l’affirme clairement : les Maures d’origine, comme les Égyptiens d’origine, étaient des Africains noirs. À mesure que les mariages mixtes se sont généralisés au fil des siècles de conquêtes et de coexistence, le terme « Maure » s’est diffusé, s’appliquant aux Berbères, aux Arabes et aux personnes d’ascendance mixte.
Mais les armées qui ont traversé la frontière avec Tariq, les bâtisseurs qui ont érigé les mosquées, les palais et les bibliothèques d’al-Andalus, étaient majoritairement composées d’Africains à la peau sombre, originaires de territoires correspondant aujourd’hui au Maroc, au Mali, au Sénégal, à l’Éthiopie et au Kenya. Un chroniqueur européen de l’époque les a décrits avec une admiration à peine dissimulée : leurs visages noirs comme la jais, leurs yeux brillants comme des chandelles, leurs chevaux rapides comme des léopards.

Ceci n’est pas un détail anodin. La civilisation que ces Africains à la peau sombre ont bâtie au cours des huit siècles suivants est la même civilisation dont l’héritage constitue le substrat du monde occidental. L’effacement de cette identité raciale des archives historiques n’est pas une simple omission. Il s’agit du même mécanisme, à l’œuvre des siècles avant la traite transatlantique, avant le colonialisme tel que nous le connaissons, par lequel la suprématie intellectuelle d’un peuple africain a été systématiquement dissociée de l’identité africaine de celui qui l’a créée.
Admettre que les fondements de la science et de la philosophie occidentales soient d’origine africaine exigerait une restructuration complète de la mythologie sur laquelle la civilisation européenne a bâti sa compréhension d’elle-même. Cette restructuration n’est pas encore achevée.
L’influence maure sur la civilisation occidentale : comment elle a façonné l’essor intellectuel de l’Europe
Avant d’examiner l’enseignement des Maures, il convient de s’attarder un instant sur le lieu même où ils vivaient, car la réalité physique d’al-Andalus constituait en elle-même une forme d’argument. Un argument sur le sens de la civilisation et sur ce à quoi elle ressemble lorsqu’elle est pleinement opérationnelle.

Au Xe siècle, Cordoue, sa capitale, comptait plus d’un million d’habitants. Ses rues étaient pavées, des siècles avant que Paris ne possède une seule route pavée, des siècles avant que Londres ne soit dotée d’un quelconque éclairage public . En traversant Cordoue la nuit, un voyageur pouvait parcourir seize kilomètres sous un éclairage constant. La ville comptait 200 000 maisons, 800 écoles publiques et plus de 900 bains publics. La Grande Mosquée, la Mezquita, s’élevait avec un toit écarlate et or, son intérieur soutenu par mille colonnes de porphyre et de marbre, son atmosphère illuminée par plus de deux cents lustres d’argent.
Considérez ce chiffre : 900 bains publics. À une époque où l’Église chrétienne d’Europe avait officiellement déclaré le bain comme un péché : une dangereuse exposition de ses humeurs spirituelles aux forces maléfiques, les Maures avaient construit 900 bains publics dans une seule ville. Ils l’avaient fait car, selon la conception islamique de la purification, l’eau était sacrée : un corps pur, un environnement pur, une âme pure. Il ne s’agissait pas de luxe, mais de théologie incarnée dans l’architecture.
Grenade, Tolède, Séville, Lisbonne : chaque ville était une variation sur le même thème. Des systèmes de drainage et d’irrigation perfectionnés maintenaient la fertilité des campagnes. Des jardins, appelés paradis : un mot emprunté directement au persan pour désigner un jardin clos, ornaient aussi bien les places publiques que les cours privées.

De nouvelles cultures arrivèrent, avec les Maures, d’Afrique et d’Orient : coton, riz, canne à sucre, dattes, gingembre, citrons et fraises. La roue à eau révolutionna l’irrigation et actionna les machines. L’Alhambra de Grenade, toujours debout et toujours aussi impressionnante, témoigne d’un niveau de sophistication architecturale et hydraulique qui ne serait égalé en Europe du Nord que cinq siècles plus tard.
L’historien Basil Davidson écrit qu’à cette époque, aucune terre n’était plus admirée par ses voisins ni plus agréable à vivre que le riche royaume qui prit forme en Espagne. Les habitants des cités mauresques des XIIe et XIIIe siècles jouissaient d’un mode de vie que Paris et Londres n’atteindront que des siècles plus tard. Il ne s’agit pas d’une exagération romantique, mais d’un fait avéré, attesté par l’archéologie et l’histoire.
Les connaissances des Maures et la Grande Transmission

La beauté d’al-Andalus n’était pas le fruit du hasard. Elle était l’expression d’un système de connaissances, et ce système de connaissances fut le plus précieux legs des Maures au monde occidental.
Lorsque les Maures arrivèrent en Ibérie, ils apportèrent avec eux le savoir accumulé du monde antique. Les œuvres d’Aristote, que l’Europe chrétienne avait occultées ou perdues, les textes médicaux grecs, préservés et enrichis par les savants arabes et africains, les connaissances mathématiques des Égyptiens et des Perses, les observations astronomiques séculaires. Tout cela avait été traduit en arabe, codifié, développé et diffusé dans le monde culturellement unifié de l’Islam classique, jusqu’à atteindre l’extrême Ouest du monde connu, Al-Andalus, où il fut découvert par les savants de l’Occident chrétien et traduit en latin entre 1150 et 1250 environ.
L’historien Richard Fletcher décrit ainsi cette transmission : « Le savoir scientifique et philosophique de l’Antiquité grecque et perse fut recueilli par les Arabes du Moyen-Orient, traduit et développé par les savants arabes, diffusé dans l’Islam classique, puis découvert en Espagne par les savants de l’Occident chrétien ».
La redécouverte des œuvres d’Aristote par cette voie, affirme Richard Fletcher, a profondément transformé la pensée européenne. Les travaux de Newton auraient été inconcevables sans les connaissances mathématiques transmises par l’Espagne. Les progrès médicaux du XVIIe siècle reposaient sur l’observation et la pratique arabes.
L’éducation en al-Andalus était universelle. John G. Jackson écrit que le savoir était accessible même aux plus humbles, tandis qu’en Europe chrétienne, 99 % de la population était analphabète, y compris des rois qui ne savaient ni lire ni écrire.

Les Maures avaient compris une chose que l’Église, dans son monopole du savoir autorisé, s’efforçait de réprimer : la libre circulation des idées est le moteur de la civilisation. L’islam, contrairement aux autorités ecclésiastiques de l’Europe chrétienne, qui emprisonnèrent Galilée pour avoir envisagé des idées non conformes à la doctrine canonique, accueillit les nouvelles connaissances avec ce que les érudits ont qualifié de tolérance civilisée. Cette simple différence d’attitude intellectuelle a permis à al-Andalus de devenir la capitale intellectuelle du monde.
Les femmes occupaient une place pleine et active dans cette vie intellectuelle. Ce fait mérite d’être souligné, car il contredit radicalement le récit historique dominant sur les sociétés islamiques. En al-Andalus, les femmes n’étaient pas cantonnées aux rôles domestiques. Elles apparaissaient librement en public, contribuaient aux mouvements littéraires et scientifiques et exerçaient les professions de chirurgiennes, de médecins, d’historiennes et de philosophes.
Il ne s’agissait pas d’une aberration, mais d’une conséquence structurelle d’une société qui avait véritablement intériorisé le principe selon lequel tous les êtres humains, quelles que soient leur race et leur origine, étaient égaux devant Dieu. Ce principe n’était pas seulement prêché, mais mis en pratique au quotidien.
Selon John G. Jackson : « Les Maures ont perverti le savoir, et les Juifs l’ont recueilli. Les Juifs étaient des intermédiaires. Maures et chrétiens s’affrontaient, et les Juifs ont jeté un pont entre eux. »
Le pont juif : comment le savoir a traversé l’Europe


Pendant des siècles, musulmans, chrétiens et juifs avaient vécu côte à côte en al-Andalus. (Image : wikimedia / Raananms at Hebrew Wikipedia / Domaine public & kallerna, CC BY-SA 4.0 & Aulit06, CC BY-SA 4.0)
Entre le monde bâti par les Maures et celui qui allait devenir l’Europe moderne, un intermédiaire crucial existait : les érudits juifs qui avaient étudié auprès des Maures et qui avaient ensuite diffusé ce savoir vers le nord.
Tolède, Cordoue et Grenade étaient des villes où régnait une remarquable coexistence interreligieuse. Pendant des siècles, musulmans, chrétiens et juifs avaient vécu côte à côte en al-Andalus, commerçant, s’unissant par mariage et, dans de nombreuses familles, mêlant les trois lignées. Les Maures avaient accordé aux Juifs, persécutés sous les Wisigoths, une pleine considération et une protection. En retour, les Juifs comptaient parmi les alliés les plus fidèles des Maures. Lorsque Tariq conquit Tolède en 711, la population juive leur remit la ville et fournit à son armée armes et chevaux.
C’est dans ce contexte d’échanges intellectuels profonds que des érudits juifs étudièrent auprès de maîtres maures et s’imprégnèrent de toute l’étendue du savoir que les Maures avaient préservé et développé. Ils n’étaient pas, comme le souligne avec justesse John G. Jackson, les créateurs de ce savoir, mais ses collecteurs et ses transmetteurs. Et lorsqu’ils diffusèrent ce savoir vers le Nord, à travers la France, les territoires germaniques, jusqu’en Angleterre, ils jetèrent les bases des institutions qui allaient façonner la vie intellectuelle occidentale.

La fondation de ce qui allait devenir l’Université d’Oxford trouve ses racines directes dans cette transmission. Des érudits juifs formés dans la tradition mauresque établirent une école de sciences en Angleterre : l’institution qui allait devenir l’une des universités les plus prestigieuses au monde, non pas comme un acte original de création intellectuelle européenne, mais comme un acte de transplantation. Le savoir était maure. L’université en était le réceptacle.
Cambridge a suivi une logique similaire. Les grandes universités médiévales européennes : Paris, Bologne, Oxford, Cambridge,ne sont pas nées du néant. Elles sont nées du contact avec al-Andalus, des traductions latines de textes arabes, de la soif de connaissances des érudits européens qui avaient entrevu un monde de savoir que leur propre tradition leur interdisait d’explorer.
La trahison de Grenade : berceau du racisme

Tout empire a une fin. La question n’est pas de savoir s’il s’effondre, mais comment, et quelles sont les conséquences de sa chute. L’empire maure d’al-Andalus ne fut pas détruit en un instant décisif. Il s’est érodé au fil des siècles par la Reconquista : le long effort militaire et religieux chrétien pour reconquérir la péninsule Ibérique, alors sous domination islamique. En 1236, Cordoue était tombée. À la fin du XIIIe siècle, seul le royaume de Grenade subsistait. Le 2 janvier 1492, le dernier calife maure, Abou Abdallah : plus connu sous le nom de Boabdil, remit les clés de l’Alhambra au roi Ferdinand et à la reine Isabelle d’Espagne.
Ce qui suivit ne fut pas seulement la fin d’un empire, mais le début d’une catastrophe morale dont les conséquences ne sont pas encore pleinement mesurées. Ferdinand et Isabelle avaient donné des garanties aux Maures. Au moment de leur reddition, ils leur avaient promis que la population maure pourrait continuer à vivre comme elle l’entendait, conserver ses coutumes et sa religion, se gouverner sous l’autorité de tribunaux maures, et que les convertis à l’islam ne seraient pas reconvertis de force au christianisme. Telles étaient les conditions de la paix. Les Maures les acceptèrent.
Dix ans plus tard, la reine Isabelle abrogea l’accord dans son intégralité. L’historien John Carew décrit sa décision sans ambages : « son zèle religieux et son appétit pour les biens confisqués aux Maures et aux Juifs l’emportèrent sur tout engagement pris. Elle nomma Tomás de Torquemada inquisiteur général. Elle signa l’édit d’expulsion des Juifs le 31 mars 1492, année où Christophe Colomb fit voile vers l’ouest sous la conduite d’un navigateur maure utilisant un astrolabe maure. Dès que l’encre de l’ordre d’expulsion fut sèche, le sort des Maures était scellé ».
Stanley Lane-Poole, écrivant au XIXe siècle, perçut clairement cette évolution : avec la chute de Grenade, toute la grandeur de l’Espagne s’effondra. Pendant un bref instant, le rayonnement de la splendeur maure illumina le pays. Puis vint le règne de l’Inquisition et les ténèbres dans lesquelles l’Espagne fut plongée depuis lors. Mendiants, moines et bandits remplacèrent érudits, marchands et chevaliers. Ainsi périt l’Espagne après avoir chassé les Maures.
Ce précédent instaura une tradition de trahison et de racisme, reprise par tous les colonisateurs européens qui suivirent les Espagnols, et qui perdura durant toute l’ère coloniale.
La logique de l’Inquisition : selon laquelle un peuple défini par sa foi et sa couleur de peau pouvait être expulsé, réduit en esclavage ou exterminé en toute impunité, ne se limita pas à l’Espagne. Elle voyagea. Elle traversa l’Atlantique avec Christophe Colomb. Elle longea les côtes africaines avec les navigateurs portugais, dont le savoir-faire en navigation provenait de la science maure. Elle devint le cadre intellectuel et moral de cinq siècles de colonialisme. Le racisme institutionnalisé à Grenade en 1492 n’était pas une innovation européenne. C’était un choix européen. Le choix de trahir, puis de bâtir une idéologie justifiant cette trahison.
Le fossé actuel : le prix de l’ignorance

L’Afrique du XXIe siècle est couramment décrite comme un continent en développement : le Tiers-Monde, bénéficiaire de l’aide internationale, le lieu où la civilisation n’a pas encore pleinement atteint son apogée. Le contraste avec un Occident dynamique, technologique et intellectuellement ambitieux est perçu comme naturel, comme s’il reflétait une caractéristique innée des peuples concernés plutôt qu’une fatalité.
Cette vision est loin d’être innocente. Elle est la conséquence directe d’une occultation historique délibérée, amorcée à Grenade en 1492 et systématisée au fil des siècles de colonialisme. Le continent aujourd’hui marqué par la pauvreté et le sous-développement est celui-là même dont les peuples ont posé les fondements intellectuels de la civilisation occidentale, ont perpétué le savoir ancestral durant le Moyen Âge européen et ont enseigné aux érudits d’Angleterre, de France et d’Allemagne ce que signifiait la liberté de pensée.
Le fossé entre notre perception actuelle de l’Afrique et sa contribution réelle à l’histoire de l’humanité ne réside pas dans ses réalisations, mais dans notre manque de connaissances. Et cette lacune persiste, comme l’écrit John Carew, non pas parce que la contribution maure était insignifiante, mais parce que la reconnaître exigerait de restructurer tout le mythe de la suprématie intellectuelle et culturelle européenne.
John Carew observe que la recherche occidentale, fidèle à son habitude, a traîné des pieds sur cette question. Très peu de sujets y sont abordés dans les programmes scolaires. La plupart des lycéens et des étudiants connaissent parfaitement la Renaissance classique : Michel-Ange, Léonard de Vinci, les Grecs et les Romains. Mais, ils n’ont jamais entendu parler de la renaissance scientifique qui l’a précédée, celle d’al-Andalus aux XIIe et XIIIe siècles, celle des musulmans africains qui ont préservé le savoir égyptien et grec et l’ont étendu à de nouveaux territoires de la connaissance humaine.
Les conséquences de cette ignorance ne sont pas seulement historiques. Elles sont actuelles et agissantes. Le récit que nous faisons des origines de la civilisation façonne nos convictions quant à savoir qui mérite de la diriger, qui mérite de la définir, qui a sa place en son centre et qui a sa place en marge. Lorsque ce récit omet sept siècles de suprématie intellectuelle africaine, il ne se contente pas de déformer le passé. Il cautionne activement les injustices du présent.
Ce que le présent exige de nous

Comprendre n’est pas un sentiment. Ce n’est pas de la culpabilité. Ce n’est pas se livrer à des remords historiques. Comprendre est un acte structurel : celui de cartographier avec précision notre situation actuelle en retraçant correctement le chemin qui nous y a menés.
Le monde occidental se trouve aujourd’hui dans un lieu dont il n’a pas posé les fondations. La méthode scientifique, l’université, la navigation, l’agriculture avancée, les principes architecturaux d’harmonie et de proportion, les textes d’Aristote qui nous sont parvenus, sans lesquels il n’y aurait pas eu de Lumières : rien de tout cela n’est apparu ex nihilo. Ils sont venus d’al-Andalus. Ils sont venus d’Afrique. Ils sont nés des mains et de l’esprit de peuples à la peau sombre qui ont bâti une civilisation d’une telle sophistication et d’une telle beauté que même leurs conquérants n’ont pu la détruire entièrement : qui l’ont bâtie, puis en ont été chassés, puis systématiquement effacés de l’histoire de leur œuvre.
L’Alhambra se dresse toujours à Grenade. La Mezquita se dresse toujours à Cordoue. Les rues de Lisbonne conservent encore la forme que leur a donnée l’urbanisme mauresque. La musique flamenco et le fado portent dans leurs rythmes l’empreinte indéniable de la mélodie africaine. La diversité raciale de la péninsule Ibérique : tout le spectre des teints, du foncé au clair, que l’on observe encore aujourd’hui dans le Sud de l’Espagne et au Portugal, est la signature génétique de siècles de coexistence, de mariages mixtes et de civilisation partagée. Les preuves n’ont jamais disparu. Seule la volonté de les regarder avec honnêteté a fait défaut.
Pour comprendre où nous sommes, nous devons comprendre d’où nous venons. Et nos origines : celles de nous tous qui avons été façonnés par la civilisation occidentale, traversent l’Afrique. Le Maroc et la Mauritanie, les armées de Tariq, les bibliothèques de Cordoue, les érudits qui ont formé les érudits qui ont bâti les universités qui ont formé les scientifiques qui ont construit le monde moderne. Ce n’est pas un fil conducteur périphérique de l’histoire. C’est le fil sans lequel il n’y a pas d’histoire.
Le fossé du présent est toujours, à la base, un fossé de mémoire. Combler ce fossé, et le présent commence à prendre un sens différent.
Rédacteur Charlotte Clémence
Source : Moorish Influence on Western Civilization: The Hidden Foundations of Europe
www.nspirement.com
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