Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Histoire. Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie

CHINE ANCIENNE > Histoire

Yuan Shikai est une figure majeure de l’histoire chinoise, à cheval entre deux époques : celle de l’Empire et celle de la République. Vice-roi de Zhili, membre du Grand Conseil et Premier ministre du cabinet impérial sous la dynastie Qing, il est l’homme qui a mis fin à cette dynastie mandchoue lors de la Révolution Xinhai, plutôt par la négociation que par les armes — un rôle qui lui vaut de succéder à Sun Yat-sen comme second président provisoire de la République de Chine, avant d’en devenir, en 1913, le premier président officiellement élu. 

Deux ans plus tard, en 1915, il négocie avec succès face à Tokyo, alors désireux d’étendre l’emprise du Japon sur la Mandchourie. La même année, contre toute attente, Yuan Shikai se proclame brièvement empereur, avant de mourir subitement un an plus tard, laissant une réputation controversée.

Certains épisodes méconnus de sa vie, de son enfance jusqu’à ses derniers mots restés une énigme, permettent de redécouvrir cet homme d’État complexe, dont le destin a marqué la Chine du début du XXe siècle.

Yuan Shikai face aux exigences du Japon : la vérité derrière la controverse

Dans la plupart des manuels d’histoire publiés en Chine continentale circule depuis des décennies un récit bien établi. Yuan Shikai (1859-1916), alors président de la République de Chine, est présenté comme un « traître à la patrie » qui aurait signé de sa main les exigences imposées par le Japon en 1915. Or, ce récit officiel occulte délibérément une réalité historique bien plus complexe.

En 1914, profitant de la Première Guerre mondiale, le Japon attaque le port chinois de Qingdao, dans la province du Shandong, alors placé sous bail colonial allemand, et en chasse les troupes du Kaiser. Fort de cette victoire, le Japon pose des conditions pour un retrait de ses troupes : le 18 janvier 1915, Tokyo présente au pouvoir chinois une liste de vingt et un articles, entrée dans l’histoire sous le nom des Vingt-et-une demandes, destinée à étendre considérablement son contrôle politique et économique sur la Chine.

Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie
Après plus de 100 jours de négociations avec le Japon, Yuan Shikai a réussi à obtenir un résultat favorable à la Chine. (Image : wikimedia / 不详 / Domaine public)

Concrètement, ces exigences visent à placer sous contrôle japonais le développement du Shandong, du Sud de la Mandchourie et de l’Est de la Mongolie intérieure, et à imposer au gouvernement central le recrutement de conseillers japonais dans les domaines politique, financier et militaire. Le texte suscite une vague de colère au sein de la population chinoise et devient l’une des principales causes du déclenchement, en 1919, du Mouvement du 4 mai.

Face à cet ultimatum, Yuan Shikai réagit sur plusieurs fronts. Il dépêche à Tokyo son conseiller juridique japonais, Ariga Nagao (1860-1921), pour convaincre les grandes figures de la scène politique nippone, dont Yamagata Aritomo (1838-1922) et Matsukata Masayoshi (1835-1924), de faire pression sur le cabinet. Simultanément, il ordonne en secret à son jeune diplomate Gu Weijun, plus connu en Occident sous le nom de Wellington Koo (1888-1985), de révéler discrètement aux ambassades britannique et américaine le contenu des exigences japonaises.

Londres et Washington protestent aussitôt auprès de Tokyo. Pris en étau entre la pression intérieure et la réprobation internationale, le gouvernement japonais retire de lui-même sept des vingt-et-un articles : il n’en reste plus que quatorze sur la table des négociations.

Cent-cinq jours de négociations : comment Yuan Shikai a limité les pertes face au Japon

Du 2 février au 7 mai 1915, durant cent-cinq jours, Yuan Shikai négocie ensuite pied à pied, article par article, avec le représentant japonais Ōkuma Shigenobu. Conscient qu’une résistance armée serait vouée à l’échec face à la puissance militaire nippone, il mise tout sur l’épuisement du rapport de force diplomatique, jusqu’à ce que les États-Unis interviennent à leur tour en sa faveur. Sous cette pression conjuguée, le Japon finit par renoncer à la quasi-totalité des clauses les plus attentatoires à la souveraineté chinoise.

Au moment de la signature, seuls treize articles sont finalement retenus, loin des vingt-et-une exigences initiales. En 1922, le Japon et la Chine en abrogent quatre supplémentaires : il n’en reste alors que neuf, dont deux sont de pures formalités. Au bout du compte, seuls sept articles auront donc eu une portée réellement contraignante.

Le penseur et diplomate chinois Hu Shi (1891-1962), grande figure intellectuelle de la Chine du XXe siècle, résumera plus tard cet épisode par une formule restée célèbre : selon lui, malgré la faiblesse de la Chine face au Japon, cette négociation s’est soldée par une authentique victoire diplomatique. En somme, Yuan Shikai, originaire de la province du Henan, n’a donc jamais signé les Vingt-et-une demandes, telles qu’elles furent formulées à l’origine.

Certains vers de Yuan Shikai adolescent annonçaient déjà un destin hors du commun

Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie
Adolescent, Yuan Shikai a exprimé ses grandes ambitions dans un poème. (Image : Yi Ming / générée par Chatgpt)

Au-delà de cet épisode diplomatique, la vie de Yuan Shikai recèle une série d’anecdotes restées largement méconnues du grand public. Elles éclairent sous un jour différent la personnalité de ce dirigeant controversé.

Dès l’âge de treize ans, le jeune Yuan Shikai compose un distique à l’assurance déconcertante :

Dans les vastes plaines sauvages, le dragon sommeille encore ; 
Au cœur du pays, le cerf n’a jamais été aussi gras.

L’image, empruntée à la tradition chinoise où la chasse au cerf symbolise la conquête du pouvoir suprême, ne laisse guère de doute sur les ambitions précoces de son auteur. Un an plus tard, le ton se fait plus audacieux encore :

Je voudrais ouvrir vers le ciel une bouche immense, 
Et d’une seule bouchée engloutir l’orgueil de ces conquérants venus du Nord !

Cette formule visait sans détour la dynastie mandchoue des Qing (1644-1912), alors au pouvoir. Quelques décennies plus tôt, de tels vers auraient suffi à faire condamner sa famille tout entière.

Généreux envers ses hommes, intransigeant face à l’opium

Officier attentionné envers ses troupes, Yuan Shikai veille de près au quotidien de ses hommes. Il exige que leur alimentation et leurs besoins matériels soient pleinement assurés, et rend visite en personne aux malades, sans crainte de la contagion.

Lors de ses rondes nocturnes, s’il découvre un soldat dormant à la belle étoile, il l’invite lui-même à regagner un abri. Les morts au combat reçoivent des funérailles dignes de ce nom, les blessés sont soignés sous sa supervision directe.

Cette générosité n’a d’égal que son intransigeance face à un fléau qui ronge alors l’armée chinoise : l’opium. Très tôt marqué par une aversion profonde pour cette drogue, il impose une interdiction stricte au sein des troupes chinoises stationnées en Corée, qu’il commande à cette époque.

Tout soldat surpris à fumer de l’opium est arrêté et contraint au sevrage. En cas de récidive, la sanction est la mort.

Face à la mort sur le sol coréen

Yuan Shikai connaît d’abord un échec aux examens impériaux, avant d’abandonner les études classiques pour s’engager dans l’armée. En 1882, alors simple officier, il se rend en Corée, alors État vassal de la dynastie Qing, en suivant des troupes chinoises envoyées sur place. En 1884, il prend cette fois la tête de ces mêmes troupes pour réprimer le coup d’État coréen de Gapsin.

En 1884, un coup d’État éclate à Séoul. Le parti coréen pro-japonais, secrètement soutenu par le représentant diplomatique nippon Takezoe Shinichirō, prend d’assaut le palais royal dans l’espoir d’y capturer le souverain et de renverser le pouvoir en place.

À la tête des troupes chinoises stationnées en Corée, le jeune Yuan Shikai prend sur-le-champ la décision d’intervenir. Il mène lui-même l’assaut contre le palais, à la tête de ses hommes.

Au cours de l’opération, une mine explose à une dizaine de pas de lui. Le souffle le projette au sol et manque de lui coûter la vie. Malgré cet incident, l’assaut se poursuit, et le complot des insurgés pro-japonais échoue grâce à la détermination de son intervention.

Menacé d’un coup de revolver par le prince régent

À la fin de l’ère Qing, Yuan Shikai devient l’un des principaux artisans des réformes politiques engagées par le pouvoir impérial. Refusant que ces changements ne restent que de façade, il n’hésite pas à s’opposer frontalement aux plus hauts dignitaires mandchous.

Lors d’une réunion tenue au palais de Langrun, une violente dispute l’oppose au prince régent Zaifeng (1883-1951), père du jeune empereur Puyi. Les deux hommes s’affrontent sur la réforme du gouvernement impérial, en particulier sur la répartition des pouvoirs entre l’empereur et ses ministres.

Le ton monte à un point tel que le régent, hors de lui, sort un revolver et menace ouvertement d’abattre Yuan Shikai sur-le-champ. L’incident, resté célèbre dans les cercles politiques de l’époque, illustre à quel point les tensions autour de la réforme du régime étaient alors à leur paroxysme.

Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie
Lors d’une réunion qui s’est tenue au palais Langrun, Yuan Shikai et le prince régent Zaifeng ont eu une vive divergence d’opinion au sujet des réformes. (Image : Yi Ming / générée par Chatgpt)

L’homme qui a mis fin aux examens impériaux

Sur le plan éducatif, Yuan Shikai, ancien gouverneur de la province du Shandong, est considéré par plusieurs historiens comme l’un des principaux artisans de l’abolition du système millénaire des examens impériaux.

Dans un mémorial resté célèbre, intitulé Mémorial demandant la suppression progressive des examens impériaux et l’investissement prioritaire dans les écoles, Yuan Shikai plaide avec force pour une réforme rapide. Selon lui, reporter la suppression des examens de dix années supplémentaires reviendrait à retarder d’autant la formation des compétences dont le pays a un besoin urgent.

Il veille aussi à offrir des débouchés concrets aux élèves formés par le nouveau système scolaire, en leur accordant des équivalences avec les anciens grades civils, afin de faciliter la transition vers l’enseignement moderne.

L’assassinat de Song Jiaoren, son principal rival politique

Le 20 mars 1913, à 22 h 45, Song Jiaoren (1882-1913), dirigeant du parti nationaliste chinois, le Kuomintang, et principal rival politique de Yuan Shikai, est abattu par un tireur à la gare de Shanghai, alors qu’il s’apprête à monter dans un train à destination de Pékin. Grièvement blessé, il meurt deux jours plus tard, le 22 mars.

Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie
Song Jiaoren, principal adversaire politique de Yuan Shikai. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Peu avant de succomber à ses blessures, alors qu’il conserve encore toute sa lucidité, Song Jiaoren dicte à l’intention de Yuan Shikai un dernier message. Il espère que celui-ci saura faire preuve de sincérité et d’équité, protéger de toutes ses forces les droits du peuple, et doter le pays d’une constitution stable et durable.

Les historiens s’accordent aujourd’hui largement à considérer que cet assassinat, resté en partie non élucidé, a bénéficié à l’entourage de Yuan Shikai, sans qu’une implication personnelle et directe de ce dernier n’ait jamais pu être formellement établie. L’épisode contribuera néanmoins à précipiter la rupture entre le pouvoir central et le camp républicain.

Des derniers mots restés un mystère

Le 6 juin 1916, à cinquante-huit ans, Yuan Shikai alors président de la République de Chine s’éteint, mettant un terme à une existence aussi mouvementée que controversée. Sur son lit de mort, il pointe un doigt vers le ciel et prononce ses derniers mots : « Il m’a trahi. »

Qui est ce « il » ? Son fils Yuan Keding, ou son conseiller Yang Du, ou quelqu’un d’autre encore ? La question reste, à ce jour, sans réponse définitive.

Un bilan historique toujours débattu

Yuan Shikai : les épisodes méconnus de sa vie
Les générations futures porteront peut-être un jugement impartial sur les mérites et les fautes de Yuan Shikai. (Image : wikimedia / Unknown, photographed an publish in Republic of China / Domaine public)

L’histoire retient souvent des figures complexes une image simplifiée. Le parcours de Yuan Shikai en offre un bon exemple.

Aujourd’hui encore, l’image qui domine reste largement négative : l’épithète de « traître national » lui colle presque à la peau. Pourtant, sans son éphémère règne comme empereur, de décembre 1915 à mars 1916, sa place dans la mémoire collective chinoise aurait sans doute été bien différente.

Il obtient l’abdication du dernier empereur mandchou par la négociation plutôt que par les armes, sans déclencher de guerre civile immédiate. 

En termes de puissance, de compétences et de prestige, Yuan Shikai était en réalité le candidat à la présidence qui faisait l’unanimité après la fondation de la République de Chine. À l’époque, on le surnommait d’ailleurs « le Washington chinois ».

Sous sa présidence, la Chine reste un État unifié, doté d’un gouvernement central fort. Après sa mort, en revanche, le pays sombre pendant des décennies dans la fragmentation entre seigneurs de la guerre, jusqu’à la guerre contre le Japon.

Sa décision de se proclamer empereur, fin 1915, ne tient pas à la seule ambition personnelle. Un vaste mouvement en faveur d’une restauration monarchique s’était alors répandu dans le pays : le général Cai E (1882-1916), qui prendra plus tard les armes contre lui, l’avait lui-même encouragé à plusieurs reprises à instaurer une monarchie constitutionnelle. 

Yuan Shikai semble aussi avoir mal évalué le rapport des forces politiques du moment. Sous la pression grandissante de l’opinion publique et de ses anciens soutiens ensuite retournés contre lui, il renonce au trône dès mars 1916, après seulement quatre-vingt-trois jours de règne, et meurt quelques mois plus tard.

Plus d’un siècle après sa mort, il reste une figure ambivalente de l’histoire chinoise, dont la décision de se proclamer empereur, dans la mémoire collective, continue d’éclipser l’ensemble d’un parcours par ailleurs plus complexe.

Rédacteur Yi Ming

Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.

Pour améliorer votre expérience, nous (et nos partenaires) stockons et/ou accédons à des informations sur votre terminal (cookie ou équivalent) avec votre accord pour tous nos sites et applications, sur vos terminaux connectés.
Accepter
Rejeter