Ces dernières années, les tensions entre la Chine et le Japon, qu'il s'agisse du différend sur les îles Senkaku/Diaoyu ou de la question taïwanaise, ont facilement attiré l'attention internationale sur la relation sino-japonaise. Mais sur la longue durée, la relation entre ces deux voisins est bien plus complexe que ne le laissent penser les gros titres d'aujourd'hui.
Pendant une grande partie de leur histoire commune, les échanges entre les deux pays relèvent davantage de l'apprentissage que de l'affrontement. Cette histoire, qui s'étend sur une durée considérable, finit par laisser une empreinte inattendue sur la transformation politique de la Chine au début du XXe siècle. Et la France, dans toute cette histoire, n'est pas non plus une simple spectatrice par sa participation à la réunion de la paix au Château de Versailles à la fin de la première guerre mondiale .
Les débuts de la relation sino-japonaise
Selon la légende, avant notre ère, l'empereur Qin Shi Huang (18 février 259 av. J.-C. – 10 septembre 210 av. J.-C.) envoie le magicien Xu Fu vers l'Est, avec de jeunes garçons et filles, à la recherche d'une île d'immortalité. Il ne revient jamais. Mi-légende, mi-histoire, cet épisode ouvre la première page des relations sino-japonaises.
Du VIIe au IXe siècle, le Japon envoie plus d'une dizaine de missions officielles vers la Chine des Tang, les kentōshi, un peu comme les érudits européens du Moyen Âge se rendent en Italie pour y étudier. Chaque mission compte souvent quatre à cinq cents personnes : fonctionnaires, lettrés, moines, artisans, médecins, peintres. Ils rapportent au Japon, de façon systématique, les institutions, le bouddhisme, l'architecture, le calendrier et l'écriture de la Chine de l'époque.
L'histoire la plus célèbre, c'est celle du moine chinois, Jianzhen, qui tente six fois la traversée, essuie naufrage sur naufrage, avant d'atteindre finalement le Japon, déjà devenu aveugle, pour y prêcher malgré tout. Les anciennes capitales japonaises, Nara et Kyoto, sont d'ailleurs conçues sur le modèle de Chang'an, la capitale des Tang.

Une légende populaire prétend même que la favorite impériale Yang Guifei, l’une des quatre beautés chinoises, n'est pas morte lors d'une mutinerie militaire, mais qu'elle a fui par la mer jusqu'au Japon. Les sources historiques officielles indiquent pourtant qu'elle fut tuée. Cette légende s'enracine dans la région de Yamaguchi, où l'on trouve encore aujourd'hui une prétendue « tombe de Yang Guifei ». Elle se prolonge même jusqu'à nos jours. En 2002, l'actrice japonaise Yamaguchi Momoe affirme publiquement descendre de Yang Guifei, montrant même son arbre généalogique, bien que des chercheurs estiment qu'elle serait tout au plus l'héritière d'une branche lointaine portant le même nom de famille.

Des Song aux Qing : commerce, invasions et fermeture des frontières
Sous les Song (960-1279), il n'existe pas de relations diplomatiques officielles entre les deux pays. Cela remonte à l'an 894, sous les Tang : un haut fonctionnaire japonais nommé à la tête d'une nouvelle mission vers la Chine convainc alors l'empereur d'y renoncer purement et simplement, jugeant la dynastie Tang trop affaiblie par les troubles internes et la traversée trop dangereuse. Le Japon instaure ensuite une interdiction de quitter l'archipel sans autorisation officielle.
Lorsque les Song du Nord s'établissent en 960, cela fait donc plus d'un siècle que le Japon n'envoie plus d'émissaires officiels à l'étranger, une orientation qui ne change pas par la suite : le pays choisit de ne conserver que le canal commercial, qui connaît lui un essor sans précédent.
Fait curieux, le Japon, incapable à l'époque de frapper sa propre monnaie, importe alors massivement des pièces de cuivre chinoises, dites « pièces Song » : plus de 80 % de la monnaie en circulation dans l'archipel provient de l’Empire du Milieu. Les autorités japonaises tentent à plusieurs reprises d'en interdire l'usage, sans succès, et ces pièces restent en circulation jusqu'au XVIIe siècle.
L'époque Yuan (1271-1368), dynastie Mongole, voit l'un des rares affrontements militaires directs et massifs entre les deux pays : Kubilai Khan envoie à plusieurs reprises des émissaires exiger la soumission du Japon, essuyant chaque fois un refus. Il lance ainsi deux expéditions, en 1274 puis en 1281, cette dernière mobilisant, selon certaines estimations, jusqu'à 140 000 hommes, un chiffre considérable pour une opération transmaritime de cette époque. Les deux tentatives échouent, face à la résistance opiniâtre des samouraïs et au typhon que la tradition japonaise a baptisé « kamikaze » (vent divin).
Sous les Ming (1368-1644), le commerce entre les deux pays est encadré par un système de licences officielles, réservant le négoce légal aux navires porteurs d'un sceau impérial. La dynastie impose aussi une interdiction de navigation privée, en réaction aux raids de pirates japonais qui frappent alors les côtes. Mais cette interdiction produit l'effet inverse : elle nourrit l'essor d'un vaste réseau de contrebande et de piraterie, les fameux « pirates japonais » (wokou), qui ravagent le littoral sud-est de la Chine pendant des décennies.

Au milieu du XVIe siècle en particulier, les historiens s'accordent à dire que ces réseaux sont en réalité largement dominés par des contrebandiers chinois eux-mêmes, qui opèrent sous pavillon japonais. C'est dans ce contexte que le général Qi Jiguang mène ses campagnes de répression. En 1592, le seigneur de guerre Toyotomi Hideyoshi, qui vient d'unifier le Japon, envahit la Corée avec une armée de plus de 150 000 hommes. La Chine des Ming intervient aussitôt pour soutenir son voisin, et les deux camps s'affrontent directement sur la péninsule coréenne pendant six ans.
Sous les Qing (1644-1912), le Japon entre dans l'ère de fermeture du pays (sakoku) imposée par le shogunat Tokugawa à partir de 1639 : seul le port de Nagasaki reste ouvert au commerce extérieur, et les navires marchands chinois (appelés tōsen) y côtoient les navires néerlandais comme seuls partenaires commerciaux autorisés. Les échanges entre le Japon et la Chine se poursuivent donc, quoique fortement restreints.
Un tournant net survienne à la fin du XIXe siècle: autour de la guerre sino-japonaise de 1894-1895
La guerre sino-japonaise de 1894-1895 s'achève sur une défaite de la dynastie Qing. Les pertes les plus lourdes touchent la flotte de Beiyang, construite au prix de longues années d'efforts et considérée à l'époque comme la plus puissante d'Asie. Le traité de Shimonoseki oblige la Chine à reconnaître le contrôle japonais sur la Corée, à céder Taïwan et les Pescadores, à verser une indemnité de guerre considérable, et à ouvrir de nouveaux ports au commerce.
Robert Hart, un Britannique alors en poste depuis longtemps dans les douanes chinoises, écrit après la guerre que la Chine n'a provoqué personne et n'a commis aucune faute : elle n'est qu'un vieil empire, longtemps en paix, vaincu par un Japon bien préparé. Li Hongzhang, haut dignitaire des Qing, déclare après la signature du traité : « Le Japon restera notre malheur pour le reste de nos jours. »

Le choc de la défaite entraîne aussi une réforme militaire. Fin 1895, la cour des Qing charge Yuan Shikai d'entraîner à Xiaozhan, près de Tianjin, la première armée moderne du pays, sur le modèle allemand. Cette « Nouvelle Armée » devient plus tard l'armée de Beiyang, qui sert de base de pouvoir à Yuan Shikai lorsqu'il devient président de la République. Plusieurs des officiers qu'il promeut à l'époque deviennent ensuite des seigneurs de la guerre qui se succèdent à la tête du gouvernement de Beiyang.
Autrement dit, la défaite de 1894-1895 donne indirectement naissance au groupe militaire qui va dominer la politique chinoise pendant plus d'une décennie.
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