Aujourd’hui, nous vivons dans une ère d’abondance matérielle, mais de fragilité émotionnelle. Les mariages et les relations amoureuses modernes semblent souvent offrir peu de sécurité. La lecture de certains écrits classiques, le Conte de Li Wa, pourrait fournir quelques pistes de réflexion et remettre certaines valeurs au cœur des relations humaines.
Il est souvent évoqué la froideur de la société et l’incapacité de l’amour à résister aux épreuves de la vie. De plus, les négociations, le logement, les biens prénuptiaux et la gestion méticuleuse des risques, ainsi que la dure réalité de la séparation de certains couples face à l’adversité, rendent beaucoup de personnes hésitantes quand il s’agit de s’engager dans le mariage.
Pourtant, la culture ancestrale chinoise pourrait nous offrir une vision un peu différente. Ainsi, si nous remontons plus de mille ans en arrière, jusqu’à la dynastie Tang en Chine, à l’âge d’or de Zhenguan, lorsque l’empire prospérait et accueillait des visiteurs du monde entier, et si nous nous replongeons dans le Conte de Li Wa (《李娃传》) tel qu’il est relaté dans le Taiping Guangji (《太平广记》), nous pourrions découvrir une perspective différente.
Le Conte de Li Wa est l’un des romans d’amour les plus populaires de la dynastie Tang

Écrit par Bai Xingjian (白行简, v. 776 - 826), il fut d’abord conçu comme un roman indépendant, puis intégré à une vaste anthologie compilée en 978, le Taiping Guangji (Recueil de nouvelles de l’époque Taiping). Cette anthologie rassemble plus de 7 000 contes issus de la littérature chinoise ancienne.
De nos jours, de nombreuses personnes mettent en avant le fait d’être « pratiques » ou « rationnelles ». Pour autant, ce texte très ancien révèle que la conception de l’amour, du mariage, de la responsabilité morale et de l’engagement entre partenaires était, à bien des égards, plus profonde et plus élevée chez les anciens.
Un aperçu de certains extraits de cette œuvre permettra peut-être de mieux comprendre cette vision différente développée dans la Chine ancienne.
I. Lorsque la prospérité décline, la nature humaine se révèle

Zheng Sheng, fils d’une famille influente de Xingyang, se rendit à Chang’an, capitale des Tang, pour passer les examens impériaux de la fonction publique. Il emportait avec lui une fortune considérable. C’est là qu’il rencontra la célèbre courtisane Li Wa, dans le quartier de Pingkang, le quartier renommé des divertissements de la ville.
Captivé par son charme, Zheng Sheng dilapida la fortune familiale. Une fois son argent épuisé, la tenancière de Li Wa aurait comploté avec elle pour l’abandonner. Démuni et gravement malade, Zheng Sheng lutta pour survivre et finit par trouver un emploi dans une entreprise de pompes funèbres (appelée xiongsi sous la dynastie Tang). Il gagnait sa vie en chantant des lamentations funéraires. Doté d’une voix exceptionnelle, il remporta même un concours opposant les guildes funéraires de l’Est et de l’Ouest de Chang’an, et récompensant le meilleur chanteur de lamentations.
La nouvelle parvint finalement à son père, le préfet de Changzhou. Sous la dynastie Tang, où l’honneur familial aristocratique était primordial, le fait qu’un fils de bonne famille devienne chanteur funéraire professionnel : une profession peu glorieuse, était considéré comme une profonde honte. Fou de rage, son père le roua de coups de fouet, le laissant pour mort, et l’abandonna dans un cimetière pour indigents.
Zheng Sheng survécut, mais resta paralysé des deux jambes. Fortement handicapé et infecté par ses blessures, il passa les rudes mois d’hiver à mendier dans les rues de Chang’an.
Un jour d’hiver enneigé, Zheng Sheng mendia par hasard devant la demeure de Li Wa, hurlant de détresse et grelottant de froid. Reconnaissant sa voix, Li Wa descendit en courant. Devant elle se tenait le jeune homme, jadis beau et issu d’une famille distinguée, réduit à l’état de squelette, puant et vêtu de haillons.

À cet instant, le remords l’envahit et la bonté en elle se réveilla. Retirant sa robe brodée, elle enveloppa Zheng Sheng, sale et émacié, dans ses plis. En larmes, elle murmura : « C’est moi qui t’ai réduit à cet état ».
II. La voie du mariage : s’entraider pour s’épanouir
Après avoir sauvé Zheng Sheng, Li Wa dépensa toutes ses économies pour le sortir de sa misère. Elle loua une maison hors de la ville et prit soin de lui avec dévouement, lui prodiguant les meilleurs soins et médicaments jusqu’à ce que sa santé et sa dignité reviennent peu à peu.
Une fois rétabli, Li Wa prit une décision capitale : elle aiderait Zheng Sheng à reconstruire son avenir.
Elle lui dit alors : « Tu es encore jeune. Ton talent est intact. Tu ne dois pas gâcher le reste de ta vie ainsi ».
Utilisant les économies accumulées au fil des ans, Li Wa accompagna Zheng Sheng en calèche au marché de l’Est de Chang’an, où elle dépensa des millions de pièces pour acheter une charrette entière de livres destinés aux examens impériaux. Les années suivantes, elle se retira complètement de la vie sociale, étudiant à ses côtés jour et nuit et l’encourageant à se consacrer pleinement à ses études.

Finalement, Zheng Sheng réussit les examens impériaux avec tous les honneurs, obtint les plus hautes distinctions à l’examen de politique impériale et fut nommé secrétaire militaire de Jianmen (Jianmen Canjun). Après avoir traversé une période de ruine totale, il atteignit de nouveau le sommet de sa vie.
Grâce à sa sincérité, son dévouement et sa fortune personnelle, Li Wa offrit à l’homme qu’elle aimait un refuge sûr, le protégeant des tempêtes de la vie et le guidant vers un avenir meilleur. Zheng Sheng, en retour, ne trahit pas cette confiance. Malgré les traumatismes physiques et émotionnels qu’il avait subis, il persévéra et parvint finalement à la réussite intellectuelle et à la reconnaissance officielle.
Les époux ne sont pas des lianes s’accrochant l’une à l’autre pour se soutenir, mais des camarades qui combattent côte à côte dans les épreuves de la vie. Un bon mariage peut transformer un mendiant démuni en un pilier de la nation, tandis qu’un mauvais mariage peut briser l’ambition d’un jeune homme jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la médiocrité et l’apathie.

III. Savoir se retirer au bon moment, pour le bien de son mari
Le moment de l’histoire qui émeut le plus les lecteurs et qui a le plus impressionné les érudits ultérieurs se déroule après que Zheng Sheng a accédé à de hautes fonctions, acquis la gloire et réalisé ses ambitions.
Alors que Zheng Sheng s’apprêtait avec joie à partager sa richesse et ses honneurs nouvellement acquis avec Li Wa, elle lui dit calmement : « Il est temps pour moi de partir ». Zheng Sheng, stupéfait, refusa de l’accepter. Il alla même jusqu’à menacer de se suicider pour tenter de la persuader de rester. Mais Li Wa demeura inflexible.

Elle expliqua qu’elle avait autrefois été une femme de mauvaise vie dans le quartier des divertissements de l’arrondissement de Pingkang, et que si son passé était révélé à la cour impériale et aux familles aristocratiques, cela pourrait constituer une tache indélébile pour la future carrière officielle de Zheng Sheng. Elle l’avait sauvé et aidé à reconstruire sa vie non pas pour s’accrocher à son succès ou pour rechercher le titre d’« épouse de fonctionnaire », mais pour s’acquitter de la dette contractée par ses actions passées et l’aider à retrouver un avenir prometteur.
La volonté de Li Wa de renoncer à Zheng Sheng témoignait d’un sens du devoir exceptionnel et d’une profonde compréhension du bien commun. Elle aimait Zheng Sheng, mais son amour n’était ni possessif ni coercitif. Il n’était pas non plus empreint de cette manipulation morale qui consiste à dire : « Je t’ai aidé, tu me dois donc la vie ».
Li Wa comprenait qu’« aimer, c’est aider l’autre à réaliser son potentiel, et non le posséder ». Elle sut reconnaître le moment opportun pour protéger la dignité et l’avenir de son époux.
C’est précisément ce caractère altruiste et noble qui toucha profondément le père de Zheng Sheng, qui avait toujours accordé une grande importance au statut familial et social. Après avoir appris comment Li Wa avait sacrifié toute sa fortune pour sauver et soutenir son fils, le père, âgé, fut profondément bouleversé. Il mit de côté tous ses préjugés traditionnels, organisa personnellement leur mariage et accueillit Li Wa au sein de la famille. Finalement, la cour impériale conféra à Li Wa le titre de « Dame de la Commanderie de Xingyang ».

Bien que Le Conte de Li Wa, écrit il y a plus de mille ans sous la dynastie Tang, appartienne au monde littéraire de la Chine ancienne, l’histoire créée par Bai Xingjian reste comme un miroir, reflétant nombre de problèmes liés à la vision moderne du mariage.
Le Conte de Li Wa : des leçons pour le monde d’aujourd’hui
À notre époque, où l’accent est souvent mis sur la « maximisation des intérêts personnels », les gens sont devenus excessivement calculateurs. Ils évaluent les coûts du mariage, les risques du divorce, le milieu social et les revenus de leur partenaire, oubliant les fondements mêmes de l’union que sont : la responsabilité, la confiance et la volonté de se soutenir mutuellement dans l’adversité.
Dans la société moderne, de nombreux conflits émotionnels dégénèrent en accusations amères telles que : « J’ai tant sacrifié pour toi, comment peux-tu me traiter ainsi ? ».
Nombreux sont ceux qui transforment leurs gestes de générosité en moyen de pression pour contrôler l’autre. Face à une réaction non conforme à leurs attentes, ils nourrissent du ressentiment et cherchent à se venger.
Les enseignements de la Chine ancienne évoquent le « gentleman aussi chaleureux et raffiné que le jade » et le « respect mutuel entre époux, que l’on considère comme des invités de marque ». Ce respect ne se limite pas à la politesse ou à la courtoisie : il représente un respect authentique de la dignité intérieure de l’autre et la préservation de l’engagement conjugal.

Selon cette philosophie du mariage qui nous vient de la Chine ancienne, la véritable nature d’un couple marié ne réside pas dans la célébration commune des moments de gloire, mais dans le soutien indéfectible apporté à l’autre dans l’épreuve. Elle se manifeste par l’entraide et la capacité à grandir ensemble face à l’adversité. Mais aussi, après avoir traversé les tempêtes de la vie, par la préservation d’une relation empreinte d’ouverture, de dignité et de respect.
Lorsque nous nous sentons perdus ou incertains face aux complexités émotionnelles de la société moderne, prenons le temps de lire le Conte de Li Wa. Sous la lointaine dynastie Tang, une femme et un lettré ont puisé dans leurs vies tumultueuses pour écrire l’histoire de ce que peut être le véritable amour humain.
Rédacteur Charlotte Clémence
Source : Where Is Marriage Headed? Timeless Lessons From The Tale of Li Wa
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