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Histoire. Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité ?

CHINE ANCIENNE > Histoire

En 1845, un haut fonctionnaire chinois à Shanghai, soucieux d’éviter les tensions entre ses administrés et une poignée de marchands britanniques, propose de leur céder un terrain marécageux au bord du fleuve Huangpu. Cette décision donne naissance à ce qui deviendra la première concession étrangère en Chine, et plus tard, le Bund, la célèbre promenade de Shanghai. 

Entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, plusieurs villes chinoises verront ainsi apparaître un territoire administré non plus par les autorités chinoises, mais par des consulats ou des municipalités composées de résidents étrangers. Cette histoire, plus complexe qu’on ne le raconte souvent, mérite d’être détaillée.

Dans les manuels d’histoire chinois d’aujourd’hui, ces territoires sont le plus souvent présentés comme le symbole d’une humiliation nationale imposée par la force des armes occidentales. Les archives chinoises de l’époque dessinent pourtant un tableau plus nuancé, fait de choix parfois inattendus de la part des autorités chinoises elles-mêmes, et d’usages tout aussi inattendus qu’en ont faits les habitants chinois. En voici un aperçu.

Un fonctionnaire chinois à l’origine de la première concession étrangère en Chine

En 1842, le Traité de Nankin a accordé aux ressortissants britanniques le droit de résider à Shanghai, sans toutefois prévoir la création d’un territoire distinct. C’est un fonctionnaire local, Gong Mujiu, intendant de la circonscription de Shanghai, qui a pris cette initiative : par crainte que la cohabitation entre marchands étrangers et population locale ne provoque des troubles susceptibles de nuire à sa carrière, il a proposé, en 1845, de céder une bande de terre marécageuse au bord du fleuve Huangpu. 

Le règlement signé avec le consul britannique George Balfour précisait que l’objectif était de permettre aux deux parties de coexister durablement. Ce texte est devenu l’acte fondateur de la première concession étrangère en Chine.

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
Les maisons et bureaux britanniques à Shanghai en avril 1890. (Image : wikimedia / Unknown photographer / Domaine public)

Ce terrain est devenu le Bund. Le nom lui-même désignait à l’origine une simple grève boueuse hors des murs de la ville chinoise. Les façades bancaires qui bordent aujourd’hui cette promenade qui est devenue l’une des images les plus reconnaissables de Shanghai, ont été construites entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 pour abriter les institutions étrangères de la concession.

Ce scénario s’est répété ailleurs, avec des variations. Certaines concessions sont nées d’un calcul politique, comme celle établie en 1902 sur l’îlot de Gulangyu, au large de la ville de Xiamen, dans le sud-est de la Chine : dix pays s’y sont associés, en partie pour éviter qu’une seule puissance, en l’occurrence le Japon, n’en prenne le contrôle exclusif. 

D’autres concessions sont nées presque par accident : à Tianjin, dans le nord de la Chine, les autorités américaines ont mis près de vingt ans, entre hésitations et offres de restitution restées sans réponse, avant que leur concession ne soit intégrée à celle des Britanniques. 

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
Le 21 juin 1887, un parc de style britannique a officiellement ouvert ses portes dans la concession britannique de Tianjin. Il a été baptisé « Victoria Park » en l’honneur du cinquantième anniversaire de l’accession au trône de la reine Victoria. (Image : wikimedia / Unknown, 1920s / Domaine public)

Même des puissances aux moyens militaires limités, comme la Belgique, ont ainsi obtenu leur propre concession à Tianjin, ce qui nuance l’idée d’une conquête menée uniquement par la force.

Cette pratique a survécu à la fin de la dynastie Qing qui gouvernait la Chine depuis le XVIIe siècle. Lorsque cette dynastie s’est effondrée en 1912, laissant place à la République de Chine, le nouveau gouvernement de Pékin a lui aussi continué à céder du terrain : il a par exemple agrandi la concession française de Shanghai en 1914, en échange d’une promesse, que celle-ci cesse d’abriter les révolutionnaires qui y trouvaient refuge.

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
L’Arc de Triomphe de Shanghai dans le quartier français en 1898. (Image : wikimedia / postcard / Domaine public)

Une concession, mais pas gratuite pour autant

L’installation des étrangers sur le sol chinois ne se faisait pas à titre gratuit. Les contrats prévoyaient systématiquement un loyer, fixé, en théorie, d’un commun accord avec les autorités locales. Certains propriétaires chinois y ont même vu une opportunité : selon les archives locales, un habitant de Canton a tenté, en 1846, d’acheter un terrain dans le but de le sous-louer aux Britanniques, avant que ses voisins n’y mettent leur veto.

Un exemple particulièrement révélateur est celui de l’îlot de Shamian, à Canton : ce terrain n’existait même pas avant que les Britanniques et les Français ne le créent eux-mêmes, en remblayant le fleuve à leurs frais. Ils ont pourtant continué à verser un loyer annuel aux autorités chinoises pour cette terre qu’ils avaient façonnée de leurs propres mains.

Des habitants chinois de plus en plus nombreux dans ces concessions

Le règlement initial de 1845 interdisait pourtant aux Chinois de louer un logement dans la concession. Cette barrière est tombée dès 1853, quand une insurrection a poussé des milliers de Shanghaïens à fuir les combats en se réfugiant dans la concession elle-même. 

Dans une concession britannique de Tianjin, la population chinoise est passée d’une poignée d’habitants à plus de soixante-dix mille en un peu moins d’un siècle : les résidents chinois y représentaient alors environ neuf habitants sur dix, très largement majoritaires face aux résidents étrangers.

Plusieurs grandes figures de l’histoire chinoise ont suivi ce même chemin. Le dernier empereur de Chine, Puyi, chassé de la Cité interdite en 1924 par un coup d’État militaire, est allé vivre plusieurs années dans une concession japonaise, changeant même de demeure en cours de séjour, avant son départ pour la Mandchourie en 1931. 

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
Puyi et Wanrong résidaient dans le Jardin Zhang, à l’intérieur de la concession japonaise de Tianjin. (Image : wikimedia / My collection / Domaine public)

Un président déchu, ainsi qu’un général plus tard connu pour sa résistance face au Japon, ont eux aussi choisi, à un moment ou à un autre, de résider dans ces concessions.

Fuir la guerre a poussé certains habitants chinois vers ces territoires. D’autres y ont vu une occasion économique : un entrepreneur du nord de la Chine, dont la fabrique de chapeaux de paille périclitait dans la ville chinoise en proie aux troubles, a déplacé son atelier dans une concession française au début de la période républicaine. Son entreprise, relancée, a fini par surpasser en popularité les chapeaux japonais alors dominants sur le marché. 

Ailleurs, dans le sud-est de la Chine, plusieurs dizaines de milliers d’habitants chinois se sont réfugiés en 1932 dans la concession internationale de Gulangyu, pour échapper à l’arrivée de l’Armée rouge, les troupes communistes que la population de l’époque redoutait et surnommait alors « bandits rouges ».

Au-delà de ces parcours individuels, l’arrivée des concessions a aussi accéléré le commerce local, créé des emplois et favorisé le développement urbain des villes concernées. Ce transfert d’autorité administrative, d’un côté, et cette croissance économique, de l’autre, se sont déroulés simultanément, l’un n’annulant pas l’autre.

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
Une charrette de réfugiés fuyant les combats entre les forces chinoises et japonaises. Vue prise dans la Concession internationale de Shanghai, en août 1937. (Image : wikimedia / Naval History and Heritage Command NH 77756 courtesy of Vice Admiral Morton L. Deyo, USN (retired) / Domaine public)

Une justice propre à chaque concession

Selon les traités, les étrangers accusés d’un délit relevaient de leur propre droit, et les Chinois du droit chinois. Dans les années 1850, les suspects chinois arrêtés par la police des concessions étaient remis aux tribunaux chinois voisins, qui, invoquant parfois leur incapacité à lire des dossiers rédigés en anglais, relâchaient certains de ces suspects sans autre forme de procès, ce qui mécontentait les autorités étrangères.

Cette autonomie produisait aussi des solutions pragmatiques. Face à des vendeurs ambulants qui encombraient les rues de la concession internationale de Gulangyu en 1928, le conseil municipal n’a pas choisi l’expulsion, mais la négociation : un marché a été construit pour les accueillir, en partenariat avec un commerçant chinois local.

Certains historiens estiment même que cette justice relativement structurée aurait indirectement poussé les autorités chinoises à réformer leur propre système judiciaire, abolissant des peines comme le supplice lent, en échange d’une promesse de restitution de certains privilèges étrangers. La question reste débattue : la perspective de récupérer ces privilèges n’a sans doute été qu’un facteur parmi d’autres.

Quand la Chine impériale bénéficiait, elle aussi, de privilèges similaires à l’étranger

L’extraterritorialité n’a pourtant jamais été une voie à sens unique. Dès 1871, un traité d’amitié entre la Chine et le Japon a permis à chaque pays d’installer, dans les ports de l’autre, ses propres représentants consulaires chargés de juger ses ressortissants selon son propre droit.

Un épisode notable s’est joué en Corée. En 1882, une mutinerie de soldats a poussé le roi de Corée à demander l’aide militaire de la Chine. Parmi les troupes envoyées se trouvait un jeune officier du nom de Yuan Shikai, qui est resté en poste à Séoul pendant près d’une décennie, y exerçant une influence quasi vice-royale. Deux ans plus tard, la Chine a obtenu à son tour sa propre concession en Corée. Cette expérience a marqué le parcours de cet homme qui, trois décennies plus tard, allait devenir le premier président de la République de Chine.

Concession étrangère en Chine : et si l’humiliation nationale devait parfois davantage au récit qu’à la réalité
De 1884 à 1895, la dynastie Qing a possédé une concession à Incheon, en Corée, aujourd’hui devenue le quartier chinois d’Incheon. (Image : wikimedia / Mobius6, CC BY-SA 4.0)

La méfiance des commerçants étrangers envers la justice chinoise: une logique qui perdure jusqu’à aujourd’hui

Replacée dans une perspective plus large, l’apparition de ces territoires tenait moins à une logique de conquête qu’à une préoccupation concrète : la méfiance des commerçants étrangers envers un système judiciaire chinois qu’ils jugeaient imprévisible, et leur souhait d’obtenir des garanties minimales avant d’investir.

Une logique que la Chine elle-même a reprise à son compte : depuis l’ouverture économique de 1978, le pays accorde des avantages fiscaux aux investisseurs étrangers et prévoit, avant toute arrestation d’un ressortissant étranger, une consultation obligatoire entre parquet local et autorités provinciales.

Deux visages d’une même histoire

L’histoire de ces territoires est donc plus riche que le seul récit d’une humiliation imposée de l’extérieur. Elle est faite de décisions pragmatiques, de loyers négociés, de justices parallèles, et de choix individuels dictés par la nécessité ou par opportunité. 

La prochaine fois que vous marcherez sur le Bund, à Shanghai, vous saurez qu’un fonctionnaire chinois, en 1845, a préféré cette solution à une querelle de voisinage, et que cette décision, presque anodine, a façonné l’un des quartiers les plus connus de Chine.

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