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Tradition. Légendes des piliers du dragon en Chine : un mythe qui traverse les siècles, de l’époque des Tang au Shanghai d’aujourd’hui

CHINE ANCIENNE > Tradition

Dans la culture traditionnelle chinoise, le dragon n’est pas un simple motif : c’est une créature divine, maîtresse des pluies et protectrice du Dharma. Et les légendes des piliers du dragon, qui le disent logé au cœur même des colonnes, traversent les siècles sans s’éteindre — des temples de la dynastie Tang aux autoroutes de Shanghai.

Aux origines des légendes des piliers du dragon : un récit des Tang

Les artisans chinois ont, de longue date, sculpté des dragons sur les piliers de leurs temples et de leurs palais. Une coutume si répandue qu’on en oublie parfois l’origine. Or, dans les textes chinois anciens, plusieurs récits laissent entendre que ces colonnes ne portaient pas seulement l’image du dragon : elles l’abritaient.

L’épisode est rapporté dans Le Grand Recueil de l’ère de la Grande Paix, vaste compilation achevée en 978 sous la dynastie Song du Nord (960-1127), qui rassemble près de cinq cents fascicules de récits puisés dans des sources antérieures. Le compilateur indique que l’anecdote provient des Mémoires recueillis sur l’ère Daye (大業拾遺記, Daye shiyi ji), recueil de récits merveilleux des Tang traditionnellement attribué à Yan Shigu (581-645).

Cai Yu, préfet de la commanderie de Hongnong, dans l’actuel Henan, avait organisé un service bouddhique au temple Chongjing un jour de deuil impérial. À peine l’encens allait-il être offert qu’un nuage noir et dense a surgi du Nord-Est, est venu stationner au-dessus de la grande salle et s’est mis à gronder sourdement. Officiels et serviteurs, rassemblés sur le parvis, ont levé les yeux.

Quatre enfants sont descendus du nuage : deux vêtus de rouge, deux vêtus de vert. Les deux enfants en rouge se sont d’abord dirigés vers le pilier sud-ouest de la salle, en ont extirpé un serpent blanc long de plus d’une zhang — environ trois mètres — et l’ont lancé vers le ciel. Le tonnerre se rapprochait.

Légendes des piliers du dragon en Chine : un mythe qui traverse les siècles, de l’époque des Tang au Shanghai d’aujourd’hui
Dragon peint par Xu Yang, peintre de la dynastie Qing. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

Peu après, le serpent blanc est retombé droit du nuage et a regagné le pilier. Les nuées sont descendues presque jusqu’au sol. Les deux enfants en vert ont alors pris le relais : l’un soulevait le pilier de quelques pouces, tandis que l’autre en tirait un second serpent blanc, deux fois plus long que le premier, qui a été à son tour projeté dans les nuages. Les quatre apparitions se sont élevées ensemble et ont disparu.

Le ciel s’est couvert, et la nuit venue, un orage d’une violence rare s’est abattu sur la région. Au matin, les moines ont constaté que la base du pilier s’était déplacée d’un demi-pouce. Intrigués, ils l’ont fait ouvrir : il était creux. Selon la tradition, telle était la demeure cachée du dragon.

Le pilier du dragon de Shanghai : un écho contemporain

Les légendes des piliers du dragon ne se sont pas éteintes avec les dynasties impériales. Elles continuent de circuler dans la Chine d’aujourd’hui, et nul lieu ne l’illustre mieux que Shanghai. Les voyageurs étrangers de passage dans la mégapole ont sans doute remarqué, parmi les piliers d’autoroute surélevée, l’un d’entre eux qui ne ressemble à aucun autre — et ils ont peut-être déjà entendu l’histoire qui s’y rattache.

Ce pilier se dresse à l’intersection de l’autoroute surélevée Nord-Sud et de l’autoroute surélevée Yan’an. Tandis que les autres colonnes ne sont que de simples fûts de béton nu, celui-ci est entièrement recouvert de dragons sculptés en plein vol. Les Shanghaïens l’appellent le « Pilier du dragon de Shanghai ».

Légendes des piliers du dragon en Chine : un mythe qui traverse les siècles, de l’époque des Tang au Shanghai d’aujourd’hui
Le pilier du dragon de Shanghai : une légende urbaine apparue au cœur des années 1990. (Image : Capture d’écran / Youtube)

Son emplacement correspond précisément au centre géographique de la ville : vue du ciel, la configuration des bretelles d’accès dessine le caractère 申 (shen), l’une des appellations abrégées de Shanghai.

Lors des travaux, les engins de battage ne parvenaient pas à enfoncer le pieu ; certains pieux d’acier se sont même rompus. Phénomène pour le moins inhabituel dans une ville réputée pour la mollesse de ses sols, qui a laissé les géologues sans solution. Plusieurs maîtres de Feng Shui ont été appelés sur place, mais aucun n’a souhaité se prononcer. En dernier recours, on a fait venir le supérieur du Temple Longhua.

Le religieux a expliqué que ce lieu était le siège de la veine du dragon de Shanghai : un dragon résidait sous terre, et l’intersection des deux autoroutes surélevées, située au cœur même de la cité, correspondait à la tête de la créature. Il a célébré sept jours de rites pour permettre au dragon de s’élever vers le ciel, ce n’est qu’à l’issue de ces cérémonies que le chantier a pu être mené à son terme.

Le dragon, divinité et protecteur

Ces récits, anciens ou contemporains, ne sont pas isolés. Les textes prêtent depuis longtemps au dragon une place essentielle dans l’ordre cosmique chinois. Sa fonction la plus connue est de provoquer la pluie — d’où sa présence sur les charpentes des temples et son association constante avec l’eau, qu’il s’agisse des fleuves, des lacs ou des nuées d’orage.

Le dragon est, dans cette conception, une créature supérieure à l’homme : un être divin. C’est pourquoi ses pouvoirs dépassent ceux de l’homme. La tradition raconte que les pratiquants spirituels étaient placés sous la protection des Tianlong babu, les huit catégories d’êtres divins du bouddhisme parmi lesquels figurent les dragons protecteurs du Dharma. 

Légendes des piliers du dragon en Chine : un mythe qui traverse les siècles, de l’époque des Tang au Shanghai d’aujourd’hui
Le cheval-dragon blanc, monture du moine Tang Sanzang dans La Pérégrination vers l’Ouest. (Image : wikimedia / CC BY-SA 3.0)

Dans La Pérégrination vers l’Ouest, célèbre roman de Wu Cheng’en (env. 1500-1582), le Cheval-dragon blanc qui porte le moine Tang Sanzang n’est pas une simple monture : c’est un protecteur sacré, garant de la mission du pèlerin.

C’est en plaçant la foi au cœur de leur vision du monde que les anciens Chinois accédaient, selon ces récits, à une vérité plus vaste — celle qui, par-delà l’apparence des choses, leur ouvrait la voie du retour vers le royaume céleste, leur véritable foyer.

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