Une histoire de la période des Royaumes combattants (Ve–IIIe siècle av. J.-C.)
Il y a environ 2000 ans, dans la Chine des Royaumes combattants, le philosophe chinois Yan Chu a osé tenir tête à un roi, et l’a convaincu sans jamais élever la voix, par la seule force de ses arguments. Voici l’histoire de Yan Chu.
Qui était le philosophe chinois Yan Chu ?
En Chine, durant la période des Royaumes combattants, le territoire était partagé entre plusieurs royaumes qui se disputaient le pouvoir. Dans le royaume de Qi vivait un homme nommé Yan Chu. On ne connaît ni l’année de sa naissance, ni celle de sa mort. On sait seulement qu’il avait choisi de vivre à l’écart du pouvoir, refusant toute charge officielle, et qu’il est resté célèbre pour la manière dont il a osé, un jour, discuter d’égal à égal avec un souverain, jusqu’à le convaincre par la seule force de l’argument.
Un dialogue d’égal à égal avec le roi
Un jour, le roi Xuan de Qi l’a fait convoquer au palais. Le roi lui a dit : « Yan Chu, avancez jusqu’à moi. » Yan Chu a répondu : « Sire, avancez donc jusqu’à moi. »
Un silence stupéfait s’est installé dans la salle. Les courtisans ont protesté : « Un tel comportement n’est guère convenable. Le roi est notre souverain, et vous n’êtes qu’un sujet : c’est à vous de vous avancer vers lui, non l’inverse. »
Yan Chu ne s’est pas laissé démonter : « Si j’avance vers le roi, on dira que je cours après les honneurs. Si le roi avance vers moi, on dira de lui qu’il sait s’incliner devant le mérite. Entre passer pour un flatteur et laisser le roi passer pour un souverain éclairé, le choix me semble vite fait. »
Plutôt que de couper court à l’échange, le roi a choisi de poursuivre le débat, signe que la joute d’idées était, à l’époque, prise au sérieux jusque dans l’enceinte du palais. Un peu contrarié, il a demandé : « Dites-moi : qui est le plus noble, le prince ou l’homme de savoir ? »
Yan Chu a répondu : « L’homme de savoir, sans hésiter. »
Le roi l’a interrogé : « Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? »
Yan Chu a répondu : « Autant qu’il en faut, Sire.. Rappelez-vous : lorsque l’armée de Qin a envahi notre royaume, elle a proclamé un édit très clair : quiconque oserait couper du bois à moins de cinquante pas, environ trente mètres, de la tombe de Liuxia Hui, un sage vénéré mort depuis longtemps, serait exécuté sur-le-champ. Un autre édit, en revanche, promettait une haute récompense, un titre et mille pièces d’or, à qui rapporterait la tête du roi de Qi, alors bien vivant. Ainsi, la tombe d’un lettré mort valait plus, aux yeux mêmes de l’ennemi, que la tête d’un roi vivant. Voilà bien la preuve que le savoir l’emporte sur le trône. »
Le savoir vaut-il plus que le rang ?
Le roi est resté silencieux, quelque peu contrarié. Ses conseillers ont volé à son secours et se sont adressés à Yan Chu : « Maître Yan, considérez la position de notre souverain : il commande mille chars, les esprits les plus éminents du royaume viennent se mettre à son service, les seigneurs voisins n’osent lui résister, et le peuple tout entier lui témoigne son attachement. Vous-même, en toute humilité, n’êtes qu’un lettré sans charge, un homme simple venu de la campagne. En dessous de vous, il ne reste guère que le gardien du village. Comment pourrait-on alors soutenir que le savoir l’emporte sur le rang ? »
Yan Chu ne s’est pas laissé impressionner : « Permettez-moi de vous contredire respectueusement. Souvenez-vous du temps de Yu le Grand : il existait alors dix mille royaumes, chacun gouverné par son seigneur. Pourquoi ? Parce que les souverains de ce temps-là cultivaient la vertu et honoraient les sages, s’appuyant sur eux pour gouverner. C’est ainsi qu’un simple laboureur nommé Shun, né dans un coin perdu de la campagne, a pu un jour devenir empereur.
Au temps des Shang, il ne restait déjà plus que trois mille seigneurs. Aujourd’hui, il n’en reste plus que vingt-quatre à régner encore, chacun sur son propre royaume. N’est-ce pas justement parce qu’ils ont cessé d’honorer les sages ? À ce rythme, les royaumes finiront par s’anéantir les uns les autres. Et le jour où le vôtre tombera à son tour, le sort qui vous attend pourrait bien être pire que celui d’un simple paysan, ce rang que vous semblez aujourd’hui tant mépriser.
Le Livre des Mutations le dit bien : un homme haut placé qui néglige la vertu pour ne cultiver que les apparences finit tôt ou tard par sombrer dans l’orgueil et le luxe, et le malheur ne tarde jamais à suivre. Voilà pourquoi les grands souverains de l’Antiquité s’entourent de conseillers modestes et rigoureux, et c’est cette humilité qui a fait durer leur nom jusqu’à nous.
Comme le disait Lao Tseu : la noblesse trouve toujours sa racine dans l’humilité. Ce n’est pas de la fausse modestie : en portant des titres aussi humbles, ils se rappellent que leur grandeur repose, en réalité, sur cette humilité même, et ils montrent ainsi tout le respect qu’ils portent aux hommes de savoir.
Yao a transmis le trône à Shun, Shun l’a transmis à Yu, et le roi Cheng des Zhou a fait confiance au duc de Zhou. La postérité les considère comme des souverains vertueux, précisément parce qu’ils avaient su reconnaître la valeur des hommes de savoir. »
La leçon finale de Yan Chu
Le roi Xuan, un peu penaud, a avoué : « C’est bien moi qui me suis attiré cette leçon. Maître Yan, acceptez de devenir mon conseiller : vous vivrez dans le confort et l’abondance, avec de quoi recevoir dignement vos proches, un carrosse à votre service, et une vie à l’abri du besoin pour toute votre famille. »
Mais Yan Chu a décliné l’offre. Avant de partir, il a prononcé ces mots qui sont restés célèbres : « Ne manger que lorsque la faim se fait vraiment sentir, c’est déjà savourer un festin. Marcher sans se presser, à son propre rythme, c’est déjà voyager comme en carrosse. Vivre sans rien devoir à personne, sans aucune faute à se reprocher, c’est déjà être un grand seigneur. »
Il voulait dire, en somme, que le vrai bonheur ne dépend ni d’un titre, ni d’une fortune, ni d’un rang à la cour. C’est là toute la sagesse du philosophe chinois Yan Chu.
Rédacteur Yi Ming
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