Parmi tous les souverains qu’a connus la Chine en plusieurs millénaires d’histoire, aucun destin n’aura été aussi vertigineux que celui de Puyi, dernier empereur de Chine. De l’enfant hissé sur le trône par des mains qu’il ne connaissait pas, à l’homme presque sexagénaire ballotté entre camp de rééducation et mise en scène politique, en passant par les années où il a régné sous la tutelle de l’occupant japonais, sa vie tient davantage de la tragédie que du conte impérial. Puyi n’a jamais vraiment tenu les rênes de son propre destin.
Puyi, dernier empereur de Chine : couronné à trois ans, déchu à six ans
Puyi (1906 - 1967) , dont le nom de règne est Xuantong, est le douzième et dernier empereur de la dynastie Qing (1644–1912), qui est la dernière dynastie chinoise. Il est le fils du prince régent Zaifeng (1883–1951) et de Youlan (1884–1921), fille adoptive de l’impératrice douairière Cixi (1835–1908).
En 1908, l’empereur Guangxu (1871–1908) est décédé sans descendance. L’impératrice douairière Cixi a choisi Puyi, le fils de sa fille adoptive, comme successeur. Ainsi, à deux ans et demi, hurlant et se débattant, le petit Puyi a été amené de force dans la Cité interdite avant de devenir officiellement l’empereur de Chine à l’âge de trois ans à peine.
Lorsque les hauts fonctionnaires sont venus lui rendre hommage selon le rituel, le petit garçon, à bout de patience, s’est mis à crier : « Je ne veux pas rester ici ! Je veux rentrer à la maison ! » Son père a tenté de le calmer : « Ne pleure pas, ne pleure pas, ce sera bientôt fini.»

Personne n’imaginait alors à quel point ces mots allaient se révéler prophétiques : trois ans à peine après l’intronisation de Puyi, la dynastie des Qing s’est effondrée.
Lorsque le général Yuan Shikai (1859–1916) a contraint le très jeune empereur à abdiquer, en 1912, Puyi, comme tout enfant de six ans, a suivi les décisions des adultes et le trône lui a été retiré.
Selon l’édit d’abdication, Puyi conservait le droit de résider dans la Cité interdite et d’y mener un train de vie quasi impérial, ses dépenses étant prises en charge par le gouvernement républicain.

Yuan Shikai lui rendait même visite chaque Nouvel An chinois, en signe de considération. Dans l’enceinte du palais, l’ancien souverain menait alors une existence somme toute confortable : même déchu, il restait au centre de toutes les attentions.
Un empereur trois fois couronné
L’histoire retient que Puyi est le seul monarque des temps modernes à avoir été intronisé puis avoir abdiqué à trois reprises. Dès juillet 1917, le général monarchiste Zhang Xun a profité d’une crise politique à Pékin pour le remettre brièvement sur le trône : cette restauration n’a duré que douze jours, du 1er au 12 juillet, avant de s’effondrer sous la pression des troupes républicaines.
Sept ans plus tard, en novembre 1924, le général Feng Yuxiang (1882–1948) — l’un des principaux seigneurs de guerre de la République — s’est emparé du pouvoir à Pékin. Le 5 novembre, son armée a encerclé la Cité interdite, et son lieutenant Lu Zhonglin (1884–1966) a pénétré dans le palais, muni des Conditions révisées de traitement favorable envers la maison impériale des Qing. Lu Zhonglin a contraint Puyi à renoncer définitivement à son titre impérial et l’a expulsé de la Cité interdite, mettant fin à douze années de vie protégée derrière les murs du palais.
Âgé de dix-neuf ans à peine et craignant pour sa sécurité, il s’est réfugié dans la précipitation à la légation du Japon, où il s’est caché quelque temps. L’année suivante, en 1925, les autorités japonaises l’ont fait conduire vers la concession japonaise de Tianjin, où il s’est installé au « jardin Zhang », une villa située dans cette concession.

En 1932, le Japon, qui venait d’occuper la Mandchourie, y a proclamé la création de l’État fantoche du Mandchoukouo et a installé Puyi à sa tête comme « chef exécutif », sous le nom de règne Datong. Deux ans plus tard, en 1934, il a été couronné empereur du Mandchoukouo sous le nom de règne Kangde — sa troisième intronisation, tout aussi dénuée de pouvoir réel que les précédentes : chaque décision restait dictée par l’armée japonaise du Guandong.

Lorsque le Japon a capitulé, en août 1945, Puyi a tenté de fuir mais a été capturé par l’Armée rouge soviétique. Il a passé alors cinq années en détention en Union soviétique : c’est depuis cette captivité qu’il a été amené à témoigner au procès de Tokyo, en 1946, avant d’être reconduit en URSS.

En août 1950, il a été finalement remis aux autorités de la République populaire de Chine, qui l’ont incarcéré au centre de gestion des criminels de guerre de Fushun, où il est resté jusqu’en 1959.
Au tribunal de Tokyo, un hommage inattendu à Sun Yat-sen
Une question a taraudé longtemps les esprits : que pensait vraiment Puyi de Sun Yat-sen (1866–1925), celui qui avait mené le soulèvement ayant renversé les Qing ?
Lorsque Puyi s’est présenté à la barre, à Tokyo, la salle était comble : chacun voulait apercevoir ce dernier empereur devenu témoin de l’histoire. Après une brève présentation, il a déclaré, au grand étonnement de l’assistance : « Trois ans après que je sois devenu empereur, c’est-à-dire en 1911, une révolution a éclaté dans notre pays. Un grand révolutionnaire nommé Sun Yat-sen a mené le peuple pour renverser la dynastie Qing corrompue. C’était une révolution porteuse de progrès ».

Pendant des décennies, l’intéressé n’en a jamais parlé publiquement — jusqu’au 16 août 1946, lorsqu’il a comparu devant le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, à Tokyo, en tant que témoin de l’invasion japonaise du Nord-Est de la Chine. C’est là qu’il a prononcé ces mots qui ont surpris son auditoire.
Ces propos ont suscité une vive controverse. Certains estimaient que Puyi, par crainte d’une condamnation sévère, n’osait pas dire la vérité. D’autres pensaient qu’il cherchait simplement à s’attirer la clémence de ses juges. D’autres encore estimaient que ses convictions avaient sincèrement évolué, au fil des décennies passées loin du pouvoir, au point de le conduire à porter un tel jugement sur Sun Yat-sen. La véritable raison de cette déclaration demeure, à ce jour, inconnue.
Retrouvailles avec ses anciens ennemis
En octobre 1961, à l’occasion des cérémonies marquant le cinquantenaire de la Révolution de Xinhai, l’ancien empereur a croisé, lors d’une réunion officielle à Pékin, Xiong Bingkun (1885–1969), celui qui avait tiré le premier coup de feu de l’insurrection de Wuchang, ainsi que Lu Zhonglin, le général qui l’avait autrefois chassé de la Cité interdite.
Face à ces deux figures qui avaient, chacune à leur manière, scellé la fin de son règne, Puyi a choisi d’en rire : les trois hommes ont posé ensemble, bras dessus bras dessous, tout sourire, comme si le passé n’avait été qu’un lointain nuage.

Lors de cette réunion de 1961, les photographes ont surpris à plusieurs reprises Puyi en pleine conversation, visiblement détendu, avec Xiong Bingkun et Lu Zhonglin. À un moment, il a même lancé en riant, à Xiong Bingkun : « C’est vous qui avez tiré le premier coup de feu — c’est grâce à cela que je suis devenu un citoyen ordinaire ».
La dernière tragédie de Puyi : un « pantin » aux mains du Parti communiste chinois
Durant les années de sa détention à Fushun, entre 1950 et 1959, Puyi a été transformé par le Parti communiste chinois (PCC) en instrument de « front uni » par la rééducation du régime communiste, qui se basait notamment sur l’aveu, la dénonciation mutuelle et l’endoctrinement politique.
Cette rééducation ne relevait pas d’une simple épreuve physique : c’était une reconstruction psychologique de haute intensité, sans aucune dignité.
En détention, Puyi devait non seulement laver lui-même son linge, vider les seaux hygiéniques, mais surtout, il était tenu de se livrer, sans relâche, à une « autocritique en profondeur ». Il devait reconnaître publiquement qu’il était « un criminel de l’histoire » et « un ennemi du peuple ».

L’isolement du monde extérieur, l’endoctrinement politique intensif et la peur d’un châtiment inconnu ont conduit Puyi à s’attacher, paradoxalement, à ses propres geôliers — un phénomène proche de ce que l’on appelle aujourd’hui le syndrome de Stockholm — jusqu’à ce qu’il en vienne sincèrement à remercier le régime de ne pas l’avoir exécuté, signe d’une soumission devenue totale, à la fois morale et physique.
Or, si Puyi a survécu, ce n’est nullement par la clémence de Mao Zedong, mais parce que sa valeur politique, tant qu’il restait en vie, dépassait de loin celle qu’aurait eue sa mort. Le régime en a fait alors le protagoniste d’une mise en scène politique sans précédent.
D’une part, transformer un monarque féodal en citoyen socialiste discipliné offrait au régime la meilleure démonstration possible du succès de sa politique de « rééducation de la pensée » : chaque visite d’un dignitaire étranger ou d’un journaliste sympathisant à Pékin devenait l’occasion de présenter Puyi comme la preuve vivante de la magnanimité du nouveau pouvoir.
D’autre part, son parcours servait à démontrer au peuple chinois la supériorité de la « société nouvelle » sur l’ordre impérial aboli : si même un empereur a pu être rééduqué, qui donc ne pourrait-il pas l’être ?

Puyi est devenu également un pion du front uni orchestré par le Parti communiste chinois, tant à l’égard de Taïwan que de l’étranger. Amnistié en 1959 — une mesure proposée par Mao Zedong, qui a personnellement désigné Puyi comme le premier bénéficiaire —, il a été nommé membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois.
Le PCC se servait alors du statut particulier de Puyi pour s’adresser aux Chinois d’outre-mer, aux descendants de la dynastie déchue et aux membres du Kuomintang réfugiés à Taïwan, dans le but d’afficher une soi-disant clémence : une façade destinée à diviser les forces qui lui étaient hostiles.
Pendant la Révolution culturelle, Puyi figurait lui-même sur la liste des personnalités protégées par le régime, mais ses proches, de nombreux descendants de dignitaires de la cour Qing subissaient, eux, de violentes persécutions et voyaient leurs biens personnels confisqués pendant la Révolution culturelle..
De plus, bien que Puyi ait témoigné d’une soumission totale envers le Parti communiste, allant jusqu’à écrire personnellement à Mao Zedong pour lui exprimer sa loyauté après le déclenchement de la Révolution culturelle, en 1966, son ancien statut d’empereur continuait de faire de lui une cible des campagnes de dénonciation.
En 1967, Puyi a été atteint d’urémie et a développé un cancer du rein. À cette époque, les grands hôpitaux de Pékin étaient en plein chaos, submergés par les gardes rouges cherchant à s’emparer du pouvoir, tandis que de nombreux médecins expérimentés étaient eux-mêmes persécutés.
En raison de son statut particulier d’ancien « empereur », Puyi a peiné à obtenir des soins hospitaliers normaux avant de s’éteindre le 17 octobre 1967 dans une détresse extrême à Pékin, à l’âge de soixante et un ans. Sa dépouille a été incinérée dans la précipitation, sans qu’aucune trace n’en ait subsisté.

En définitive, le destin de Puyi, dernier empereur de Chine, ne lui aura jamais appartenu. Né dans la résidence du prince Chun avant d’être élevé derrière les murs de la Cité interdite, tiraillé entre la cour impériale déclinante et les seigneurs de guerre, puis réduit au rang de souverain fantoche du Mandchoukouo, il a subi ensuite l’emprise d’un régime totalitaire déterminé à le remodeler entièrement.
Il n’aura jamais vraiment connu la liberté : même sous ce statut de « citoyen » qui lui a été accordé sur le tard, simple rôle de plus dans une existence qui n’a jamais été tout à fait la sienne.
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