Dans la Chine ancienne, à la période des Printemps et Automnes (771-476 av. J.-C.), la guerre tient autant du tournoi que du combat. Aristocrates en armes, princes sourcilleux des formes, soldats qui s’interdisent de poursuivre l’ennemi au-delà de cent pas : les rites militaires de la Chine ancienne dessinent un univers où l’on s’affronte sans déroger à la courtoisie.
L’époque de Confucius nous a légué les Annales dont les Annales des Printemps et Automnes (春秋) — et leur célèbre commentaire, le Commentaire de Zuo (左傳). On y croise des scènes que la sensibilité contemporaine peine à concevoir : des armées qui conviennent ensemble du jour de la bataille, des poursuivants qui aident leurs ennemis à fuir, un guerrier qui se laisse tuer parce que ce n’était pas son tour de décocher sa flèche. Plus qu’un art militaire, c’est une chorégraphie réglée par les rites.
Les cinq rites des Zhou, matrice des rites militaires de la Chine ancienne
Sous les Zhou (env. 1046-256 av. J.-C.), les rites se répartissent en cinq catégories : rites fastes, rites funéraires, rites militaires, rites d’hospitalité et rites de réjouissances. Les rites militaires encadrent strictement la conduite des belligérants.
Même en guerre, deux royaumes se doivent de respecter un protocole. À l’époque des Printemps et Automnes, les armées des principautés varient de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers d’hommes ; les plus puissantes alignent six divisions réparties en aile gauche, division centrale et aile droite.
Attaquer sans avoir déclaré la guerre s’appelle « surprendre », et les seigneurs tiennent ce procédé pour déshonorant. Le rite veut donc qu’on lance formellement un défi: les deux camps conviennent d’une date — c’est ce qu’on nomme « combattre au jour fixé ».
Sur le terrain, les trois divisions s’affrontent dans l’ordre : l’aile gauche de l’un contre l’aile droite de l’autre, puis l’inverse, et pour finir les deux divisions centrales s’affrontent à leur tour. Au signal du tambour, les troupes engagent l’épreuve trois fois de suite ; deux manches gagnées suffisent à désigner le vainqueur. La logique évoque davantage le jeu d’échecs ou la joute martiale que la guerre totale, et les pertes restent limitées. Pendant qu’une division combat, les autres observent.
Mener par la bienveillance, agir par la déférence
Les combattants sont alors tous d’origine aristocratique. Le rang le plus bas, celui des shi, désigne déjà des hommes de qualité ; le commun du peuple n’a aucun droit de prendre les armes. Faire la guerre relève d’un art, doté de tout un corpus rituel que seule la noblesse a vocation à apprendre. Les adversaires se doivent mutuellement courtoisie et mesure, et nulle tuerie gratuite n’est tolérée.

Le principe : « mener par la bienveillance, agir par la déférence ». On ne blesse pas un soldat ennemi une seconde fois ; on n’attaque pas un adversaire dont les rangs ne sont pas encore formés.
Au cœur même de l’affrontement, on observe ces maximes : « déployer sa puissance sans achever l’adversaire, châtier la faute sans s’emparer du territoire » ; « jusqu’au cœur des combats, faire vivre l’esprit du rite et de la courtoisie ». Lorsqu’on capture le seigneur d’un royaume adverse, on s’incline encore devant lui : on lui adresse le salut le plus solennel, on lui offre la coupe et on lui présente le disque de jade, en marque de respect.
Les Préceptes du grand maréchal (司馬法, Sima fa), l’un des Sept classiques militaires de la Chine ancienne, énoncent dans leur premier chapitre, La bienveillance pour fondement(仁本, Ren ben) : « les anciens ne poursuivaient pas l’ennemi en fuite au-delà de cent pas ». Telle est la règle.
Ce sont précisément ces rites militaires de la Chine ancienne qui rendent possibles, sur les champs de bataille de l’époque, des épisodes qui amusent ou désarçonnent le lecteur d’aujourd’hui.
La bataille de Bi : quand les poursuivants conseillent les fuyards
Le Commentaire de Zuo, dans la chronique de la douzième année du duc Xuan de Lu, rapporte qu’en 597 av. J.-C., les armées de Jin et de Chu s’affrontent à Bi, au nord de l’actuelle Zhengzhou (Henan). Cet engagement, connu comme la bataille de Bi, tourne au désastre pour le Jin : l’armée se débande et bat précipitamment en retraite.
Au cours de la débandade, un char de guerre du Jin s’enlise dans une fondrière. Le cocher fouette ses chevaux, l’attelage ne bouge plus.
Le soldat de Chu qui se trouve aux trousses du char lui crie alors d’ôter la traverse de devant. Le fuyard s’exécute ; le char avance de quelques pas et se bloque à nouveau. L’ennemi lui suggère cette fois d’abaisser la grande bannière et de jeter le joug. Conseil suivi à la lettre, et l’équipage parvient enfin à se dégager.

Les soldats du Chu reprennent leur poursuite — mais s’arrêtent autour du centième pas, car aller plus loin serait « contraire aux rites ». Du haut de son char, l’un des fuyards lance par-dessus son épaule, narquois, à ses poursuivants : « Nous autres du Jin ne perdons pas souvent ; il faut être un grand royaume comme le Chu pour avoir tant d’entraînement à la fuite. »
Qui aurait imaginé qu’une telle scène, pleine d’un humour presque théâtral, se déroule au beau milieu d’un champ de bataille, entre fuyards et poursuivants ? Du regard de notre époque, le tableau frôle l’invraisemblance.
Quand respecter les rites coûte la vie
Dans la 21ème année du duc Zhao, le même Commentaire de Zuo raconte un autre épisode survenu pendant les troubles dits de Hua et Xiang. Le guerrier Hua Bao et le prince Cheng, fils du duc Ping de Song (règne 575-532 av. J.-C.) se retrouvent face à face sur le champ de bataille, chacun sur son char. Hua Bao décoche le premier la flèche. Le trait passe entre le prince et son cocher, file dans le vide — coup manqué.
A son tour, le prince Cheng s’apprête à bander son arc, mais son adversaire, plus prompt, l’a déjà visé pour un second tir. Le prince s’écrie alors : « C’est mon tour ; tirer une seconde flèche serait abject. »
La règle, à l’époque, veut en effet qu’on tire chacun à son tour, une flèche à la fois — à seule fin que le combat soit équitable. Fidèle au rite, Hua Bao s’arrête net en entendant le cri. Le prince Cheng décoche aussitôt sa flèche, qui atteint son ennemi en pleine poitrine et le tue sur le coup.
Aujourd’hui, on jugerait sans doute Hua Bao bien naïf. Pourtant, à son époque, personne ne s’est moqué de lui ni n’a trouvé son geste insensé. Comme tout aristocrate, il a payé de sa vie son respect du rite et la haute idée morale qu’un noble se devait de défendre.
RédacteurYi Ming
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