Dans la période ouverte par la révolution de 1911, la Chine devient officiellement une république après la chute de la dynastie Qing. Pourtant, l’avènement du nouveau régime ne clarifie pas aussitôt l’organisation du pouvoir : les premières années de la République sont au contraire marquées par un paradoxe, celui de la coexistence, au sein d’un même espace politique, de plusieurs formes de monarchies légitimes en concurrence.
D’un côté, la dynastie déchue survit au cœur de la Cité interdite, autour de l’empereur Puyi, dont la présence conserve une portée institutionnelle et symbolique. De l’autre côté, une tentative de restauration émerge au sein même du pouvoir républicain, portée par Yuan Shikai, figure centrale du passage de l’Empire à la République.
Loin d’une simple survivance du passé, cette configuration révèle une phase de recomposition où la forme même de l’État demeure encore indéterminée.
Un État sans unité
La disparition de l’Empire Qing ne s’accompagne pas d’une reconstitution immédiate de l’autorité centrale. Le territoire entre dans une phase de forte fragmentation, où le pouvoir effectif est largement décentralisé.
Dans plusieurs régions, les structures militaires héritées de la fin des Qing ou consolidées durant la révolution conservent une large autonomie. Les commandants locaux disposent de leurs propres forces armées et exercent un contrôle réel sur leurs territoires, ce qui limite la capacité du gouvernement central à imposer des décisions uniformes.
La souveraineté n’est donc pas encore pleinement concentrée, mais distribuée entre plusieurs centres de pouvoir. C’est précisément cette désarticulation de l’espace politique qui rend possible, dans la Chine née de la révolution de 1911, la coexistence de légitimités rivales.
La survivance encadrée de la dynastie Qing
Après la fin de la dynastie des Qing, la Cité interdite continue d’abriter le dernier empereur et l’ensemble des rites impériaux. Cette situation repose sur un texte particulier : les articles relatifs au traitement de faveur accordé à l’empereur de la Grande Qing après son abdication.
Selon cet accord, l’empereur déchu conserve son titre honorifique et est traité par la République à l’égal d’un souverain étranger. Il reçoit une allocation annuelle considérable — quatre millions de liangs, puis de yuans — et réside provisoirement dans le palais avant un transfert prévu vers le Jardin d’Été. Ses gardes et ses serviteurs demeurent en fonction, et ses biens privés bénéficient de la protection de l’État. Les temples ancestraux et les mausolées impériaux continuent d’être entretenus, et l’achèvement du tombeau du précédent empereur reste à la charge de la République. Une seule rupture nette est imposée : il devient interdit de recruter de nouveaux eunuques.

Ces dispositions garantissent à la maison impériale le maintien de son statut symbolique et de certaines prérogatives matérielles, au sein même du nouvel ordre républicain. La logique en est pragmatique : éviter une rupture brutale qui aurait pu aggraver l’instabilité, dans un pays où les forces politiques et militaires ne sont pas encore unifiées. La monarchie Qing subsiste ainsi comme une forme institutionnelle résiduelle, une survivance encadrée à l’intérieur de la jeune République.
Cette « petite cour» entretient cependant bien plus qu’un simple décorum. L’empereur déchu, Puyi, encore enfant, grandit dans la nostalgie de la grandeur perdue. Il rapportera plus tard les propos de son professeur : « À en croire mon professeur Chen Baochen, la révolution, la République, le nouveau régime, tout cela était la racine de nos malheurs, et quiconque y avait pris part ne valait pas mieux qu’un voleur. Quelques années à peine, et déjà la République s’était attiré la colère du Ciel et la rancœur des hommes. Notre dynastie, elle, avait régné plus de deux siècles dans la bienveillance, gagnant le cœur du peuple : un jour, immanquablement, le Ciel et les hommes lui reviendraient. »
Ce mélange de regret et d’attente d’un miracle nourrit, chez les fidèles des Qing, l’espoir d’une restauration au moment opportun. La survie de cette cour symbolique, loin d’être un simple vestige, conserve vivante l’idée d’un possible retour de l’Empire.
Yuan Shikai et l’éphémère restauration de l’Empire (1915-1916)
En 1912, après plus de deux mille ans de monarchie, la Chine devient une république. Son premier dirigeant est Yuan Shikai, un ancien général devenu président. Mais le nouveau régime est fragile : le pays reste instable et beaucoup doutent que la république convienne à la Chine.
En 1915, le Japon aggrave la situation en imposant à la Chine les « Vingt et une demandes », une liste d’exigences qui étendent fortement son influence sur le territoire chinois. Yuan Shikai est contraint d’en accepter la plus grande partie, ce qui est vécu comme une humiliation nationale et affaiblit encore son pouvoir.
C’est dans ce climat que renaît l’idée d’un retour à la monarchie. Un conseiller américain, ainsi que deux personnalités chinoises : Yang Du, lettré partisan de la monarchie constitutionnelle, et Sun Yujun, ancien révolutionnaire rallié à cette cause, affirment que seul un empereur pourrait stabiliser et sauver le pays. Ils fondent une association destinée à promouvoir ce projet.
Pour donner à la restauration une apparence de soutien populaire, le camp de Yuan Shikai met en scène une vaste manipulation. Des pétitions sont rédigées au nom des « citoyens » des provinces, et les autorités locales reçoivent pour consigne de choisir à l’avance des représentants favorables à la monarchie et d’assurer leur élection. En décembre 1915, près de deux mille « représentants du peuple » votent ainsi, à l’unanimité, le rétablissement de l’Empire.

Après avoir d’abord refusé par convenance, Yuan Shikai accepte le trône et annonce qu’il deviendra empereur l’année suivante, sous le nom de règne « Hongxian ».
Le projet provoque aussitôt une vive résistance. Dès la fin du mois de décembre 1915, deux hommes du Yunnan, dans le Sud-Ouest du pays, se soulèvent : Cai E, un général qui feint de soutenir Yuan Shikai tout en s’y opposant en secret, et Tang Jiyao, le gouverneur militaire de la province. Ensemble, ils proclament l’indépendance du Yunnan et lancent un soulèvement armé contre Yuan Shikai.
La révolte s’étend vite. Plusieurs provinces se déclarent indépendantes et le Japon, dont les intérêts ne sont pas servis par Yuan Shikai, soutient discrètement ses adversaires. Isolé, Yuan Shikai finit par renoncer : en mars 1916, il annule la restauration de l’Empire. Affaibli et malade, il meurt en juin de la même année. L’empire qu’il avait rêvé de fonder n’aura duré que quelques mois.
Les tentatives de restauration de la monarchie après Yuan Shikai
Après l’échec de Yuan Shikai, l’idée d’une restauration de la monarchie ne disparaît pas : elle change de camp. Autour de la Cité interdite s’impose une nouvelle lecture des faits : Yuan Shikai aurait échoué parce qu’il avait voulu s’emparer d’un trône qui n’était pas le sien, alors que le peuple, pensait-on, restait attaché à son ancienne dynastie. L’échec de Yuan Shikai devient ainsi un motif d’espoir pour les partisans d’un retour des Qing.
Ceux-ci forment deux groupes : des militaires, conduits par le général Zhang Xun : un officier resté fidèle aux Qing, dont les soldats avaient gardé la natte mandchoue en signe de loyauté envers la dynastie déchue , et des princes de l’ancienne maison impériale. La plupart vivent hors de la Cité interdite, dans les grandes villes de la côte, d’où ils s’opposent à la République et préparent, avec des appuis extérieurs, une restauration de la monarchie par les armes.


Ces préparatifs débouchent par endroits sur de véritables opérations militaires. Aux confins de la Mandchourie et de la Mongolie, des « armées loyalistes » favorables aux Qing affrontent les troupes républicaines. Pourtant, au même moment, à Pékin, le gouvernement de la République et la petite cour impériale continuent paisiblement d’échanger civilités et visites protocolaires : comme si la dynastie déchue, tout en complotant son retour par les armes, restait un hôte qu’on traitait avec égards. Installés à l’abri dans les grandes villes de la côte, beaucoup de ces fidèles peuvent s’opposer ouvertement au nouveau régime tout en gardant les yeux tournés vers le palais impérial, où réside encore l’empereur déchu.
L’activité restauratrice ne s’interrompt donc jamais vraiment. Elle débouche sur deux tentatives concrètes : la « monarchie Hongxian » de Yuan Shikai (1915-1916), puis la « restauration de l’année Dingsi » menée par Zhang Xun en 1917, qui replace brièvement l’empereur Puyi sur le trône. L’une et l’autre échouent en quelques jours.

Feng Yuxiang, un seigneur de la guerre de l’époque républicaine, se rapproche de la Russie soviétique à la fin de 1923, délaissant le christianisme pour le socialisme jusqu’à accrocher chez lui un portrait de Lénine.
En novembre 1924, après s’être emparé de Pékin par un coup de force, il fait encercler la Cité interdite et contraint l’empereur déchu Puyi à renoncer à son titre impérial, le sommant de quitter le palais sous deux jours, et menaçant, s’il refuse, d’incendier la Cité interdite. Puyi*, contraint et forcé, doit alors se résigner à accepter.

Ces échecs successifs marquent une rupture durable. Après plus de deux mille ans de pouvoir impérial, il devient extrêmement difficile de rétablir une monarchie en Chine : aucune des tentatives engagées après 1911 ne parvient à s’imposer, et la forme républicaine, malgré sa fragilité, finit par s’imposer comme le seul cadre politique envisageable.
Note : * Quitter la Cité interdite ne fait pourtant pas sortir Puyi de l’histoire. Il se réfugie d’abord à Tianjin, avant d’être placé par le Japon, en 1932, à la tête du Mandchoukouo, puis de reprendre le titre d’« empereur » en 1934. Mais il s’agit là d’une tout autre affaire, orchestrée par le Japon, et sans aucun lien avec la légitimité dynastique des Qing.
Rédacteur Yi Ming
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