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Histoire. Deux mille ans de voisinage : les hauts et les bas de la relation sino-japonaise (2/2)

CHINE ANCIENNE > Histoire

Après la guerre de 1895, la relation sino-japonaise évolue. Un grand nombre de Chinois partent étudier au Japon. Sun Yat-sen, de son côté, fait du Japon une base importante pour organiser les forces révolutionnaires, avant de conduire la révolution qui renverse la dynastie Qing.

La vague d’étudiants chinois au Japon, de la fin des Qing au début de la République

Cette réaction face à la défaite — se tourner vers l’étude de l’adversaire — n’est pas étrangère aux Français : après la défaite écrasante de 1870 face à la Prusse, la France entreprend elle aussi d’étudier méthodiquement les institutions de son adversaire, ce qui donne naissance aux réformes éducatives et militaires du début de la Troisième République.

Entre 1896 et 1937, la Chine connaît sa première grande vague d’étudiants partis à l’étranger dans son histoire moderne, avec le Japon comme destination. Les raisons ne se limitent pas à la proximité géographique ou à un coût bien inférieur à celui d’un séjour en Europe ou aux États-Unis. 

À l’époque, les Chinois estiment généralement que le Japon partage des conditions proches des leurs : les deux pays ont été des monarchies, tous deux ont subi le choc de l’Occident, et l’expérience de la modernisation japonaise, achevée trente ans plus tôt avec la restauration Meiji, semble plus facile à transposer en Chine que le modèle occidental, même si une bonne partie des institutions japonaises elles-mêmes viennent tout juste d’être empruntées à l’Occident.

Au plus fort de cette vague, plusieurs dizaines de milliers d’étudiants chinois séjournent au Japon. Toute une génération de personnalités qui vont marquer l’histoire moderne de la Chine en est issue. 

Sun Yat-sen fonde à Tokyo la Ligue jurée, embryon du mouvement révolutionnaire, qui unifie les groupes anti-Qing jusque-là dispersés. Liang Qichao y publie des journaux qui font connaître en Chine les idées politiques occidentales. 

Lu Xun, d’abord étudiant en médecine, abandonne ses études pour se consacrer à l’écriture. Il devient l’auteur du roman La Véritable Histoire de Ah Q et l’une des figures marquantes du Mouvement de la Nouvelle Culture. 

Li Shutong étudie à l’École des beaux-arts de Tokyo, introduisant en Chine la peinture à l’huile occidentale et le théâtre parlé, avant de se faire moine bouddhiste, devenant l’une des figures les plus singulières de la Chine moderne. 

Deux mille ans de voisinage : les hauts et les bas de la relation sino-japonaise
Sculpture du maître Hongyi, de son vrai nom Li Shutong. (Image : wikimedia / Siyuwj, CC BY-SA 4.0)

Tchang Kaï-chek, futur dirigeant de la République de Chine, part lui aussi étudier au Japon entre 1908 et 1911, à l’École militaire préparatoire de Tokyo (Shinbu Gakko), un établissement créé par l’armée japonaise spécialement pour les étudiants chinois.

Cette vague d’étudiants ne profite pas seulement au camp qui va devenir le Kuomintang. Le Parti communiste chinois, fondé en 1921, a pour principaux fondateurs Chen Duxiu et Li Dazhao, tous deux étudiants également à Tokyo. Autrement dit, les deux partis qui vont plus tard s’affronter dans l’histoire moderne de la Chine comptent, à leurs débuts, des figures ayant étudié au Japon.

Une partie de la préparation intellectuelle et du travail d’organisation de la révolution qui met fin à deux mille ans de régime impérial et donne naissance à la République de Chine se fait à Tokyo : la Ligue jurée y est fondée, et bon nombre de publications révolutionnaires y sont imprimées avant d’être rapportées clandestinement en Chine. Ces étudiants rapportent aussi tout un vocabulaire. Après la restauration Meiji, les Japonais forgent, à partir de caractères chinois, des termes nouveaux pour désigner des concepts occidentaux : économie, société, philosophie, science, art, un peu comme le français a construit une bonne partie de son vocabulaire scientifique à partir de racines grecques ou latines. Ces mots, ramenés par les étudiants chinois, deviennent des termes de base du chinois moderne.

La relation sino-japonaise : des débuts de la République à 1945

Peu après la fondation de la République de Chine, en 1915, le Japon présente secrètement au président Yuan Shikai les Vingt et une demandes, exigeant notamment la reconnaissance des droits allemands en Shandong au profit du Japon, ainsi que des privilèges économiques particuliers dans le nord-est de la Chine. 

La demande la plus impactante exige que le gouvernement chinois emploie des conseillers japonais en matière politique, financière et militaire, ce qui placerait les affaires intérieures chinoises sous la tutelle japonaise. Yuan Shikai refuse cette demande et n’accepte que le reste des exigences. La nouvelle provoque un mécontentement populaire, sans toutefois donner lieu, à l’époque, à un mouvement de rue de grande ampleur.

Ce qui déclenche véritablement une vague de protestations massives survient quatre ans plus tard, lors de la conférence de paix de Paris, tenue en France. La Première Guerre mondiale à peine terminée, la Chine, l’un des pays vainqueurs, demande la restitution des concessions allemandes de la province du Shandong. 

En 1919, la Chine participe à la conférence de paix de Paris en tant que pays vainqueur et réclame la restitution des concessions allemandes de la province du Shandong. Mais dès 1917, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie ont secrètement convenu avec le Japon de soutenir la reprise de ces droits, en échange de l’aide militaire japonaise pendant la guerre. La conférence décide finalement de transférer les droits sur le Shandong au Japon, et la délégation chinoise refuse de signer le traité avec l’Allemagne. La nouvelle, une fois parvenue à Pékin, déclenche le 4 mai 1919 des manifestations menées par des étudiants, point de départ du célèbre Mouvement du 4 mai.

Deux mille ans de voisinage : les hauts et les bas de la relation sino-japonaise
Les jeunes du Mouvement du 4 mai 1919. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

En 1931, l’armée japonaise occupe la Mandchourie, dans le nord-est de la Chine. En 1932, elle installe Puyi, dernier empereur des Qing déjà déchu, à la tête d’un État fantoche, le Mandchoukouo, formellement indépendant mais en réalité contrôlé par le Japon. En 1937, la guerre sino-japonaise devient totale, et le conflit ne prend fin qu’avec la capitulation du Japon en 1945.

L’après-guerre : le transfert de la reconnaissance diplomatique

Après la défaite japonaise de 1945, la Chine sombre dans la guerre civile. En 1949, le Parti communiste chinois proclame la République populaire de Chine sur le continent, tandis que le gouvernement nationaliste se replie à Taïwan. Le Japon, alors sous occupation américaine, aligne sa politique étrangère sur celle des États-Unis dans le contexte de la guerre froide, et établit en 1952 des relations diplomatiques officielles avec la République de Chine repliée à Taïwan. Pendant les vingt années qui suivent, le Japon entretient des relations diplomatiques officielles avec Taipei, tandis que les échanges avec Pékin restent limités au niveau non gouvernemental.

En 1971, l’Assemblée générale des Nations unies décide que la République populaire de Chine remplacera la République de Chine à l’ONU. L’année suivante, le président américain Nixon se rend à Pékin, et le Japon ajuste rapidement sa politique : en 1972, le Premier ministre Tanaka Kakuei se rend lui aussi à Pékin, et les deux pays normalisent leurs relations diplomatiques, le Japon rompant du même coup ses relations officielles avec Taipei.

Ce transfert de reconnaissance diplomatique ne met pas fin aux liens entre le Japon et Taïwan. Une partie de la classe politique japonaise continue, aujourd’hui encore, de suivre de près la question taïwanaise, ce qui fait partie du contexte permettant de comprendre les tensions actuelles entre la Chine, le Japon et Taïwan.

Trois histoires que le Parti communiste chinois a cachées

Pendant la guerre sino-japonaise, le gouvernement nationaliste dirigé par Tchang Kaï-chek assume l’essentiel du poids de la guerre sur le front principal : plus d’un million de soldats de l’armée nationaliste périssent pendant la guerre. Il doit en même temps se garder du Parti communiste, qui étend son influence en infiltrant les rangs mêmes du Kuomintang. La foi chrétienne de Tchang Kaï-chek l’aide à traverser ces années éprouvantes sur les deux fronts. Dans son journal personnel, il note prier trois fois par jour et écrit des phrases comme : « Face à tout malheur exceptionnel, il faut savoir garder sa sérénité, tout reposer sur Dieu ; c’est de ma foi que naît ma patience, et de ma patience que vient l’accomplissement. »

Deux mille ans de voisinage : les hauts et les bas de la relation sino-japonaise
En septembre 1945, à Chongqing, en Chine, Chiang Kai-shek et Mao Zedong ont trinqué pour célébrer la victoire dans la guerre contre le Japon et ont entamé des négociations visant à mettre fin au conflit entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois. (Image : wikimedia / 傑克 威克爾斯 / Domaine public)

Des années plus tard, en 1972, le Premier ministre japonais Tanaka Kakuei se rend à Pékin et présente, lors d’un banquet officiel, des excuses pour la guerre d’invasion japonaise. Mao Zedong, en le recevant, lui confie pourtant en privé que, sans l’invasion japonaise de la Chine, il n’y aurait pas eu de victoire finale du Parti communiste chinois. Cet épisode n’a jamais figuré dans le récit officiel chinois.

De plus, les historiens ne cessent de se demander qui a tiré le premier coup de feu le 7 juillet 1937 sur le pont Marco Polo, près de Pékin, déclenchant ainsi une guerre sino-japonaise qui dura huit ans. Étaient-ce les Japonais, l’Armée nationale chinoise qui défendait la ville, ou bien le Parti communiste chinois, agent de l’Union soviétique en Chine, qui espérait utiliser l’armée japonaise pour contenir la République de Chine ? Bien qu’il n’y ait pas de preuves unanimes, l’évaluation que fait Mao Zedong de la guerre sino-japonaise laisse entrevoir que le Parti communiste chinois, qui ne menait pas de résistance contre le Japon, a pourtant tiré profit de ce conflit.

Il faut aussi mentionner Jiang Zemin, qui accède au poste de secrétaire général du Parti communiste après les événements de Tiananmen et lance plus tard la répression du Falun Gong : c’est lui qui est à l’origine de la campagne d’éducation patriotique centrée sur la guerre contre le Japon. Jiang Zemin fait alors largement entrer cette histoire dans les manuels scolaires et le discours médiatique, tout en passant sous silence le fait que son propre père, Jiang Shijun (renommé Jiang Guanqian), a occupé un poste de responsable au sein du régime fantoche installé par le Japon durant la guerre. Un lien entre cette campagne d’éducation patriotique et sa volonté de dissimuler ce passé familial fait, depuis, l’objet de spéculations.

Il y a mille trois cents ans, des envoyés japonais se rendent à la cour impériale de Chine. Plus tard, ce sont des jeunes Chinois qui traversent la mer vers l’Est, en direction du Japon. La relation entre les deux pays voisins n’a jamais reçu de forme figée. Elle se redéfinit à chaque guerre, à chaque vague d’étudiants, à chaque tournant diplomatique, et continue de se redéfinir aujourd’hui. Cette manière dont deux pays voisins redéfinissent sans cesse leur relation, au gré des rapports, n’est pas non plus étrangère aux Français lorsqu’ils regardent vers l’Allemagne.

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