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Histoire. Loin d’une vie de rêve : le vrai quotidien d’un empereur chinois sans repos

CHINE ANCIENNE > Histoire

Un palais doré, des banquets sans fin, une cour de concubines à ses pieds, et la liberté d’aller où bon lui semble : voilà l’image que les séries télévisées chinoises donnent, épisode après épisode, de la vie d’empereur. Ouvrez les archives de la dynastie Qing, en particulier celles de l’empereur Yongzheng (règne : 1722-1735), et cette image s’effondre. Régner sur la Chine n’avait rien d’un long fleuve tranquille : treize années de travail ininterrompu, sans un seul jour de repos. Voici à quoi ressemblait vraiment une journée dans la vie de cet empereur chinois sans repos.

Debout à cinq heures, couché après minuit

Yongzheng, né Aisin Gioro Yinzhen, monte sur le trône en 1722 et y règne treize ans. Sous l’éducation de son père, l’empereur Kangxi, Yongzheng, comme les autres princes, se lève dès son plus jeune âge très tôt le matin pour étudier, avec beaucoup d’assiduité. 

Son emploi du temps en tant qu’empereur nous est connu dans le détail grâce à un document assez unique en son genre : les Registres de la vie quotidienne (起居注, Qijuzhu). Chaque jour, un scribe attitré suivait l’empereur pas à pas et consignait ses moindres faits et gestes : audiences, cérémonies, repas, et les rares moments de repos.

On peut ainsi reconstituer sa journée presque heure par heure. Cinq heures du matin : lever, toilette, lecture comme dans sa jeunesse. Sept heures : audience avec ses ministres. Ce n’est qu’à quatorze heures qu’il prend son second et dernier repas de la journée. Puis retour aux dossiers jusque tard dans la nuit : son coucher n’intervient jamais avant vingt-deux heures, même les jours les plus légers. Et cet emploi du temps n’avait rien d’exceptionnel : c’était le même, jour après jour, toute l’année, sans exception.

Un empereur chinois sans repos et personne pour le remplacer

Sur le plan matériel, personne dans l’empire ne vivait mieux que le souverain. Mais plus le pouvoir se concentre entre les mains d’un seul homme, plus la charge qui l’accompagne devient lourde à porter. Une famine dans une province, une révolte, le trésor impérial à sec : tout finissait, tôt ou tard, sur son bureau. Un fonctionnaire fatigué pouvait demander sa retraite. L’empereur, lui, n’avait droit à aucun repos de cette nature.

La tâche principale de l’empereur consistait à lire les rapports que lui adressaient ses fonctionnaires, puis à y répondre de sa propre main, au pinceau trempé dans l’encre vermillon. Sur ce point, Yongzheng détient un record : les archives conservent plus de 22 000 rapports annotés de sa main, et cela pour les seuls documents rédigés en chinois en dehors des documents rédigés en mandchou. La dynastie Qing, d’origine mandchoue, administrait en effet l’empire dans deux langues à la fois, et les rapports rédigés en mandchou s’ajoutent encore à ce total.

Loin d’une vie de rêve: le vrai quotidien d’un empereur chinois sans repos
Un mémoire sur lequel l’empereur Yongzheng a apposé sa note. (Image : wikimedia / The imperial government of the Manchu Qing Dynasty / Domaine public)

Certains de ses rescrits tiennent en deux mots, un simple « reçu ». D’autres s’étendent sur plusieurs centaines de caractères, lorsqu’il fallait trancher une affaire de corruption ou décider d’une manœuvre militaire. Chaque mot avait force de loi : une phrase de l’empereur pouvait décider de la politique de l’empire entier, d’une province, et, au passage, de la carrière ou du sort d’un fonctionnaire.

Le bureau et la chambre à coucher, une seule et même pièce

Pour gagner en efficacité, Yongzheng a fini par installer à la fois son lieu de travail et son lieu de repos dans le même pavillon, celui de Yangxin. L’immense Cité interdite, avec ses centaines de salles, n’était pas pour lui un lieu de plaisir, mais le centre administratif de l’empire, en activité jour et nuit.

Certaines affaires, trop sensibles pour être discutées en audience publique (mouvements de troupes, nominations, enquêtes pour corruption), exigeaient la plus grande discrétion. Yongzheng a donc mis en place un système de rapports secrets, permettant à ses hauts fonctionnaires en province de lui écrire directement, sans passer par le relais habituel du Grand Secrétariat et des ministères.

Cela lui donnait un accès rapide au terrain, mais cela signifiait aussi qu’il portait, seul, tout le poids de cette information. C’est là qu’il passait la majeure partie de son temps : assis seul, à la lueur d’une lampe, une pile de rapports à ses côtés.

Loin d’une vie de rêve: le vrai quotidien d’un empereur chinois sans repos
Yongzheng travaillait et se reposait dans son bureau. (Image : wikimedia / unknown court artist / Domaine public)

Des repas pris dans la solitude

À la cour des Qing, les repas officiels se limitaient à deux par jour : le premier entre six et huit heures du matin, le second entre midi et quatorze heures. En dehors de ces deux repas, seule une collation pouvait être servie, sur demande.

Contrairement à une idée reçue, l’empereur prenait le plus souvent ses repas seul, sauf lors des grandes fêtes comme celle des lanternes ou celle de son propre anniversaire. Les règles d’hygiène et de protocole étaient si strictes que ses plats lui étaient livrés dans des caisses chauffantes, en silence, là où il se trouvait dans le palais.

Peu de temps pour les concubines

Les séries télévisées se plaisent à montrer des empereurs entourés d’innombrables concubines. La réalité de Yongzheng est nettement moins romanesque. Le protocole lui imposait un coucher à vingt-deux heures. Cependant, connu pour son acharnement au travail, l’empereur dépassait presque chaque soir cette limite, dormant souvent moins de six heures par nuit.

Loin d’une vie de rêve: le vrai quotidien d’un empereur chinois sans repos
Yongzheng, ses concubines et ses enfants. (Image : wikimedia / The Palace Museum /Domaine public)

Un chiffre suffit à résumer la situation : Yongzheng a eu quatorze enfants au cours de sa vie, mais douze d’entre eux sont nés avant qu’il ne monte sur le trône. Une fois empereur, en treize ans de règne, il n’en a eu que deux. Quand on gère plus de 22 000 rapports, qu’on écrit plusieurs millions de caractères et qu’on en lit plusieurs milliers chaque jour, il reste, de toute évidence, bien peu de place pour une vie privée.

Son propre père, l’empereur Kangxi, menait une vie tout aussi austère, et s’en serait un jour ouvertement plaint : « Chaque fois que je vois un vieux ministre déposer sa demande de retraite, je me demande où, moi, je pourrais bien prendre la mienne. »

Un seul exutoire : le jeu de rôle

Comment un homme soumis à une pression pareille parvenait-il à se détendre ? La réponse tient dans un album de peintures resté célèbre, Yongzheng en costumes de loisir (雍正行乐图), et elle a de quoi surprendre : Yongzheng se faisait peindre dans la peau d’autres personnages, une forme de jeu de rôle avant l’heure.

Sur ces peintures de cour, on découvre un Yongzheng méconnaissable. Tantôt un lettré jouant du qin sous un pin, tantôt un pêcheur solitaire au fil de l’eau, tantôt une incarnation du poète ermite Tao Yuanming retiré à la campagne. Un autre feuillet le représente vêtu à l’européenne, une perruque sur la tête, une fourche à la main face à un tigre. Ailleurs encore, il navigue sur un radeau, à la manière d’un immortel taoïste en promenade.

Loin d’une vie de rêve: le vrai quotidien d’un empereur chinois sans repos
Les différents jeux de rôles de Yongzheng peints par ses peintres. (Image : wikimedia / See page for author & The Palace Museum / Domaine public)

Cet homme ne pouvait s’accorder le luxe de voyager comme un particulier. Pris entre le protocole et la charge des affaires de l’empire, il ne connaissait pratiquement aucun répit dans l’année, en dehors du jour de son anniversaire. Il s’est alors inventé une échappatoire sur le papier : se faire peindre en pêcheur, en ermite et en aventurier. Pour cet empereur chinois sans repos, c’était sans doute la seule véritable pause qu’il pouvait s’autoriser.

Rédacteur Yi Ming

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