Le monde se souviendra de la catastrophe sans précédent qui a frappé le Népal, tant par son ampleur que par les pertes humaines qu’elle a engendrées. Mais au-delà des récits de mort et de destruction, une autre histoire mérite d’être commémorée : l’ingéniosité, le courage et la bonté de gens ordinaires qui ont sauvé des vies lorsque la technologie a failli.
Les rivières du Népal portent des noms inspirés des dieux et déesses
Les rivières du Népal portent des noms inspirés des dieux et déesses des mythologies hindoue et bouddhiste, reflétant la géographie sacrée de l’Himalaya. La rivière Trishuli, qui a subi de plein fouet cette catastrophe, tire son nom du trident de Shiva, ou trishul. Selon la tradition hindoue, Shiva planta son trident dans la terre, faisant jaillir la rivière.

Le symbolisme est frappant. Une rivière nichée au cœur du paysage sacré du Népal s’est retrouvée au centre d’une catastrophe qui a frappé un autre site sacré en amont : la route menant au mont Kailash et au lac Manasarovar au Tibet, lieu de pèlerinage pour les hindous, les bouddhistes, les jaïns et les sikhs, et source de deux des plus importants fleuves d’Asie du Sud, l’Indus et le Yarlung Tsangpo (appelé Brahmapoutre en Inde et Jamuna au Bangladesh).
Selon NDTV, parmi les milliers de personnes disparues ou portées disparues, plus de 400 étaient des pèlerins en route vers Kailash Manasarovar.
La zone touchée n’est pas une région sauvage isolée
Le poste frontière entre le Népal et la Chine est un point névralgique de la circulation transfrontalière, situé sur une importante route de pèlerinage et de commerce. Pourtant, aucun système d’alerte aux catastrophes n’était opérationnel et n’aurait pu avertir la population à temps.
Cette catastrophe soulève donc une question bien plus vaste que ce qui s’est produit sur une simple rivière ou à un poste frontière isolé : l’Himalaya est-il suffisamment préparé aux catastrophes le long des routes internationales qui relient les communautés, les économies et les sites sacrés ?
Cela devrait inciter à un audit de préparation dans l’ensemble de l’Himalaya glaciaire, en particulier le long des corridors de pèlerinage, de commerce et de migration qui traversent le Népal, l’Inde, le Bhoutan et la Chine.

L’agence de presse officielle chinoise Xinhua a rapporté que « la première station de communication d’urgence près du poste frontière de Gyirong, à la frontière sino-népalaise, dans la région autonome du Xizang (Sud-Ouest de la Chine), a été mise en service à 13h30 dimanche 30 août, selon China Unicom ».
Xizang est la transcription phonétique du nom chinois du Tibet, région frontalière du Népal
Cette station de communication d’urgence, installée quatre jours après la catastrophe, se situe à 1,2 kilomètre du poste frontière désormais détruit. Elle vise à combler un manque de communication afin de soutenir les opérations de secours, le déblaiement des routes et l’acheminement de matériel aux équipes de première ligne, selon le rapport.
Pourtant, le Département népalais d’hydrologie et de météorologie avait déjà équipé le poste frontière népalo-chinois d’un capteur de crue conçu pour transmettre des données toutes les 10 minutes. Pour des raisons encore inconnues, la dernière mesure reçue avec succès par la station de surveillance remonte à 8h40. La mesure suivante, prévue à 8h50 – soit à peu près au moment où la catastrophe a frappé – n’est jamais parvenue, selon Online Khabar, un média népalais.
Le même dysfonctionnement s’est produit à une autre station de surveillance, à environ 36 kilomètres en aval, à Betrawati. La crue a parcouru ces 36 kilomètres en une quarantaine de minutes. Or, le capteur de Betrawati a transmis sa dernière mesure à 9h20, la suivante, à 9h30, n’a jamais été reçue. La force des quelque 200 millions de mètres cubes d’eau déferlante a ensuite détruit les équipements de surveillance des crues de cinq stations situées plus en aval.
« Nous avions installé la plupart des équipements sur des ponts, que nous considérions comme des structures relativement sûres et robustes », a déclaré Binod Parajuli, chef de la section de prévision des crues au sein du département d’hydrologie et de météorologie du Népal, à Online Khabar. « Mais les ponts eux-mêmes ont été emportés, avec les équipements. »

Ces échecs révèlent une vérité difficile à accepter concernant la préparation aux catastrophes
Même les systèmes d’alerte les plus sophistiqués et coûteux sont inutiles s’ils ne peuvent résister à la catastrophe qu’ils sont censés prédire, ou si leurs alertes ne parviennent pas à la population à temps.
Pourtant, lorsque la technologie a failli ou était absente, quelque chose de plus fondamental s’est révélé d’une puissance remarquable : l’ingéniosité, l’instinct et la bienveillance humains.
Face à des infrastructures saturées, les gens ont improvisé. Face à des systèmes d’alerte défaillants, des individus ont pris des décisions qui ont sauvé des vies.
Face aux systèmes défaillants, des individus ont pris le relais
Prenons l’exemple de Rajendra Dawadi, directeur du lycée Tribhuvan Trishuli à Bidur, dans le district de Nuwakot. Dès qu’il a été alerté, il a rapidement mis à l’abri environ 900 élèves et 16 enseignants en amont du cours d’eau, loin du danger. Sa décision rapide a potentiellement sauvé des centaines de vies.
Il y a aussi Gunmaya Bohra, une femme de 97 ans secourue après être restée neuf heures piégée dans la boue et les débris au marché de Trishuli.
Au marché de Dunge, le long de la rivière Trishuli, Prakash Pandey Pyakurel et son épouse, Laxmi Pandey, ont été secourus dans une serre isolée, l’une des rares structures encore debout au milieu de la destruction.
Au port de Gyirong, où des images impressionnantes ont montré l’imposant bâtiment des douanes chinoises emporté en un instant par la cascade de roches et de glace, l’agent de contrôle des frontières Huang Peng s’est précipité vers un centre d’information touristique et a aidé à avertir les civils d’évacuer en leur criant de fuir immédiatement. Huang Peng lui-même a été pris au piège des inondations et reste porté disparu.
Manish Maharjan, cinéaste et pilote de drone népalais, a rejoint les opérations de secours de l’armée népalaise après les inondations du 26 août. Il a utilisé des messages vocaux et musicaux diffusés par son drone pour localiser des personnes bloquées dans des zones difficilement accessibles aux sauveteurs. Son approche originale a permis de retrouver des survivants à plusieurs reprises.
La résilience face à une catastrophe ne se résume pas à la technologie ou aux infrastructures

La résilience face à une catastrophe ne se résume pas à la technologie ou aux infrastructures. Elle repose aussi sur les capacités humaines : la capacité à reconnaître le danger, à agir avec détermination, à improviser lorsque les plans échouent et à aider autrui sans savoir si l’on recevra soi-même de l’aide.
Le retour à une vie normale, avec tout son confort, prendra du temps dans les zones sinistrées. Mais chaque jour, jusqu’à ce que la situation se normalise, l’espoir, la bienveillance et d’autres qualités humaines fondamentales continueront de se manifester pleinement.
Face à cette catastrophe, les habitants du Népal ont pu illustrer ce propos : quand tout le reste disparaît, les êtres humains restent capables d’alerter, de porter secours et, parfois, d’être la raison même de la survie.
C’est une chose qu’il faut protéger et à laquelle il faut contribuer.
Rédacteur Charlotte Clémence
Source : When Warning Systems Failed, Human Ingenuity and Kindness Saved Lives in Nepal
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