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Histoire. Longyu, dernière impératrice douairière de Chine (1/3)

CHINE ANCIENNE > Histoire

La nièce que le destin avait choisie  

Rien ne prédestinait Jingfen, nièce discrète de la toute-puissante impératrice douairière Cixi et épouse délaissée d’un empereur captif, à marquer l’histoire. Et pourtant, en l’espace de vingt-quatre heures, cette femme se retrouve propulsée au sommet de l’empire sous un nouveau nom : Longyu, impératrice douairière de Chine. Comment une telle ascension a-t-elle été possible ?

Deux trios, une même prophétie

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Dorgon, prince Rui de la dynastie Qing. Au milieu du XVIIe siècle, un devin aveugle croise le prince Dorgon (1612 - 1650) : celui qui vient de porter le premier empereur mandchou, jeune empereur Shunzhi (1638 - 1671), sur le trône. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Deux siècles et demi séparent la naissance de l’empire mandchou des Qing de sa chute — et pourtant, une étrange légende prétend avoir annoncé les deux à l’identique.

Au milieu du XVIIe siècle, un devin aveugle croise, près d’un pont de Pékin, le prince Dorgon (1612 - 1650)— celui-là même qui vient de porter le jeune empereur Shunzhi (1638 - 1671) sur le trône. Il lui livre cette prédiction : « Ce qui est gagné par un prince régent, un prince régent le perdra. Ce qui est gagné par un orphelin et une veuve, un orphelin et une veuve le perdront ». 

Légende forgée après coup, ou véritable coïncidence ? Le fait est que cette prophétie épouse, avec une précision troublante, l’histoire de la dynastie. 

En 1644, ce sont un prince régent, une veuve et un orphelin de père — Dorgon, l’impératrice douairière Xiaozhuang (1613-1688), mère du jeune empereur, et le jeune Shunzhi — qui installent les Qing sur le trône de Chine. En 1912, ce sont de nouveau un prince régent, une veuve et un orphelin — Zaifeng (1883 - 1951), Longyu (1868 - 1913) et le jeune Puyi (1906 - 1967)— qui y mettent fin. 

Le second trio est aujourd’hui largement oublié, y compris en Chine. Et parmi ces trois figures, c’est sans doute Longyu, impératrice douairière de Chine, qui a le plus disparu des mémoires : les sources officielles de l’époque, comme l’Ébauche d’une histoire des Qing, ne lui consacrent qu’une notice biographique de quelques lignes. 

Une place réservée sur le trône 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de l’impératrice douairière Cixi en tenue de cour. L’impératrice Cixi (1835-1908) est une femme qui a dominé la politique chinoise pendant plusieurs années. (Image : wikimedia / Dang Thien2009 / Domaine public)

Avant de porter le nom de Longyu, elle s’appelle Jingfen. Elle naît le 28 janvier 1868, dans une famille mandchoue du clan Yehe Nara.

Ce clan est déjà connu à la cour impériale : c’est celui de Cixi (1835-1908), une femme qui domine alors la politique chinoise depuis plusieurs années. L’impératrice douairière Cixi avait d’abord été une simple concubine de l’empereur Xianfeng (1831 - 1861), avec qui elle avait eu un fils. À la mort de Xianfeng en 1861, cet enfant était monté sur le trône sous le nom d’empereur Tongzhi (1856 - 1875), et Cixi était devenue impératrice douairière, gouvernant en son nom.

En 1875, Tongzhi meurt sans héritier, à seulement 18 ans. Pour conserver le pouvoir, l'impératrice douairière Cixi choisit alors un autre membre de sa famille pour lui succéder : un petit garçon de quatre ans, qui devient l’empereur Guangxu (1871 - 1908).

Jingfen, la jeune fille née en 1868, est justement la nièce de Cixi. Son père, Guixiang, est le frère cadet de l’impératrice douairière et un général mandchou. Jingfen est donc aussi la cousine du jeune empereur Guangxu.

Selon plusieurs biographes, l'impératrice douairière Cixi aurait remarqué chez sa nièce, dès l’adolescence, une lucidité et une fermeté de caractère peu communes. Une anecdote illustre ce trait : Jingfen aurait conseillé elle-même à son père de faire pratiquer les arts martiaux à son jeune frère, de santé fragile, pour le fortifier ; ce frère devint plus tard garde du corps de l’empereur Guangxu.

Convaincue d’avoir trouvé en elle une future impératrice à la hauteur du rôle, Cixi va jusqu’à dire à Guixiang qu’il ne devra la marier à personne d’autre qu’à l’empereur. En 1889, elle organise donc le mariage de Jingfen, alors âgée de 21 ans, avec Guangxu, de plus de trois ans son cadet.

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de l’empereur Guangxu en tenue de cour. En 1875, l’empereur Tongzhi meurt sans héritier, à seulement 18 ans. Pour conserver le pouvoir, Cixi choisit alors un autre membre de sa famille pour lui succéder. Il deviendra l’empereur Guangxu (1871 - 1908). (Image : wikimedia / Baranov, Alexey Mikhailovich / Domaine public)

Le mariage a lieu le 26 février 1889, et reste célèbre pour une raison inattendue. Quelques semaines plus tôt, un incendie avait détruit la porte de l’Harmonie suprême, un passage obligé du cortège nuptial impérial selon le protocole. Comme la date du mariage ne pouvait pas être reportée, et que reconstruire la porte aurait pris des années, l'impératrice douairière Cixi fait construire en urgence une réplique en papier et en bois pour que la cérémonie se déroule comme prévu — un geste spectaculaire, révélateur de l’importance qu’elle accorde à cette union.

Car ce choix n’a rien de sentimental. En plaçant sa nièce sur le trône comme impératrice consort, Cixi s’assure une alliée tout près du jeune empereur, dont elle surveille ainsi les faits et gestes, tout en renforçant l’influence de son propre clan sur le pouvoir impérial.

Mariés, jamais unis 

Le mariage arrangé par l'impératrice douairière Cixi ne connaît cependant aucune réussite sentimentale. Peu avant, lors de la cérémonie de sélection des épouses impériales, l’empereur Guangxu avait aussi désigné deux concubines, dont la consort Zhen (1876 - 1900), une jeune femme vive et cultivée qui obtient rapidement toutes ses faveurs. Guangxu, qui associe son épouse à l’emprise pesante de sa tante sur sa vie et sur le pouvoir, la tient à distance. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Scène du mariage impérial de l’empereur Guangxu. En 1889, l’impératrice Cixi organise le mariage de Jingfen, alors âgée de 21 ans, avec Guangxu, âgé de 18 ans. (Image : wikimedia / Daderot / Domaine public)

Plusieurs témoignages d’époque décrivent Jingfen comme une femme discrète, réservée, sans grand attrait physique aux yeux de la cour, mais dotée d’un sens aigu de la mesure et d’une réelle capacité à endurer les épreuves.

La situation politique se dégrade en 1898, lorsque Guangxu tente de lancer un vaste programme de réformes, les Cent Jours, pour moderniser l’empire sur le modèle occidental. Cixi, hostile à ces réformes, met fin au mouvement et place son neveu Guangxu en résidence surveillée sur l’île de Yingtai, dans les jardins impériaux de Zhongnanhai, juste à l’ouest de la Cité interdite. Il y perd tout pouvoir réel et reste sous étroite surveillance. 

Jingfen, dans cette crise, se range du côté de sa tante. Ainsi, plusieurs sources rapportent qu’elle tenait Cixi informée des faits et gestes de son mari, ce qui acheva de creuser le fossé entre les deux époux.

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Combat entre les troupes Qing et l’Alliance des huit nations durant la révolte des Boxers. (Image : wikimedia / Tiouraren / Domaine public)

En 1900, un mouvement populaire xénophobe, la Révolte des Boxers, prend pour cible les étrangers présents en Chine. Une coalition de huit puissances étrangères intervient militairement pour protéger ses ressortissants et finit par occuper Pékin. 

Alors que la cour s’apprête à fuir la capitale, la concubine Zhen, la favorite de l'empereur Guangxu, meurt noyée dans un puits de la Cité interdite. Selon la version officielle de l’époque, l'impératrice douairière Cixi aurait ordonné qu’on l’y jette pour lui éviter de tomber, vivante, aux mains des troupes étrangères en approche — un sort jugé déshonorant. Mais la plupart des historiens y voient plutôt un prétexte : profiter du chaos de la fuite pour se débarrasser d’une rivale politique jugée trop influente sur l’empereur. 

l'impératrice douairière Cixi, l'empereur Guangxu et l'impératrice Jingfen fuient ensuite la capitale pour se réfugier à Xi’an, dans l’Ouest du pays, avant d’y revenir une fois la crise apaisée.

Durant tout cet épisode comme dans les années qui précèdent, Jingfen reste une figure de second plan, entièrement dans l’ombre de sa tante. Même après la mort de la concubine Zhen, et malgré un rapprochement tardif né de leur réclusion commune, Guangxu et Jingfen ne seront jamais vraiment unis : jusqu’à sa mort, l'empereur Guangxu reste un mari étranger à son épouse. 

1908 : de Jingfen à Longyu, impératrice douairière de Chine

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Zaifeng, deuxième prince Chun de la dynastie Qing et père du futur empereur Puyi. (Image : wikimedia / Hellbat31 / Domaine public)

Le 14 novembre 1908, l’empereur Guangxu meurt au pavillon Hanyuan, sur l’île de Yingtai. La cause officielle est la maladie, mais des analyses menées bien plus tard sur ses restes ont révélé des taux d’arsenic anormalement élevés, ce qui a conduit de nombreux historiens à privilégier l’hypothèse d’un empoisonnement — sans qu’on sache avec certitude qui en aurait donné l’ordre. 

Moins de vingt-quatre heures plus tard, le 15 novembre, Cixi, l'impératrice douairière, meurt à son tour. Cette double disparition, à un jour d’intervalle, a nourri depuis toutes sortes d’hypothèses sur les circonstances réelles de la mort de l’empereur.

Avant de mourir, Cixi désigne comme nouvel empereur un enfant de moins de trois ans, Puyi — plutôt que le père de l’enfant, le prince Zaifeng, frère cadet de l'empereur Guangxu, qui aurait pourtant pu sembler le choix le plus naturel. La coutume dynastique exigeait en effet un héritier de la génération suivante — une condition que remplissait Puyi, mais pas Zaifeng. 

Ce choix d’un enfant en bas âge servait aussi les intérêts de Cixi. Un souverain trop jeune pour régner signifiait une régence prolongée, et donc son influence maintenue — comme en 1875, où elle avait déjà imposé un enfant à la tête de l’empire, quitte à enfreindre la même règle générationnelle. Un calcul que sa propre mort, dès le lendemain, rendit toutefois caduc pour elle-même. 

En l’espace de vingt-quatre heures, cette double disparition propulse Jingfen au sommet de la hiérarchie impériale. Restée sans influence propre pendant ses vingt années de mariage avec l'empereur Guangxu, elle accède au rang d’impératrice douairière — une promotion qui s’accompagne, selon la tradition, d’un nouveau nom honorifique choisi par les officiers de la cour : elle devient Longyu. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Portrait de Puyi en 1909. Avant de mourir, Cixi avait désigné comme nouvel empereur un enfant de moins de trois ans, Puyi. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Elle adopte dans la foulée le jeune Puyi. Cette adoption n’a rien d’anodin : Guangxu et Tongzhi étant tous deux morts sans descendance, la tradition dynastique exige qu’un héritier leur soit rituellement rattaché comme un fils — quand bien même l’enfant choisi a, comme Puyi, des parents biologiques bien vivants, son père Zaifeng et sa mère Youlan. 

C’est ce mécanisme qui fait de Puyi, en droit dynastique, l’orphelin adopté à la fois de l'empereur Guangxu et de l'impératrice Longyu elle-même, tandis que Zaifeng, père biologique de l’enfant empereur, est nommé prince régent à ses côtés.

Une veuve, un orphelin, un prince régent : sans le savoir, la cour vient de réunir, trait pour trait, les trois figures de la prophétie évoquée en ouverture de cet article. 

Reste à savoir si cette femme de 40 ans sans expérience politique et ce prince de 25 ans peu préparé à gouverner sauront déjouer le sort de la prophétie — ou si, dans les années suivantes, ils présideront bel et bien à l’effondrement de la dynastie Qing. 

Rédacteur Quentin Pelletier

À suivre...

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