L'historien et chef militaire grec Xénophon était un ami et disciple de Socrate. Il le côtoya à diverses occasions et transcrivit beaucoup de ses enseignements oraux. Dans Mémoires sur Socrate, Xénophon met en lumière sa façon particulière d'enseigner aux jeunes gens à se connaître intérieurement et à cultiver leurs meilleures qualités.
Socrate s'intéressait aux jeunes gens dont l'âme était tournée vers la vertu
Ceux qui fréquentaient assidûment Socrate comprenaient leur chance d'écouter et de dialoguer avec un homme d'une telle lucidité d'esprit et d'une telle sagesse.
Socrate ne s'intéressait pas à la beauté du corps mais il s'intéressait particulièrement aux jeunes gens dont l'âme était tournée vers la vertu. Il évaluait les tendances naturelles de chacun à apprendre et à retenir rapidement, l'attrait pour l'administration d'une maison ou d'une cité, ou comment tirer le meilleur parti des gens et des choses.
Une telle disposition d'esprit donnait la capacité d'administrer avec intelligence sa maison et d'être facilement heureux de tout. En outre cela donnait la capacité « de rendre heureux d'autres hommes et des cités ».

Un apprentissage plus nécessaire encore pour les gens doués de bonnes aptitudes
Certains jeunes gens étaient doués de bonnes aptitudes dès le départ, mais ils méprisaient les études. Socrate enseignait alors à ceux-là que leur nature si capable était justement celle qui avait le plus besoin d'être cultivée.
Pour faciliter leur compréhension, il prenait comme exemple entre autres, des chiens de chasse de la meilleure race. Comment ces chiens étaient si précieux, rapides et infatigables dans la poursuite du gibier, si on les dressait de la bonne manière. Et comment ils pouvaient devenir furieux et désordonnés si on les dressait mal.
De même les hommes les plus doués et les plus entreprenants de nature, en recevant une éducation de qualité et en apprenant ce qu'ils auraient à faire plus tard, pouvaient exceller dans de nombreuses grandes œuvres utiles à la société humaine.
L'erreur de ne pas développer ses propres qualités
Néanmoins, ceux qui rejetaient l'éducation et l'instruction, ne discernaient pas ce qu'ils devaient faire de leur vie. Alors ils entreprenaient souvent des actions néfastes. Dénués d'une solide moralité, devenant ambitieux et violents, ils pouvaient causer beaucoup de tort à la société.

Certains pensaient que leur richesse matérielle suffisait pour accomplir leurs projets et se faire apprécier des hommes. Socrate leur démontrait la nécessité d'étudier et de se cultiver pour distinguer les actions utiles et les actions nuisibles.
C'était se fourvoyer de se croire utile à la société seulement par l'abondance d'argent. C'était se fourvoyer de ne pas développer convenablement des connaissances, des qualités et des capacités particulières. L'argent ne pouvait pas engendrer l'habileté, ni conduire à être aimé des autres.
Comment Socrate amena un jeune homme à découvrir l'ampleur de son ignorance
Socrate voyait bien dans quel état d'esprit étaient les gens qui l'entouraient et venaient l'écouter. Quand il voyait des gens dans l'erreur ou dans la confusion intérieurement, par compassion, il ne pouvait s'empêcher d'aller vers eux pour les aider à mieux se connaître et à découvrir le problème.
Le jeune et bel Athénien Euthydème avait chez lui de nombreux ouvrages de poètes et sophistes renommés. Il se croyait bien plus sage que les autres jeunes gens et « il espérait qu'il les dépasserait tous par son éloquence et par ses actions ».

Un jour, Socrate vint le rejoindre, accompagné par quelques amis, chez un fabricant de brides voisin de l'Agora d'Athènes, où Euthydème aimait venir s'asseoir. Un compagnon de Socrate demanda alors au maître si c'était au commerce d'un sage ou à la nature seule, que Thémistocle avait une telle supériorité sur ses concitoyens, et que la république demandait son aide dès qu'elle avait besoin d'un homme de mérite.
Socrate, dans le but de piquer Euthydème, répondit qu'il était insensé de croire « que la science la plus importante de toutes, celle du gouvernement, se produise spontanément chez les hommes », alors que l'on savait très utiles les leçons d'un bon maître pour devenir habile dans les arts les plus modestes.
Déstabilisation dans l'esprit d'Euthydème
Une autre fois, Socrate vit Euthydème s'éloigner et éviter de s'asseoir auprès de lui, pour ne pas paraître admirer sa sagesse. Alors Socrate, pour le révéler à tous, pointa encore une fois l'état d'esprit erroné d'Euthydème.
Dès lors, se sentant gentiment mis en question, Euthydème se rapprocha du philosophe et fit plus attention à ses discours, « mais il s'abstenait de parler lui-même, pensant que son silence passerait pour de la modestie ». Cependant, voulant encore lui faire abandonner ses idées erronées, Socrate le provoqua à nouveau gentiment.
Il lui dit trouver étonnant que ceux qui voulaient jouer de la cithare ou de la flûte, ou monter à cheval, s'exerçaient tous les jours et cherchaient les meilleurs maîtres pour apprendre. Pourtant certains qui voulaient être « bons orateurs et bons politiques pensaient pouvoir d'eux-même et sur le champ, sans préparation et sans exercices, devenir des hommes habiles ».

Mais gouverner un pays était autrement plus difficile que de jouer de la flûte. Beaucoup y aspiraient mais très peu y arrivaient de façon satisfaisante. Il fallait donc en politique être plus consciencieux et plus persévérant que partout ailleurs.
Une conversation essentielle chez le fabricant de brides
Telle fut la manière qu'utilisa Socrate pour déstabiliser Euthydème dans sa certitude d'être déjà très sage. Quand il s'aperçut que le jeune homme restait et l'écoutait avec plus de plaisir, il vint seul chez le fabricant de brides et s'assit à côté de lui.
Le philosophe et le jeune homme parlèrent des livres de sagesse, de littérature ou de poésie qu'Euthydème collectionnait en abondance. Socrate lui dit qu'il l'admirait de préférer des trésors de sagesse à des monceaux d'or et d'argent. Ces paroles du maître firent plaisir au jeune homme qui se persuada alors d'être dans un vrai chemin de sagesse.
Mais Socrate ne voulait pas s'arrêter en si bon chemin. Il demanda au jeune homme en quoi il voulait devenir habile en rassemblant tous ces ouvrages. Finalement, au bout de quelques petites questions adroites du philosophe, Euthydème avoua qu'il ambitionnait d'intégrer l'élite politique gouvernant le pays. « Tu ambitionnes le mérite le plus éminent et la plus grande des sciences : c’est celle des rois, et on l’appelle science royale », dit Socrate.

Le dialogue s'orienta alors sur la question de la justice. Pouvait-on sans être juste devenir habile en politique ? Euthydème répondit que non et qu'il ne le cédait à personne en matière de justice. Mais pourtant il n'avait pas étudié sérieusement cette question.
Où Socrate fit prendre conscience de son ignorance à Euthydème
Par son art de poser les questions et de faire « accoucher les esprits », appellé en philosophie la maïeutique, Socrate réussit, sur la question de la justice, à semer le doute dans l'esprit d'Euthydème. Il lui proposa de faire une liste des choses justes et une liste des choses injustes. Euthydème trouva beaucoup de choses à mettre dans la liste de l'injustice.
Mais ce qui était injuste pour des amis l'était-il aussi pour des ennemis ? Si un général voit son armée découragée et lui annonce faussement que les alliés approchent, et que par ce mensonge il rende courage à ses soldats, de quel côté placer cette tromperie ? Si l'on voit un ami plongé dans le désespoir et qu'on lui dérobe ou arrache son arme, de crainte de le voir attenter à ses jours, de quel côté placer cette action ?
Socrate posait beaucoup de questions auxquelles il était difficile de répondre clairement pour le jeune homme. Au bout d'un moment, Euthydème dit au philosophe qu'il n'était plus du tout sûr de ses réponses. Cela lui démontrait concrètement que beaucoup de questions demandaient des études et des réflexions approfondies pour y répondre correctement.

Se connaître et s'évaluer soi-même pour bien évaluer le monde et la société
Socrate demanda au jeune homme s'il avait aperçu l'inscription gravée sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même. Euthydème dit qu'il l'avait vue , mais n'y avait pas prêté attention, car il pensait déjà se connaître.
Ne pas reconnaître ses propres valeurs, ses propres capacités et ses limites, c'est s'ignorer soi-même. « N'est-il pas évident encore que cette connaissance de soi-même est pour l’homme la source d’une infinité de biens, tandis que l’erreur sur son propre compte l’expose à mille maux ? » dit alors Socrate.
Le philosophe et le jeune homme abordèrent encore d'autres questions, et Euthydème mesura encore davantage l'immensité de son ignorance. Il ressortit de ce dialogue avec Socrate tout découragé et plein de mépris pour lui-même.
La plupart de ceux que Socrate avait amenés jusqu'à un tel point, dans leurs réflexions, ne s'approchaient plus de lui, et le philosophe les trouvait ainsi plus insensés encore. Euthydème, lui, comprit qu'il ne pouvait devenir un homme distingué qu'en fréquentant ce philosophe extraordinaire. Il ne le quitta plus sauf par nécessité. Socrate lui donna alors des enseignements simples et clairs, à mémoriser et à pratiquer.
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