Les anciens chemins et l’Himalaya entretiennent un lien historique profond qui remonte aux civilisations antiques. Dans ce monde antique, Grecs et Indiens ont collaboré à l’élaboration d’une nouvelle vision du monde et favorisé un vaste échange culturel. Les auteurs de cet article proposent un voyage spirituel qui relie le monde des Bouddhas et la Grèce antique.
Un lieu sacré au coeur de l’Himalaya

Dans mon enfance, ma famille fréquentait un lac immaculé nommé Mansar, niché dans la chaîne occidentale de Shivalik, au cœur de l’Himalaya. Pour nous, c’était non seulement un lieu sacré, mais aussi un magnifique endroit pour pique-niquer, où les tribus nomades himalayennes campaient l’hiver, car il se trouvait sur un ancien chemin.
Les anciens chemins et l’Himalaya entretiennent un lien historique profond, que le monde occidental moderne n’a commencé à découvrir qu’au XIXe siècle, avec les nombreuses explorations menées sur le « toit du monde », vers l’Asie centrale et le Tibet. Ces explorateurs empruntaient d’anciennes routes, accompagnés de guides locaux, cherchant à découvrir des voies vers des mondes inconnus, souvent vers la source de hauts fleuves glaciaires. À de telles altitudes, il s’agissait généralement de cols de haute montagne et de cours d’eau.
Ces explorations étaient intimement liées au « Grand Jeu » de l’époque : les Britanniques colonisaient l’Inde, tandis que l’empire russe étendait son influence en Asie centrale. Ils se seraient rencontrés durant la période du Grand Jeu, quelque part aux confins du royaume de Jammu-et-Cachemire – un territoire correspondant approximativement à celui aujourd’hui disputé entre l’Inde, le Pakistan et la Chine.
Mais ce que le monde occidental moderne a commencé à découvrir au XIXe siècle n’était pas inconnu du monde occidental antique. Alexandre de Macédoine (356-323 av. J.-C.), plus connu sous le nom d’Alexandre le Grand, avait parcouru ces régions du Nord-Ouest du sous-continent indien lors de sa conquête.

Alexandre le Grand ou des soldats de son armée s’étaient probablement rendus à Mansar, car des perruches alexandrines originaires des chaînes de montagnes entourant ce lac furent transportées par Alexandre vers les pays méditerranéens et au-delà, où elles étaient considérées comme des biens précieux par la royauté et les seigneurs de guerre. C’est ainsi que ce perroquet, appelé localement mansariya tota(qui signifie en hindi « perroquet de la région de Mansar »), fut nommé en l’honneur d’Alexandre.
Routes antiques et royaumes antiques
La découverte de routes s’accompagne généralement de l’établissement de royaumes et de territoires marqués par la force militaire et les calculs politiques. Cette région en a été le témoin privilégié. Après le retour des armées d’Alexandre en Macédoine, des événements majeurs ont marqué l’histoire : d’abord, la fondation de plusieurs colonies hellénistiques par les généraux d’Alexandre. Initialement gréco-bactriennes, ces colonies se sont progressivement transformées en royaumes, ports et villes indo-grecs en Bactriane et le long de l’Indus.

Ces royaumes ont favorisé un vaste brassage culturel, influençant particulièrement l’urbanisme, l’architecture, la langue et la gouvernance. On trouve encore des vestiges de certaines de ces villes alexandrines à Aï-Khanoum en Afghanistan, à Alexandrie dans le Caucase, une cité hellénistique au nord de Kaboul, et à Alexandrie en Arachosie (l’actuelle Kandahar). Toutes ces villes constituaient un lien essentiel entre l’Inde, l’Asie centrale et la Méditerranée.
Le deuxième développement historique de cet espace indo-grec fut la diffusion du bouddhisme et son impact sur les systèmes d’apprentissage et de connaissances, notamment les traditions artistiques. De là, ces traditions se diffusèrent, portées par la religion et le commerce, vers l’Ouest et l’Est le long de la route de la soie.
L’une de ces écoles artistiques était l’école de Gandhara, ou art gréco-bactrien, qui s’épanouit comme une tradition artistique et culturelle distincte, centrée sur l’ancienne région de Gandhara, du Ier siècle av. J.-C. au Ve siècle ap. J.-C. environ, dans ce qui correspond aujourd’hui au Nord-Ouest du Pakistan et à l’Est de l’Afghanistan. L’art de Gandhara s’inspirait essentiellement de thèmes religieux bouddhistes représentés par des figures humaines naturalistes de style grec, c’est-à-dire par l’utilisation de techniques artistiques hellénistiques.
Le bouddhisme dans la sphère indo-grecque

Un phénomène remarquable se produisit dans cet espace indo-grec, témoin d’une fusion des cultures, lorsque le bouddhisme commença à se répandre depuis l’Inde à travers le monde. Ces routes et ces agglomérations qui avaient subi les assauts des armées et qui s’étaient ensuite transformées en espaces urbains hellénistiques devinrent les bases de départ des missionnaires bouddhistes du roi Ashoka.
Le vide politique laissé par l’assaut des armées alexandrines dans la région fut comblé par un souverain du nom de Chandragupta Maurya, qui unifia la quasi-totalité du sous-continent indien au sein de l’empire Maurya.
Le roi Ashoka (304-232 av. J.-C.), petit-fils de Chandragupta, profondément marqué par les conséquences sanglantes de sa victoire militaire, se convertit au bouddhisme. La place d’Ashoka dans l’histoire mondiale est due à ses missionnaires bouddhistes, qui sillonnèrent les mers et les terres pour diffuser les enseignements de Shakyamuni.
Après le troisième concile bouddhique, qui se tint en Inde centrale en 250 av. J.-C., Ashoka envoya neuf importantes missions bouddhistes à travers le monde, dont une dans le monde hellénistique, appelé « Yavana » par les Indiens. Cette mission était dirigée par le moine bouddhiste Maharakkhita. Il est fort probable qu’il ait voyagé jusqu’aux colonies grecques établies à l’ouest de l’Indus, dans ce qui était alors l’Afghanistan et l’Asie centrale, ainsi qu’à Alexandrie, dans le Caucase, et dans d’autres localités environnantes.
En 1860, lors de fouilles archéologiques à Kalsi, dans l’Himalaya central (actuel État d’Uttarakhand, en Inde), un édit d’Ashoka gravé sur pierre fut découvert. La stèle promeut les principes du Dhamma (la rectitude et la non-violence) d’Ashoka et cite les noms de cinq rois grecs ayant adopté ce code moral, inspiré par la foi d’Ashoka dans le Bouddha.
Ces rois mentionnés sur la stèle sont Antiochos II Théos de l’Empire séleucide (Syrie), Ptolémée II Philadelphe d’Égypte, Antigone II Gonatas de Macédoine, Magas de Cyrène (actuelle Libye) et Alexandre II d’Épire (ou Corinthe, en Grèce).
En 1963, un fragment d’inscription sur pierre d’Ashoka fut découvert sur le site d’Alexandrie Arachosie, à Kandahar. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette inscription n’était pas en prakrit, langue dans laquelle les édits d’Ashoka étaient généralement rédigés, mais en grec. Elle fut datée d’environ 258 av. J.-C., soit plus de 70 ans après la mort d’Alexandre. Auparavant, en 1958, une autre inscription bouddhiste, en grec et en araméen, avait été mise au jour à Kandahar.
Un voyage spirituel autour des rois bouddhistes grecs et indo-grecs

Après le déclin des royaumes gréco-bactriens fondés par les descendants d’Alexandre, des rois indo-grecs prirent le relais. Ces derniers régnèrent sur des régions correspondant aujourd’hui au nord-ouest de l’Inde, au Pakistan et à l’Afghanistan, tout en maintenant des liens avec le reste du monde hellénistique.
Certains de ces souverains contribuèrent à la diffusion du bouddhisme dans la région et au-delà, enrichissant ainsi cet espace d’échanges interculturels. Parmi les figures les plus importantes et les plus présentes dans la littérature bouddhiste, on trouve le roi Ménandre Ier (env. 165-130 av. J.-C.), qui se convertit au bouddhisme après une rencontre avec le moine Nagasena dans l’ancienne cité de Sakala (l’actuelle Sialkot), au Pakistan, à la frontière indo-pakistanaise actuelle.
Ménandre régnait sur un royaume englobant des parties de l’Afghanistan actuel, du Pakistan, du Pendjab indien et des régions plus au sud. Son échange avec Nagasena est relaté dans le Milinda Panha (La Question de Ménandre), un texte bouddhiste. Il porte sur la nature de l’être : le karma et la renaissance, la conduite éthique et la méditation, et le nirvana.

Une analogie extraite de La Question de Ménandre
Je souhaite partager une analogie célèbre tirée de cette conversation, où Ménandre demande à Nagasena : « Qui est Nagasena ? ». Le moine répond : « Nagasena n’est qu’un nom. »
Pour s’expliquer, Nagasena compara l’être humain à une entité fonctionnelle et conditionnelle, prenant l’exemple du char.
« Prenons un char. Se résume-t-il à ses seules roues ? À son seul essieu ? Au siège seulement, ou à une autre pièce détachée ? » L’être humain – qu’il s’agisse du moine Nagasena ou de n’importe qui d’autre – n’est, à l’instar du char, qu’une étiquette commode pour désigner une entité fonctionnelle composée de nombreuses parties reliées entre elles selon une certaine fonction.

Le char et l’ancienne Sakala sont liés à l’histoire par d’autres liens importants. Un historien local du Nord de l’Inde m’a confié qu’autrefois, des chars circulaient entre Sakala et Akhnoor, une ville située à la frontière actuelle entre l’Inde et le Pakistan, sur l’ancienne route moghole, dans l’Inde actuelle. Cette route reliait le Pendjab indien au Cachemire, et de là, l’Asie centrale. Akhnoor est également connue pour Ambaran, un important site bouddhiste datant de la période kouchane, qui succéda aux Indo-Grecs dans la région.
D’ailleurs, la conduite du char (御, yù) était considérée comme l’un des six arts attendus d’un homme instruit dans les traditions confucéennes de la Chine antique – ce véhicule était déjà couramment utilisé pour la guerre et le transport dans de nombreuses cultures de l’Ancien Monde. Il n’est donc pas surprenant que Nagasena, intellectuel avisé, ait jugé opportun d’utiliser l’analogie du char pour expliquer de tels concepts philosophiques à Ménandre, roi indo-grec.

Tout en abordant des questions existentielles complexes, ils nous ont offert un témoignage précieux sur la manière dont Grecs et Indiens du monde bouddhiste collaboraient à l’élaboration d’une nouvelle vision du monde.

Rédacteur Charlotte Clémence
Source : A Journey of Faith From the Land of Buddha to the Ancient Greek World
Collaboration Eusebia
Notes relative à l’auteur Eusebia
Bien que née dans une famille indienne, je porte un nom grec. Jusqu’à récemment, c’était mon seul lien avec la Grèce. Puis j’ai entrepris d’explorer l’histoire de ma région, une histoire qui s’étend sur des siècles à travers le bassin de l’Indus – du Ladakh, du Jammu-et-Cachemire, du Pendjab et de l’Himachal Pradesh jusqu’au Pakistan actuel et à l’est de l’Afghanistan. Ce faisant, j’ai découvert non seulement des toponymes d’origine grecque, mais aussi des liens profonds entre la culture, la religion, la spiritualité, l’histoire et l’archéologie grecques et indiennes, notamment dans le Nord de l’Inde. Lorsque le Dharma bouddhiste parvint aux Grecs, il fut traduit par Eusebeia (« piété » ou « révérence »). Ainsi, Eusebeia (सद्भक्ति en sanskrit ; 淑敬 en chinois) est une tentative d’explorer sérieusement ce lien et de le partager avec le monde – dans l’espoir d’éclairer les liens indéfectibles entre l’Orient et l’Occident.
Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.












