Au cœur de la sagesse taoïste, une scène énigmatique oppose un devin réputé infaillible à un sage retiré du monde. L’épisode, transmis par le chapitre VII du Zhuangzi (莊子), éclaire avec malice ce que les anciens Chinois nommaient le grand Tao — et la distance qui sépare le savoir-faire de la véritable profondeur intérieure.
Ji Xian, le devin que tout le royaume de Zheng redoutait
Sous la dynastie des Zhou orientaux (770-256 av. J.-C.), à l’époque où la Chine se morcelait en royaumes rivaux, le royaume de Zheng abritait un personnage hors du commun. Cet homme, Ji Xian, passait pour le plus redoutable des devins. Il lisait sur les visages la vie et la mort, la fortune et l’infortune, la longévité ou la disparition prématurée. Mieux encore, il annonçait, sans jamais se tromper, l’année, le mois et le jour des événements à venir. Sa réputation tenait du prodige, presque du divin.
Les habitants de Zheng le craignaient au point de fuir à son approche. Tous redoutaient un verdict funeste tombé de sa bouche, chacun préférait l’éviter plutôt que d’entendre ce qu’il aurait pu révéler.
Lie Zi ébloui par un faux maître de sagesse taoïste
Lie Zi (列子, fl. vers 400 av. J.-C.), figure majeure du taoïsme antique, a un jour eu l’occasion d’entendre Ji Xian discourir. Subjugué par la profondeur apparente de ses propos, le disciple en est revenu bouleversé. À ses yeux, le devin surpassait son propre maître, Hu Zi, philosophe du royaume de Zheng dont il suivait l’enseignement depuis de longues années.
De retour auprès de Maître Hu, Lie Zi n’a rien caché de son enthousiasme : « J’ai longtemps cru que votre Voie était la plus haute, lui a-t-il avoué, mais je découvre aujourd’hui un homme dont l’art vous dépasse. »
Hu Zi a accueilli ces paroles d’un sourire. « Ce que je t’ai appris jusqu’ici, a-t-il dit à son disciple, ce ne sont que des formes extérieures, des paroles creuses. Les principes plus profonds, je ne te les ai pas encore transmis — et tu te crois déjà parvenu au Tao ? Avec ces seules apparences que tu as apprises, tu es allé te mesurer aux hommes habiles de ce monde, voulant les surpasser ; voilà pourquoi ils ont aussitôt percé à jour tes pensées et le fond de ton cœur. Va plutôt chercher ce devin, et amène-le-moi : qu’il vienne donc lire mes traits. »
Les quatre manifestations de Maître Hu
Le lendemain, Lie Zi a conduit Ji Xian auprès de son maître. Au sortir de la rencontre, le devin a pris le disciple à part, accablé : « Hélas, votre maître va mourir, il ne vivra pas dix jours de plus. J’ai vu sur son visage quelque chose d’étrange, comme des cendres mouillées. »
Le disciple, lié à son maître par une affection presque filiale, est entré en larmes pour annoncer la nouvelle.
Hu Zi l’a écouté sans se laisser troubler. Ce que le devin avait vu, lui a-t-il expliqué, n’était que l’image immobile de la Terre — une apparence de silence et d’arrêt complet, où il avait délibérément clos en lui tout élan vital.

À la seconde visite, le verdict s’est inversé. Ji Xian, soulagé, a déclaré à Lie Zi : « Votre maître a eu de la chance de me rencontrer ! Il est sauvé, la vie est revenue : j’ai vu remuer en lui ce qui était fermé. »
Hu Zi, impassible, a expliqué qu’il avait cette fois laissé le souffle vital circuler en lui entre le ciel et la terre. Indifférent à ce que l’on disait ou pensait de lui, il avait senti une force de vie remonter doucement depuis ses talons jusqu’au sommet du crâne. C’est cette force que le devin avait perçue.
La troisième entrevue a déconcerté le devin. Le visage du sage lui a paru fuyant, instable, impossible à déchiffrer : « Votre maître n’est pas en équilibre, je ne peux pas lire ses traits. Qu’il s’apaise, et je reviendrai. »
Hu Zi a souri. Cette fois, lui a-t-il dit, il s’était montré au devin dans un parfait équilibre intérieur, sans la moindre inclinaison d’un côté ou de l’autre — ni la mort qu’il avait feinte le premier jour, ni la vie qu’il avait laissée monter le deuxième jour. Le devin, ne trouvant aucune prise, s’est montré troublé. « Ce n’est encore qu’un aperçu, a ajouté Hu Zi ; ma Voie a bien d’autres profondeurs que je ne lui ai pas montrées. »
Est venue la quatrième visite. À peine a-t-il croisé le regard de Maître Hu que Ji Xian, frappé d’effroi, a pris la fuite avant même d’avoir trouvé un appui sous ses pieds.
« Rattrape-le ! » s’est écrié Hu Zi. Lie Zi s’est précipité, mais le devin avait disparu sans laisser de trace.
Hu Zi a alors expliqué la dernière image qu’il avait montrée : celle de l’état originel, antérieur à toute manifestation, où il n’était pas encore sorti de sa source. Il s’était laissé suivre par le devin, ondoyant comme une herbe au vent, coulant comme une vague, sans jamais se laisser saisir. Faute de pouvoir s’accrocher à quoi que ce soit, Ji Xian n’avait eu d’autre issue que la fuite.
Le retour à la simplicité, ou l’éveil de Lie Zi
Cette épreuve a marqué une rupture chez le disciple. Il a compris qu’il n’avait, au fond, rien appris encore. Rentré chez lui, il y est demeuré trois années sans franchir le seuil. Il a pris la place de son épouse aux fourneaux et a nourri les cochons avec autant d’attention que s’il avait servi des invités : pour lui, désormais, aucune tâche n’était plus noble qu’une autre.
Il a cessé de courir après l’argent, la gloire et tout ce que les hommes désirent. Il a choisi une vie simple et vraie. Et c’est ainsi que, selon le Zhuangzi, dépouillé de tout artifice, il a fini par revenir au cœur de la Voie, demeurant jusqu’à la fin de ses jours à l’écart des hommes.

Au-delà de l’anecdote, la fable transmise par le chapitre Réponses pour empereurs et rois (應帝王, Ying di wang) interroge la nature du véritable accomplissement. Le devin avait beau être un fin observateur, il ne savait déchiffrer qu’une forme figée.
Mais Hu Zi changeait sans cesse d’apparence, et le devin ne trouvait plus rien à déchiffrer. C’est sans doute là toute la finesse de la sagesse taoïste : non pas vouloir maîtriser le monde, mais épouser ses transformations, jusqu’à devenir aussi insaisissable que l’eau qui coule.
Rédacteur Yi Ming
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