Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Histoire. Longyu, dernière impératrice douairière de Chine (3/3)

CHINE ANCIENNE > Histoire

Le sacrifice ultime d’une impératrice 

Le 12 février 1912, l’impératrice douairière Longyu, signe seule le décret qui met fin à la dynastie Qing — un pouvoir qu’elle venait à peine de recevoir, et qu’elle n’aura utilisé que pour y renoncer. Elle meurt un an plus tard, épuisée par le poids de sa décision, et reçoit alors les honneurs qu’on lui avait toujours refusés de son vivant. 

L’impératrice Longyu, seule face à une décision difficile

Alors même qu’elle vient d’obtenir la régence, l’impératrice douairière Longyu doit exercer le pouvoir dans un climat de crise ouverte. 

Le 29 décembre 1911, les représentants de dix-sept provinces réunis à Nankin élisent Sun Yat-sen président provisoire de la nouvelle République de Chine, actant la rupture définitive du Sud du pays avec la dynastie. Au tournant de l’année 1912, la famille impériale reste profondément divisée et paralysée face à la déflagration révolutionnaire. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Sun Yat-sen (1866-1925). (Image : wikimedia / Ericliu1912 / Domaine public)

Longyu elle-même penche déjà pour l’abdication, seule issue lui paraissant susceptible de préserver ce qui peut encore l’être. Une partie des nobles mandchous refuse cependant catégoriquement cette voie. Mécontents des négociations en cours, ils fondent en janvier 1912 une ligue de résistance, le « parti impérial » — à ne pas confondre avec le « cabinet princier », dissous quelques semaines plus tôt. 

Il ne s’agit plus d’un gouvernement, mais d’un groupe constitué des derniers fidèles, hostile à toute idée d’abdication et convaincu de pouvoir encore reprendre l’avantage militairement. À leurs yeux, l’impératrice douairière Longyu elle-même se montre bien trop conciliante envers Yuan Shikai qui est alors Premier Ministre du cabinet impérial tout en se montrant ouvert à la république naissante.

Cette résistance vole en éclats le 26 janvier 1912, lorsque Liangbi — cousin éloigné de la famille impériale et chef militaire le plus intransigeant de ce parti — est tué par une bombe lancée par le révolutionnaire Peng Jiazhen.

Privés de chef pour porter la ligne dure, les princes et hauts dignitaires les plus hostiles à l’abdication sont pris de panique. Une quarantaine de généraux de la puissante armée de Beiyang, sur instruction de Yuan Shikai, menacent par télégramme de marcher sur Pékin si l’abdication n’est pas prononcée. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Troupes de l’armée de Beiyang traversant la rue Gong’an lors de la révolution chinoise de 1911. (Image : wikimedia / 多维新闻/图集/正文 北洋时代新军珍贵照片公开 中西合璧装备先进[图集 ] / Domaine public)

Comprenant qu’ils n’ont plus aucun appui militaire, ils quittent en masse la capitale pour se réfugier dans les concessions étrangères de Tianjin, ou plus loin encore, à Dalian et Qingdao.

Une fois cette opposition interne dispersée, l’impératrice douairière Longyu peut enfin faire aboutir les tractations engagées depuis plusieurs semaines avec Yuan Shikai, à qui elle avait accordé, faute d’alternative, les pleins pouvoirs pour négocier avec les révolutionnaires du Sud.

Ce moment décisif ne nous est connu que par un seul témoignage : celui de l’empereur Puyi, alors âgé de six ans. Il le raconte dans son autobiographie De l’empereur au citoyen, rédigée dans les années 1960 sous le contrôle des autorités de l’époque — un texte à manier avec prudence. Mais cette anecdote personnelle, dépourvue d’enjeu politique, paraît d’autant plus crédible qu’elle ne sert aucune démonstration.

Puyi se souvient d’une pièce presque vide, d’un silence pesant, et de deux adultes en pleurs face à lui, sans qu’il comprenne pourquoi. Assis aux côtés de Longyu, il observe un homme corpulent qu’il ne connaît pas encore — ce n’est que plus tard qu’il apprendra qu’il s’agissait de Yuan Shikai, et que c’est précisément lors de cette rencontre que celui-ci aurait posé directement la question de l’abdication à l’impératrice douairière. 

C’est aussi la seule fois de sa vie que Puyi rencontre Yuan Shikai, et la dernière fois que celui-ci voit Longyu : une audience décisive, sans faste ni cérémonie, dont dépend désormais le sort de la dynastie.

Les larmes de l’impératrice douairière Longyu s’expliquent d’elles-mêmes : elle sait ce qu’elle s’apprête à sacrifier. Celles du premier ministre Yuan Shikai restent plus incertaines — émotion sincère pour certains, calcul d’un habile négociateur pour d’autres. Le témoignage de Puyi, filtré par le regard d’un enfant qui ne comprend rien à la scène, ne permet pas de trancher.

Le décret du 12 février 1912

Longyu se résout finalement à l’abdication. Le décret qui doit l’officialiser est généralement attribué à Zhang Jian. Ce lettré avait remporté, sous le règne de Guangxu, le plus prestigieux concours mandarinal de l’empire — l’équivalent, pour la Chine impériale, d’un premier de promotion à l’examen suprême de la fonction publique. Il était aussi devenu, à la fin de la dynastie, l’un des grands industriels du pays. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Zhang Jian (1853-1926). (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Le texte lui-même surprend par son ton : une langue soignée, empreinte de résignation. Il ne présente pas l’abdication comme une défaite, mais comme un geste conforme à la volonté du peuple — et à celle du Ciel, référence à l’ancienne conception chinoise selon laquelle un souverain ne règne légitimement que tant qu’il conserve ce « Mandat céleste ». 

Le décret affirme qu’« aujourd’hui, l’esprit de la population entière tend majoritairement vers la République ». On y lit cette justification : comment pourrait-on « contrarier les désirs de millions de sujets pour l’honneur et la gloire d’une seule famille » ? 

Le texte confie enfin à Yuan Shikai la mission d’organiser un gouvernement républicain, chargé d’unifier les cinq grandes composantes ethniques de l’empire — Mandchous, Han, Mongols, Hui et Tibétains — au sein d’une seule et même République de Chine.

Le décret prévoit également une contrepartie : le maintien de certains égards pour la famille impériale déchue. Elle conserve son titre et ses biens. Elle peut résider temporairement dans la Cité interdite, avant un transfert prévu au Palais d’été. Elle reçoit une rente annuelle, et les mausolées impériaux continueront d’être entretenus.

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Vue du Palais d’Été (Yiheyuan) à Pékin. (Image : wikimedia / WFan, CC BY-SA 4.0)

Ce sont ces conditions qui constituent la véritable contrepartie obtenue par l’impératrice douairière Longyu en échange de la fin de la dynastie. Elle les négocie elle-même, point par point, avec un soin extrême : plusieurs témoins de l’époque soulignent la clarté avec laquelle elle examinait chaque clause du texte.

Le décret est promulgué le 12 février 1912. Ce matin-là, dans le pavillon de la Culture de l’Esprit, Longyu en fait la lecture à voix haute devant le jeune Puyi. Selon plusieurs récits, elle aurait pleuré tout du long, répétant à plusieurs reprises « nos ancêtres, nos ancêtres ». 

Cette signature met un terme à deux cent soixante-huit ans de règne mandchou, et, plus largement, à des milliers d’années de régime impérial en Chine.

Le lendemain, le 13 février, Yuan Shikai télégraphie son adhésion à la République — et Sun Yat-sen, qui avait promis dès le 22 janvier de lui céder la présidence en échange de l’abdication, présente sa démission au Sénat. 

Le fondateur de la révolution et la dernière impératrice de Chine s’effacent ainsi, presque au même moment, devant le même homme. Yuan Shikai n’est officiellement élu président provisoire que le 15 février, et ne prêtera serment que le 10 mars suivant.

C’est bien la dynastie Qing qui s’éteint, et la République de Chine qui prend sa place — accomplissant, trait pour trait, la prophétie évoquée en ouverture de cet article : « Ce qui est gagné par un prince régent, un prince régent le perdra ; ce qui est gagné par un orphelin et une veuve, un orphelin et une veuve le perdront. »

Un adieu empreint de mélancolie 

L’impératrice douairière Longyu ne survit qu’un peu plus d’un an à l’abdication. Rongée par la tristesse et par le sentiment d’avoir présidé à la disparition de la dynastie, elle s’éteint au petit matin du 22 février 1913, au palais de Changchun, à l’âge de 45 ans.

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Représentation du palais de Changchun. (Image : wikimedia / Bibliothèque nationale de France / Domaine public)

Les médecins de la cour, qui la suivent dans ses derniers mois, décrivent des vomissements persistants, des douleurs et une insomnie sévère. Ils attribuent ces symptômes à un excès de mélancolie et d’accablement. 

Puyi alors Empereur à titre honorifique, le ministre de la Maison impériale Shixu et quelques servantes sont seuls présents à son chevet ; de la cour nombreuse qui l’avait entourée toute sa vie, il ne reste, à l’heure de sa mort, qu’une poignée de témoins.

Selon un récit de ses derniers instants, Longyu se serait décrite elle-même, dans ses derniers mots à Shixu, comme une veuve et une mère isolées, incapables de trouver le repos face à la désolation du palais.

À Puyi, elle aurait confié son regret de le laisser, enfant, face à l’effondrement d’un État qu’il ne comprenait pas encore — et désormais, face à son propre destin. 

Cette dernière scène referme la boucle ouverte quatre ans plus tôt : la même femme qui avait vu, sans le comprendre, l’empire lui échoir du jour au lendemain, le voit désormais s’effacer sous ses yeux.

Des funérailles nationales 

Fait rare pour une ancienne impératrice d’un régime aboli : le gouvernement républicain lui organise des funérailles quasi nationales. Le président provisoire Yuan Shikai ordonne la mise en berne du drapeau dans tout le pays pendant trois jours. Il impose aux fonctionnaires civils et militaires vingt-sept jours de deuil. Le Sénat suspend ses travaux, et le 28 février est décrété journée de commémoration officielle.

Le vice-président Li Yuanhong, une figure de la révolution devenue le numéro deux du nouveau régime, adresse un message de condoléances où il compare l’impératrice douairière Longyu aux souverains sages de l’Antiquité chinoise, Yao et Shun — un éloge suprême dans la culture politique chinoise, réservé aux dirigeants les plus vertueux. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Li Yuanhong (1864-1928). (Image : wikimedia / Putnam Weale, B. L. (Bertram Lenox), 1877-1930 / Domaine public)

Le 19 mars, sur l’initiative du président du Sénat, une grande cérémonie de deuil est organisée au pavillon de l’Harmonie suprême, au cœur de la Cité interdite. Son portrait y est exposé, sous une bannière reprenant l’éloge précédent.

Longyu reçoit un long nom posthume honorifique — Xiaoding Longyu Kuanhui Shenzhe Xietian Baosheng Jing —, généralement abrégé par la postérité en «Xiaodingjing ». 

Ce type de titre s’assemble toujours de la même manière : une accumulation de qualificatifs élogieux — piété filiale, bienveillance, sagesse, harmonie avec le Ciel — qui dressent moins un portrait individualisé de la défunte qu’un idéal convenu de vertu impériale. 

Elle est inhumée aux côtés de l’empereur Guangxu, au mausolée de Chongling, dans les nécropoles occidentales des Qing. Elle demeure, à ce jour, la seule impératrice de l’histoire chinoise dont le cercueil ait été transporté par chemin de fer depuis la Cité interdite jusqu’à son tombeau — dernier voyage, résolument moderne, d’une femme qui avait passé toute sa vie dans un monde sur le point de disparaître.

Une femme mal jugée par l’Histoire 

Du vivant de l’empereur Guangxu déjà, la rumeur de la cour avait fait de l’impératrice douairière Longyu une figure jalouse et sans éclat, éclipsée par la grâce de sa rivale, la concubine Zhen. 

Cette réputation de médiocrité s’est trouvée renforcée après coup, du simple fait que la chute de la dynastie s’est produite sous sa régence. Comme si l’effondrement d’un système impérial vieux de plusieurs millénaires, miné depuis des décennies par des causes bien antérieures à elle, pouvait être imputé à la seule volonté d’une femme placée tardivement, et sans formation, à la tête de l’État.

Cette image négative a longtemps survécu, sous une forme différente : l’oubli plutôt que le blâme. L’historiographie chinoise du XXe siècle, en Chine populaire comme dans la République nationaliste qui l’a précédée, a surtout retenu les figures des révolutionnaires en armes — ceux qui se sont battus pour renverser l’empire — plutôt qu’une femme dont la contribution fut à l’inverse d’accepter de renoncer au pouvoir sans effusion de sang. Dans la plupart des manuels scolaires, Longyu est décrite en quelques lignes, quand elle y figure.

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Yehenara Jingfen (1868-1913), future impératrice Longyu de la dynastie Qing. (Image : wikimedia / Imperial Qing Court photographer / Domaine public)

Les honneurs qui accompagnent sa mort suggèrent pourtant une tout autre lecture — et ils viennent, fait remarquable, du camp même qui venait de mettre fin à son pouvoir. 

Le vice-président Li Yuanhong la compare aux souverains sages de l’Antiquité. Sun Yat-sen, le père de la révolution qui a renversé sa dynastie, va plus loin encore : il salue une femme qui a préféré céder le pouvoir plutôt que de plonger le peuple dans le chaos, la plaçant elle aussi parmi les grandes figures sages de l’histoire chinoise. Même la presse internationale de l’époque, à l’image du Times de Londres, saluait dans l’abdication l’une des révolutions les moins sanglantes de l’histoire.

Ce sont là des hommages qu’on adresse rarement à une figure médiocre. Ils dessinent plutôt le portrait d’une femme qui, sans avoir choisi la situation où l’Histoire l’avait placée, sut y répondre avec un sens aigu des responsabilités — en négociant pied à pied les meilleures conditions possibles pour les siens, plutôt qu’en s’accrochant à un pouvoir déjà perdu. 

C’est sans doute dans cet équilibre entre résignation et détermination que réside la véritable place de l’impératrice douairière Longyu dans l’histoire de la Chine impériale.

Rédacteur Quentin Pelletier

Cliquez ici pour lire l’article N°1

Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.

Pour améliorer votre expérience, nous (et nos partenaires) stockons et/ou accédons à des informations sur votre terminal (cookie ou équivalent) avec votre accord pour tous nos sites et applications, sur vos terminaux connectés.
Accepter
Rejeter