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Histoire. La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui ? (1/2)

CHINE ANCIENNE > Histoire

Un coup de feu retentit et la révolution de 1911 triomphe 

Il existe dans l’histoire des révolutions une ironie cruelle : les régimes qui semblent les plus solides s’effondrent parfois en quelques heures, sous l’effet d’une accumulation de failles que personne, à commencer par leurs propres dirigeants, n’avait voulu voir. La révolution chinoise de 1911 en est l’illustration la plus saisissante. 

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
Sun Yat-sen, figure de la Révolution Xinhai (1911). (Image : wikimedia / Domaine public)

Sun Yat-sen, le chef reconnu du mouvement révolutionnaire et fondateur de la première organisation nationaliste moderne en Chine, apprit le succès du soulèvement non par un télégramme codé de ses lieutenants, mais dans les colonnes d’un journal du matin, alors qu’il se trouvait aux États-Unis pour lever des fonds. 

Ce paradoxe fondateur — une révolution dont le chef fut le dernier informé de sa victoire — mérite qu’on s’y attarde, car il dit quelque chose d’essentiel sur la nature des effondrements politiques. 

Wuchang, le 9 octobre marque le début de la révolution chinoise de 1911 

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
La bataille de la porte Taiping à Nankin, pendant la Révolution Xinhai de 1911. (Image : wikimedia / Wellcome Library, London, CC BY 2.0)

Pour comprendre ce qui se joua à Wuchang, il faut d’abord saisir le contexte. En 1911, la Chine est en ébullition. La cour impériale, à court d’argent, vient de commettre une erreur fatale : elle a décidé de nationaliser les chemins de fer. C’est-à-dire de reprendre de force le contrôle des lignes ferroviaires que des investisseurs privés — souvent de simples citoyens ayant investi leurs économies dans l’aventure — avaient financées et construites. 

Cette spoliation déclenche une vague de protestations massives dans plusieurs provinces, que l’on appelle le Mouvement de protection des voies ferrées. Pour mater ces révoltes, la cour détourne vers le Sichuan des régiments entiers de sa meilleure armée — affaiblissant du même coup les garnisons de Wuhan et offrant aux révolutionnaires une fenêtre d’opportunité inespérée.

C’est dans ce contexte d’agitation et de fragilisation militaire que les sociétés secrètes républicaines intensifient leur préparation. Un premier soulèvement est envisagé pour début octobre, puis ajourné faute de moyens suffisants — la chronologie exacte de ces tergiversations reste débattue parmi les historiens. Les révolutionnaires attendent leur heure — sans savoir qu’un accident va les forcer à agir bien plus tôt que prévu. 

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
Le maréchal Li reprenant Nankin pendant la Révolution Xinhai de 1911. (Image : wikimedia / Japanese fine prints, pre-1915 / Domaine public)

Le 9 octobre, le destin du mouvement bascula sur un accident. Sun Wu, l’un des chefs de l’Alliance progressiste (Gongjinhui) — l’une des deux grandes organisations révolutionnaires clandestines de Wuhan —, supervisait la fabrication d’explosifs dans la concession russe de Hankou lorsque l’une des bombes explosa prématurément, le blessant grièvement. Transporté en urgence à l’hôpital, il fut identifié par le personnel soignant, qui alerta aussitôt les autorités. 

La police débarqua et saisit l’essentiel : manifestes révolutionnaires et listes de membres. Ruicheng, le gouverneur général de la région — plus haut représentant de la cour impériale pour les provinces du Hubei et du Hunan —, ordonna sans délai l’arrestation et l’exécution des principaux organisateurs.

Les militants encore en liberté comprirent qu’ils étaient perdus s’ils n’agissaient pas immédiatement. Le soir du 10 octobre, les soldats pro-révolutionnaires, du 8ème bataillon du génie, passèrent à l’action. La Nouvelle Armée — force militaire que les Qing avaient modernisée sur le modèle occidental, sans voir qu’elle avait été discrètement infiltrée par des sympathisants républicains — se retourna contre ses propres maîtres. 

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
Carte de la dynastie Qing pendant la Révolution Xinhai. (Image : wikimedia / Alexchris / Domaine public)

Selon la tradition historiographique, c’est un sous-officier nommé Xiong Bingkun qui tira le premier coup de feu. Les insurgés s’emparèrent de l’arsenal de Chuwangtai, bombardèrent la résidence du gouverneur général jusqu’à l’aube, et contraignirent Ruicheng à fuir dans l’obscurité. Au matin, Wuchang était aux mains des révolutionnaires. 

En temps normal, la découverte du réseau révolutionnaire aurait dû signifier la fin du mouvement : les chefs arrêtés ou exécutés, les listes de membres saisies, le soulèvement éventé avant même d’avoir commencé. Mais l’effet fut inverse. C’est précisément parce qu’ils se savaient condamnés que les militants de base décidèrent de passer à l’action cette nuit-là, sans attendre leurs chefs, sans plan de repli. 

Le désespoir se transforma en audace. Et cette audace désordonnée, improvisée, lancée par des soldats de rang sans commandement révolutionnaire légitime, suffit à faire débuter la révolution chinoise de 1911.

Li Yuanhong, ou l’art de gouverner sans le vouloir

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
Li Yuanhong, homme politique et figure de la Révolution Xinhai (1911).. (Image : wikimedia /Putnam Weale / Domaine public)

La prise de Wuchang posait immédiatement une question embarrassante : qui prendrait la tête du nouveau gouvernement ? Huang Xing — le principal chef militaire du mouvement révolutionnaire et bras droit de Sun Yat-sen — et Song Jiaoren, l’un des principaux théoriciens républicains, n’avaient pu rejoindre Wuchang à temps. Les insurgés se tournèrent alors vers l’officier le plus gradé encore présent sur place.

Le Conseil provincial révolutionnaire nomma Li Yuanhong à sa tête : c’était l’officier impérial le plus haut en grade dans la région, et sa maîtrise de l’anglais en faisait un interlocuteur crédible auprès des puissances étrangères — dont le soutien, ou du moins la non-intervention, conditionnerait la survie du nouveau régime. 

Li Yuanhong était commandant de division dans l’armée qing et n’avait aucun lien préalable avec les révolutionnaires — ce qui, paradoxalement, fit de lui le candidat idéal : suffisamment respecté pour donner une légitimité au nouveau gouvernement, suffisamment étranger au mouvement pour ne représenter aucune faction. Les insurgés le contraignirent à la pointe des fusils à devenir gouverneur de la province du Hubei. 

La légende veut qu’on l’ait trouvé caché sous son lit, saisi de terreur — image qui, vraie ou embellie, résume parfaitement la désorientation des élites qing face à l’effondrement de l’ordre qu’elles servaient. 

Le nouveau gouvernement militaire du Hubei arbora le drapeau aux dix-huit étoiles (shiba xing qi), symbole de la solidarité des dix-huit provinces à majorité han, et envoya des télégrammes d’appel à l’insurrection aux autres provinces. Le signal fut entendu avec une rapidité stupéfiante. Dans les semaines qui suivirent, une à une, les provinces du Sud, du centre puis de l’Ouest déclarèrent leur indépendance. 

La révolution chinoise de 1911 : une leçon pour la Chine d’aujourd’hui
L’empereur Puyi, dernier souverain de la dynastie Qing. (Image : Wikimedia / Domaine public)

Dès le 22 octobre, la province du Hunan se souleva et chassa le gouverneur impérial de Changsha. En six semaines, quinze provinces s’étaient ralliées à la cause républicaine ; en décembre 1911, dix-huit provinces et districts avaient fait sécession. Le 12 février 1912, l’empereur Puyi — dernier souverain de la dynastie Qing — abdiqua, mettant fin non seulement à près de trois siècles de règne mandchou, mais au système impérial chinois tout entier, vieux de plusieurs millénaires.

La trajectoire ultérieure de Li Yuanhong est elle-même instructive. Au fur et à mesure que la révolution montrait des signes de succès, il devint un ardent partisan du nouveau gouvernement, fut élu vice-président de la République après la démission de Sun Yat-sen, puis président par deux fois. Un homme que l’on avait trouvé caché sous son lit finit par gouverner la République — rappel que dans les moments de bascule historique, les convictions suivent souvent le rapport de forces plutôt qu’elles ne le précèdent.

Chaque année, le 10 octobre — le « Double-Dix » — est célébré à Taïwan comme fête nationale de la République de Chine, en mémoire de cette nuit où l’explosion accidentelle d’une bombe rebattit les cartes d’un empire centenaire. 

Rédacteur Quentin Pelletier

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