Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Société. Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)

TENDANCE > Société

Cette légende racontée par l'écrivain russe Léon Tolstoï, selon sa propre vision spirituelle, inspire de profondes réflexions sur le destin de chaque être humain. Une volonté trop forte, allant à l'encontre du destin des vies, peut engendrer le chaos dans les interactions et les relations sociales et dans l'ordre établi par le Ciel. 

Des péchés de toutes sortes sont alors commis dans les vies perturbées, ajoutant aux êtres humains concernés, de nécessaires et pénibles rétributions. Peut-être devront-ils les supporter pendant un temps très long. 

Cet article est écrit d'après la nouvelle Le Filleul, Légende populaire de Léon Tolstoï (1928-1910).  

Le paysan russe rechercha parrain et marraine pour son fils nouveau-né

Dans une famille pauvre de paysans russes (moujiks), un fils vint au monde. Le père s'en réjouit et partit à la recherche d'un parrain et d'une marraine, comme le voulait la tradition. Mais personne, dans le village, ne voulut accepter d'être parrain dans une famille aussi pauvre.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Léon Tolstoï a laissé au monde une immense œuvre littéraire. (Image : wikimédia / Ilya Repin / Domaine public)

Il partit dans un autre village et en chemin rencontra un passant. Le moujik dit à l'homme : « Dieu m'a donné un enfant pour l'élever et le protéger. Lui adoucira mes vieux jours et priera pour mon âme après la mort. Mais comme je suis pauvre, personne n'a voulu être parrain dans mon village. » Le passant lui proposa alors d'être parrain.

L'homme lui dit que pour marraine, il pouvait demander au riche marchand, dans la prochaine ville, de laisser sa fille être marraine pour son fils. Le moujik douta que le marchand soit d'accord. « Ce n’est pas ton affaire. Va et demande. Demain matin, tiens-toi prêt: je viendrai pour le baptême. » dit le passant. Et étonnamment, le marchand acquiesça sans problème.

Le lendemain, tous arrivèrent et on baptisa l'enfant. Dès que le baptême fut achevé, le parrain s'en alla sans dire une parole. Personne ne sut rien de lui et personne ne le revit.

Le fils part à la rencontre de son parrain et de sa marraine 

En grandissant, l'enfant devint fort, travailleur, intelligent et docile. Il apprenait à l'école beaucoup plus vite que ses camarades. Quand vint la Semaine Sainte,  suivant la coutume, il alla chez sa marraine pour les vœux habituels.  Puis il retourna chez ses parents et demanda où habitait son parrain. Ils dirent qu'ils étaient très chagrinés de ne rien savoir de lui, ni où il habitait, ni s'il était encore vivant.

L'enfant salua son père et sa mère et dit : « Laissez-moi, mon petit père et ma petite mère, chercher mon parrain. Je veux le trouver, lui souhaiter la fête. » Ils le laissèrent partir à la recherche de son parrain.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Personne, dans le village, ne voulut accepter d'être parrain dans une famille aussi pauvre. (Image : wikimédia / Unknown author / Domaine public)

Le garçon sortit de la maison, marcha une demi-journée et rencontra un passant. Il parla avec lui et lui dit qu'il recherchait son parrain, dont personne ne savait rien, pour lui souhaiter une bonne fête.

Le passant dit : « Je suis ton parrain .» Le garçon s'en réjouit, lui souhaita bonne fête  et ils s'embrassèrent. Le filleul dit : « Où vas-tu donc maintenant, mon parrain. Si c'est de notre côté, viens dans notre maison, et si tu vas chez toi, je t'accompagnerai. » 

Le parrain lui répondit : « Je n'ai pas le temps maintenant d'aller dans ta maison , j'ai affaire dans les villages. Mais je rentrerai chez moi demain. Alors tu viendras chez moi. » Le filleul lui demanda le chemin pour aller chez lui.

La découverte d'un événement étrange dans la clairière

Le parrain lui dit de marcher du côté où le soleil se lève, toujours tout droit. Arrivé dans une forêt, il trouvera une clairière au milieu. Il devra s'y asseoir, s'y reposer, et regarder attentivement ce qui s'y passe. Puis il devra continuer à marcher, sortir de la forêt et trouver un jardin avec un palais au toit d'or. Ce sera la maison du parrain.

Le garçon fit comme lui avait dit le parrain. Assis dans la clairière, il vit un baquet de miel et au-dessus un gros morceau de bois attaché à une corde, elle-même attachée à une haute branche de pin. Puis il vit arriver une ourse suivie d'un ourson d'un an et de trois oursons de l'année.

L'ourse mangea du miel et appela ses oursons qui accoururent et en mangèrent aussi. Le bout de bois s'écarta un peu, mais revint à sa première position et gêna les oursons. L'ourse donna un coup de patte pour repousser le bout de bois. Le bois revint et frappa les oursons dans le dos ou sur la tête.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le bois revint et frappa les oursons dans le dos ou sur la tête, et ils s'éloignèrent prestement du baquet de miel. (Image : wikimédia / Gerlinde Mairhofer / CC BY 4.0)

Les oursons crièrent et s'éloignèrent. La mère gronda, prit le bout de bois entre ses deux pattes et le repoussa très fort loin d'elle. L'ourson d'un an revint vers le baquet pour manger le miel, mais le bois revint très vite vers l'ourson, l'atteignit à la tête et le tua.

L'ourse gronda plus fort encore. Elle repoussa le bois de toutes ses forces et il monta plus haut que la branche. L'ourse et les petits oursons, pendant un court instant, mangèrent à nouveau le miel. Mais le bois revint à pleine vitesse et fracassa le crâne de l'ourse .  Elle tomba en tournoyant, étendit ses pattes et mourut. Les oursons de l'année s'enfuirent.

Le palais somptueux  et l'énigmatique porte scellée

Après avoir assisté à cette scène, le filleul continua son chemin. Le parrain l'accueillit à son palais et lui fit visiter les nombreuses et magnifiques pièces. Puis il l'amena devant une porte scellée.

Il lui dit : « Vois-tu cette porte ? Elle n'a pas de serrure, elle est scellée seulement. On peut l'ouvrir, mais tu ne dois pas y entrer. Demeure ici tant que tu veux (…). Jouis de toutes les joies. Il t'est seulement défendu de franchir cette porte, et si tu la franchis, rappelle-toi alors ce que tu as vu dans la forêt. »

Le filleul vécut dans le palais pendant trente ans, dans tant de joie et de charme, qu'il pensait n'y être que depuis seulement trois heures. Au bout de ces trente ans, il s'approcha de la porte scellée : « Pourquoi le parrain m'a-t-il défendu d'entrer dans cette chambre ? Je vais aller voir ce qu'il y a dedans. » 

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le filleul vécut dans le palais pendant trente ans, dans tant de joie et de charme, qu'il pensait n'y être que depuis seulement trois heures. (Image : wikimédia / Gethsemane skit / Domaine public)

Poussant la porte, les scellés se brisèrent et elle s'ouvrit. Il s'avança, le salon était plus grand et magnifique que tous les autres. Il y avait un trône en or au milieu. Le filleul gravit les marches et s'y assit.

Alors soudain, les murs du salon tombent. Le filleul voit le monde entier autour de lui, et tout ce que les humains y font. Il veut voir ce qui se passe chez lui, si le blé a bien poussé. C'est la période de récolte. Il voit les gerbes entassées en meules, il commence à compter les meules.

La vision du monde et l'intervention du filleul dans les arrangements du Ciel

C'est la nuit et il voit une charrette passer dans le champ, il pense d'abord à son père qui vient chercher les gerbes pour les rentrer. Mais regardant de plus près, il reconnaît le voleur Wassili Koudriachov qui charge sa charrette.

Le filleul, sur le trône, entre alors en colère et s'écrie : « Mon petit père, on vole les gerbes de ton champ! » Le père se réveille en sursaut dans son lit, il dit : « J’ai vu en rêve qu’on vole les gerbes: je vais aller y voir. »

Il prévient les autres moujiks et part à cheval au galop. Arrivé au champ, il aperçoit Wassili. Les moujiks l'attrapent, le battent, le lient et le mettent en prison.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le filleul voit une charrette passer dans le champ, il pense d'abord à son père qui vient chercher les gerbes pour les rentrer. (Image : wikimédia / Sergei Prokudin-Gorskii / Domaine public)

Le filleul regarde ensuite la ville où vit sa marraine. Il la voit mariée à un marchand. Elle dort. Mais son mari se lève et court chez une maîtresse. Le filleul, sur le trône, crie à la femme du marchand : « Lève-toi, ton mari fait de mauvaises choses. »

La marraine se réveille d'un coup, se lève et s'habille. Elle trouve la maison où est son mari. Elle bat la maîtresse sans ménagement. Elle couvre son mari d'injures et le renvoie de chez elle.

Maintenant, le filleul regarde sa mère et la voit dormir dans l'isba. Un brigand s'introduit dans l'isba et force les serrures des coffres. Réveillée par le bruit, la mère pousse un cri.

Le brigand se saisit d'une hache et la lève au-dessus de la mère pour la tuer. Le filleul, sur le trône, ne peut faire autrement : il lance le sceptre qui atteint le brigand à la tempe et le tue.

Le retour du parrain et sa désapprobation envers le filleul

Quand le filleul eut tué le brigand depuis son trône, les murs du salon se redressèrent, la porte s'ouvrit et le parrain entra. Il prit son filleul par la main et le fit descendre du trône.

Il lui dit : « Tu n’as pas obéi à mes ordres: la première mauvaise chose que tu as faite, c’est d’avoir ouvert la porte défendue; la deuxième mauvaise chose que tu as faite, c’est d’être monté sur le trône et d’avoir pris mon sceptre dans ta main; la troisième mauvaise chose que tu as faite, c’est de t’être mis à juger les gens. »

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le parrain prit son filleul par la main et le fit descendre du trône. (Image : wikimédia / Andys - Own work / CC BY-SA 3.0)

Il lui rappela ce qu'il avait vu dans la forêt. L'ourse avait une première fois repoussé le morceau de bois, qui avait cogné ses oursons, autour du baquet de miel. Elle l'avait repoussé une seconde fois, ce qui avait tué son ourson d'un an. La troisième fois qu'elle l'avait repoussé, c'est elle que le morceau de bois avait tué. 

Le parrain prit le sceptre entre ses mains et dit au filleul de remonter sur le trône. Les murs tombèrent à nouveau et il put voir le monde à nouveau. 

Le désordre engendré par les interventions du filleul

Wassili avait passé un an en prison et avait appris à être encore plus mauvais. Il était enragé maintenant. Il vola les chevaux du moujik et mit le feu à sa maison. Voilà ce que le filleul avait fait à son père. 

Le parrain occulta le spectacle et demanda au filleul de regarder une autre scène. Le mari de la marraine avait quitté sa femme et s'amusait maintenant avec d'autres. De son côté, elle avait lutté contre l'absence de son mari mais  elle avait cédé et pris un amant. Elle s'était perdue. Voilà ce que le filleul avait fait à sa marraine.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le brigand Wassili était enragé maintenant, il vola les chevaux du moujik et mit le feu à sa maison. (Image : wikimédia / KoS - Own work / CC BY-SA 3.0)

Puis le parrain montra la maison familiale du filleul. Il apercevait sa mère qui pleurait et se repentait de ses péchés. Elle se lamentait alors que le brigand ne l'eût pas tuée, car elle n'aurait pas tant péché. Voilà ce que le filleul avait fait à sa mère.

Le parrain dit au filleul de regarder en bas. Le brigand, qui aurait tué sa mère s'il n'était pas intervenu, était tenu par deux gardes devant la prison. « Cet homme a tué neuf âmes. Il devait lui-même racheter ses péchés. Mais tu l’as tué, et tu t’es chargé de tous ses péchés: c’est maintenant à toi d’en répondre. Voilà ce que tu t’es fait à toi-même… » dit le parrain.

Le laborieux rachat des péchés pour se libérer des entraves

Il dit au filleul d'aller maintenant dans le monde pour racheter les péchés du brigand. Il lui donna trente ans pour le faire. S'il pouvait les racheter, le brigand et lui seraient libres. Sinon, c'est le filleul qui irait en prison, là où le brigand aurait dû aller, s'il était vivant.

Le filleul, une légende russe de destins et de rétributions complexes entre les hommes (1/2)
Le parrain dit au filleul d'aller maintenant dans le monde pour racheter les péchés du brigand. (Image : wikimédia / Sergey Ivanov / Domaine public)

Le filleul devait détruire dans le monde autant de mal qu'il en avait fait, pour racheter ses péchés et ceux du brigand. Le parrain lui dit de marcher tout droit vers l'Est. Arrivé dans un champ, il devait observer ce que font les gens et leur apprendre ce qu'il savait. Marchant plus loin encore, il devrait retenir tout ce qu'il verrait.

« Le quatrième jour tu arriveras dans une forêt; dans la forêt, tu trouveras un ermitage; dans l’ermitage demeure un vieillard. Raconte-lui tout ce qui est arrivé. Il t’enseignera. » dit le parrain.

Après avoir fait ce que le vieillard ordonnera, les péchés du filleul et du brigand seront rachetés. Ceci dit, le parrain amena le filleul hors du palais et ferma la porte.

À suivre...

Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.

Pour améliorer votre expérience, nous (et nos partenaires) stockons et/ou accédons à des informations sur votre terminal (cookie ou équivalent) avec votre accord pour tous nos sites et applications, sur vos terminaux connectés.
Accepter
Rejeter