Le Mouvement du 4 mai, soulèvement étudiant déclenché à Pékin le 4 mai 1919 par l’humiliation infligée à la Chine lors du traité de Versailles, marque l’un des tournants les plus douloureux de l’histoire chinoise. Né du refus français, britannique et américain de restituer à Pékin les anciennes possessions allemandes du Shandong, cet épisode a transformé une révolte étudiante en révolution dont l’onde de choc se fait encore sentir.
En quelques années, l’héritage millénaire de la civilisation chinoise — la langue classique, la pensée confucéenne, les rites — s’est trouvé jeté pêle-mêle sur le banc des accusés. La Chine a cherché à se sauver en répudiant ce qui l’avait nourrie depuis cinq mille ans.
De Versailles à la place Tian’anmen : l’étincelle française
Le 18 janvier 1919, à Paris, s’ouvre la Conférence de la paix qui doit clore la Première Guerre mondiale. Le traité qui en résultera sera signé le 28 juin 1919 entre l’Allemagne et les Alliés, dans la galerie des Glaces du château de Versailles. La Chine, entrée dans le conflit en août 1917 aux côtés des Alliés, dépêche à Paris une délégation menée par Lu Zhengxiang (1871-1949). Pékin nourrit un espoir simple : récupérer les concessions allemandes de la province du Shandong, occupées par le Japon depuis 1914.

L’espoir tourne court. Le 30 avril 1919, les grandes puissances décident de transférer ces droits à Tokyo. La nouvelle, transmise par télégramme de Paris à Pékin par le penseur Liang Qichao (1873-1929), provoque un choc immédiat. Le 4 mai, près de trois mille étudiants de l’université de Pékin et d’une douzaine d’autres établissements se rassemblent devant la porte Tian’anmen. Ils brandissent des banderoles réclamant la souveraineté du pays et la mise à l’écart des ministres jugés trop conciliants envers le Japon. Le manifeste, rédigé par Luo Jialun (1897-1969), proclame :
« Le territoire de la Chine peut être conquis, mais il ne peut être cédé. Le peuple chinois peut être massacré, mais il ne se soumettra pas. »

La manifestation dégénère : la résidence du ministre des Transports Cao Rulin est incendiée, l’ambassadeur de Chine au Japon Zhang Zongxiang, qui s’y trouve par hasard, est sévèrement battu. Sous la pression d’une grève générale qui paralyse Shanghai, Pékin finit par céder. Le 28 juin 1919, jour de la signature du traité de Versailles, la délégation chinoise refuse de parapher le document. Pour la première fois, la jeune République de Chine s’oppose ouvertement aux puissances occidentales.
La tentation du rejet : Confucius mis au pilori
Cet acte de défi ne tombe pas du ciel. Il prolonge un mouvement intellectuel plus ancien, appelé Mouvement pour la nouvelle culture, lancé en 1915 par la revue Nouvelle Jeunesse (Xin Qingnian), fondée à Shanghai par Chen Duxiu (1879-1942). Sous-titré en français La Jeunesse, ce périodique est devenu le porte-voix d’une génération désemparée par les défaites successives de l’empire et tentée d’en chercher la cause dans la tradition elle-même.
Le foyer de cette effervescence se situe à l’université de Pékin. Son recteur, Cai Yuanpei (1868-1940), formé à Leipzig et fin connaisseur de la pensée européenne, applique un principe devenu célèbre : « liberté de pensée, tolérance intellectuelle ». Il accueille les esprits les plus divers — le bibliothécaire en chef Li Dazhao (1889-1927), introducteur de la pensée marxiste en Chine, le philosophe Hu Shi (1891-1962), revenu de l’université Columbia avec le pragmatisme de John Dewey, et l’écrivain Lu Xun (1881-1936), auteur du célèbre roman Journal d’un fou.

Le débat se cristallise autour de deux figures allégoriques, surnommées avec emphase « Monsieur Démocratie » et « Monsieur Science ». Mais derrière ces slogans, c’est tout un héritage qui se voit condamné. Les rites, la piété filiale, la cosmologie chinoise, la médecine traditionnelle, le calendrier lunaire, l’écriture des classiques : rien n’échappe à la critique. Lu Xun ira jusqu’à parler des livres de Confucius comme d’une œuvre où l’on ne lirait, entre les lignes, que les mots « une société qui dévore les hommes ». Une telle violence à l’égard d’une civilisation cinq fois millénaire stupéfie aujourd’hui encore.
Hu Shi lance dès 1917 un appel décisif : abandonner le chinois classique, langue savante des lettrés, au profit du chinois vernaculaire, la langue parlée. Le 12 janvier 1920, le ministère de l’Éducation décrète son usage obligatoire dans les écoles primaires. En une décennie, une civilisation qui écrivait depuis des millénaires dans la langue de Confucius bascule dans une langue vivante, certes accessible à tous, mais qui coupe les jeunes générations de l’immense bibliothèque léguée par leurs ancêtres. Aujourd’hui encore, peu de Chinois sont capables de lire couramment un texte des Han ou des Tang dans sa langue d’origine.
Ce que la Chine a perdu dans la tourmente
Le Mouvement du 4 mai accélère et radicalise cette transformation. Dans les mois qui suivent les manifestations de Pékin, près de quatre cents nouveaux périodiques en langue vernaculaire voient le jour. Les ventes des éditions Shangwu doublent en un an. Le pays se met à lire autrement, à écrire autrement, à penser autrement. Mais à quel prix ?
L’écrivain Liang Shuming (1893-1988), héritier de la tradition confucéenne, observe avec inquiétude ce qu’il considère comme une amputation. Pour lui, une civilisation ne se relève pas en reniant ses racines, mais en les revisitant. Le philosophe Gu Hongming (1857-1928), polyglotte formé à Édimbourg et grand défenseur de la culture chinoise classique, déplore quant à lui que les jeunes Chinois apprennent à mépriser ce qu’ils n’ont pas même eu le temps de comprendre.
Tchang Kaï-chek (1887-1975), futur président de la République de Chine, jugera plus tard que le Mouvement pour la nouvelle culture, sous prétexte d’ouverture, a livré la Chine à un mimétisme aveugle de l’étranger, et fait courir au pays le danger d’une disparition silencieuse de sa véritable culture.

Le contraste est saisissant. La Chine impériale avait su, à plusieurs reprises, intégrer des apports extérieurs — le bouddhisme indien sous les Tang, l’astronomie jésuite sous les Qing — sans renoncer à ce qu’elle était. La génération du 4 mai, elle, a choisi la rupture. La calligraphie, la peinture lettrée, l’opéra, la poésie des Tang et des Song, la pensée néoconfucéenne, l’art du jardin, la cuisine rituelle des saisons, tout un univers de gestes et de symboles a été relégué au rang de « féodalisme » dans le vocabulaire des nouveaux intellectuels. Ce qu’aucun envahisseur n’avait réussi à effacer en cinq mille ans, quelques années de combats idéologiques l’ont fragilisé en profondeur.
Une porte ouverte au communisme
La portée politique du Mouvement du 4 mai dépasse largement le cadre culturel. Les jeunes manifestants découvrent la force de l’action collective, mais aussi la facilité avec laquelle l’indignation patriotique peut être canalisée par des doctrines venues d’ailleurs. Les figures du Mouvement pour la nouvelle culture se divisent. Hu Shi et quelques libéraux choisissent de poursuivre le travail intellectuel à l’écart de la politique, en défenseurs d’un changement progressif et raisonné. Chen Duxiu et Li Dazhao, eux, basculent dans l’action révolutionnaire et embrassent le marxisme-léninisme, idéologie communiste alors triomphante en Russie soviétique.
Dès mai 1919, la revue Nouvelle Jeunesse publie un numéro spécial entièrement consacré au marxisme. En avril 1920, l’Internationale communiste, fondée à Moscou un an plus tôt, dépêche en Chine son émissaire Grigori Voïtinski, qui prend contact avec Chen Duxiu et Li Dazhao. En juillet 1921, ces derniers fondent à Shanghai le Parti communiste chinois, dont le congrès inaugural est organisé sous la supervision d’un autre envoyé du Komintern, le Néerlandais Henk Sneevliet. Parmi les jeunes participants au Mouvement du 4 mai figure un certain Mao Zedong (1893-1976), alors employé à la bibliothèque de l’université de Pékin.
Vingt-huit ans plus tard, ces militants prendront le pouvoir et proclameront, le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine. L’hostilité au confucianisme semée dans les années 1920 ressurgira alors avec une violence inouïe lors de la Révolution culturelle de 1966-1976, qui détruira temples, livres anciens et œuvres d’art par millions. Beaucoup d’historiens voient dans le 4 mai 1919 la première graine de cette tragédie ultérieure : sans l’implantation du communisme rendue possible par ce mouvement, l’anéantissement méthodique du patrimoine chinois sous Mao Zedong eût été inimaginable.

L’empreinte du 4 mai ne s’arrête pas là. Le ressentiment contre les « puissances occidentales » né de l’humiliation de Versailles n’est certes pas directement invoqué par le Parti communiste chinois, qui ne cite pas nommément le traité, mais ce sentiment d’humiliation nationale, le régime n’a cessé de l’entretenir et de l’instrumentaliser pour asseoir sa légitimité. Aujourd’hui encore, une partie des Chinois, façonnés par cette propagande, continuent d’ajouter foi au récit officiel et de nourrir une hostilité à l’égard d’un Occident présenté comme l’éternel agresseur, tandis que le rôle du régime lui-même dans la destruction de la civilisation chinoise demeure soigneusement passé sous silence.
Un dialogue qui perdure entre la Chine et la France
La France, dont la décision à Versailles avait pourtant déclenché la colère étudiante, demeure malgré tout l’un des partenaires intellectuels de la Chine dans les années qui suivent. Dès 1920, Cai Yuanpei et Li Shizeng (1881-1973) lancent le programme « travail-études », qui permet à de jeunes Chinois de venir étudier dans les universités et travailler dans les usines françaises. En septembre 1921, l’Institut franco-chinois de Lyon ouvre ses portes au fort Saint-Irénée, avec le ferme soutien du maire Édouard Herriot et avec Cai Yuanpei parmi ses fondateurs.
L’histoire n’est pas sans ironie. Parmi les jeunes Chinois passés par la France figurent Zhou Enlai (1898-1976) et Deng Xiaoping (1904-1997), qui deviendront deux piliers du régime communiste. La République qui offrait à la Chine son hospitalité intellectuelle formait ainsi, sans le savoir, quelques-uns des futurs dirigeants d’un pouvoir qui allait, des décennies durant, poursuivre le démantèlement de la culture traditionnelle entamé en 1919.
La mémoire d’une civilisation, préservée loin de chez elle
Plus d’un siècle plus tard, le Mouvement du 4 mai reste un sujet de réflexion. Il rappelle ce moment de bascule où une civilisation, blessée dans sa fierté, a hésité entre deux voies : revisiter son héritage pour le faire dialoguer avec la modernité, ou le congédier dans l’espoir d’aller plus vite. La Chine a largement choisi la seconde, et en paie encore le prix.

Aujourd’hui, c’est souvent hors de ses frontières que cet héritage se transmet le plus librement. À Taïwan comme parmi les Chinois établis à l’étranger, beaucoup redécouvrent patiemment les classiques, la pensée et les arts que le pays a laissés se perdre, et les font connaître au reste du monde. Le lecteur français, attaché à la transmission des cultures, y trouvera matière à réflexion : aucune civilisation ne se sauve en s’oubliant elle-même.
Collaboration Charlotte Clémence
Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.












