Les scandales alimentaires ne sont pas rares en Chine, où les cas de produits contaminés font régulièrement l’objet d’une attention soutenue. Un nouvel épisode vient d’être révélé : du chou chinois trempé dans le formol a été mis au jour dans le nord du pays, suscitant l’inquiétude des consommateurs chinois, mais aussi de ceux de Corée du Sud et du Japon, deux pays qui importent ce légume depuis la Chine.
Un blogueur chinois : dans le Hebei, premier bassin de production du pays, le chou est presque systématiquement traité
Dans le district de Kangbao, près de la ville de Zhangjiakou (province du Hebei), l’une des principales zones de production de chou chinois du pays, des négociants qui achètent la récolte aux producteurs pour la revendre plus loin auraient trempé le pied de chaque chou dans une solution de formol (nom courant désignant une solution aqueuse de formaldéhyde) avant de le charger sur des camions pour un transport longue distance. Le formaldéhyde, classé cancérogène de catégorie 1 par l’Organisation mondiale de la santé, est ainsi mis en cause dans cette affaire.
Le 25 août, un blogueur a publié une vidéo dans laquelle il affirme que ces choux contiennent du formaldéhyde, ajouté intentionnellement. Selon lui, « il s’agit d’un phénomène très répandu, cela concerne l’assiette de tout le monde ». Il précise que les premiers résultats d’analyse, obtenus le 30 juillet, ont confirmé la présence de formaldéhyde.
Le blogueur explique s’être rendu dans le village de Tunken, à Kangbao, où les champs de légumes étaient en plein chargement. Après avoir observé au moyen d’un drone un camion en cours de chargement, il dit avoir repéré deux bassines dans lesquelles les choux étaient trempés avant embarquement. En s’approchant, il a identifié un véhicule immatriculé dans la province de l’Anhui. Ce blogueur affirme avoir constaté la même pratique sur un autre camion, où des bassines de produit étaient installées de part et d’autre du chargement, permettant à plusieurs personnes de tremper les choux en même temps. En se présentant comme transporteur potentiel, il a obtenu du chauffeur l’information que la cargaison était destinée à Suqian, ville de la province du Jiangsu, dans l’est de la Chine. Interrogé sur la nature du produit utilisé, le chauffeur a dit l’ignorer.
Le formaldéhyde est une substance toxique, classée cancérogène de catégorie 1 par le Centre international de recherche sur le cancer, organe dépendant de l’Organisation mondiale de la santé. Une ingestion importante peut provoquer une intoxication aiguë, avec des douleurs abdominales,des vomissements et, dans les cas les plus graves, le coma, une atteinte rénale, voire le décès. Le chou chinois, souvent surnommé « le roi des légumes » en Chine, se conserve mal, en particulier au niveau du pied. Pour prolonger sa durée de conservation, certains commerçants y appliquent une solution de formol.
La destination finale du chou chinois trempé dans le formol reste inconnue
Ce type de pratique n’est pas nouveau et se poursuit malgré les interdictions. La difficulté ne tient pas tant à l’impossibilité de contrôler ces pratiques qu’à l’insuffisance des contrôles, à la faiblesse des sanctions et à un dispositif de surveillance jugé trop réactif : les règles existent, mais leur application reste défaillante.
À la suite de la diffusion de la vidéo, les autorités du district de Kangbao ont ouvert une enquête. Le 22 août, elles ont indiqué qu’un premier examen confirmait les faits rapportés, imputables à un négociant ayant eu recours à cette méthode pour conserver la fraîcheur des légumes pendant le transport. La police locale a pris des mesures à l’encontre des personnes et véhicules concernés, et l’enquête se poursuit.
L’une des questions les plus discutées reste la destination des choux ainsi traités. Au 24 août, les autorités chinoises n’avaient communiqué ni sur les quantités concernées, ni sur les circuits complets de vente et de transport. Aucun élément ne permet à ce stade d’établir que des produits liés à cette affaire aient été exportés.
La réaction des Chinois : « ce qu’on avale est toxique, ce qu’on dénonce est puni »
Cette affaire a suscité de nombreuses réactions sur l’internet chinois. Plusieurs internautes estiment que ce type de scandale alimentaire n’est pas isolé et se reproduit fréquemment. D’autres commentaires relèvent que les cadres du Parti communiste chinois ne sont pas eux-mêmes exposés à ce risque, dans la mesure où ils disposent d’un accès à des produits alimentaires importés ou réservés à un usage officiel, ce qui, selon ces internautes, limiterait les incitations à résoudre durablement les problèmes de sécurité alimentaire.
Dans un article publié par Radio Free Asia, l’essayiste Yu Jie évoque l’existence, au sein de Zhongnanhai (l’enceinte de Pékin où résident et travaillent les plus hauts dirigeants du Parti communiste chinois), d’un approvisionnement alimentaire spécifique réservé aux dirigeants, distinct de celui du reste de la population. Il relève également que les scandales alimentaires successifs n’ont pas, jusqu’à présent, entraîné de mobilisation populaire d’ampleur en Chine.
Yu Jie rappelle par ailleurs que révéler certains faits peut, en Chine, exposer leurs auteurs à de graves conséquences. Il cite le cas de Li Xiang, journaliste de 30 ans à la télévision de Luoyang (province du Henan), tué à l’arme blanche en rentrant chez lui dans la nuit du 19 septembre 2011. L’enquête policière avait conclu à un vol ayant mal tourné, mais la violence de l’agression (une quinzaine de coups de couteau, dont le coup mortel porté au niveau du poumon) ne correspondrait pas, selon lui, au profil habituel de ce type d’affaire. Li Xiang couvrait alors des sujets de société et de droit, et enquêtait notamment sur le scandale de l’« huile de récupération » (huile de cuisine recyclée illégalement).
Yu Jie cite également le cas de Han Futao, journaliste d’investigation au quotidien The Beijing News, qui avait mis au jour un réseau clandestin de commercialisation d’huile alimentaire de mauvaise qualité. Son compte Weibo aurait ensuite été fermé, et certains internautes ont indiqué être sans nouvelles de lui. Yu Jie mentionne aussi le cas de Jian Guangzhou, journaliste ayant révélé en 2008 le scandale du lait infantile contaminé à la mélamine, qui avait fait l’objet de critiques virulentes de la part d’internautes nationalistes avant de démissionner et de quitter le journalisme.
Concernant la sécurité alimentaire en Chine, Yu Jie résume la situation par la formule : « ce qu’on avale est toxique, ce qu’on dénonce est puni ». Selon lui, le contrôle de l’information et les pressions exercées sur ceux qui rendent ces scandales publics contribuent à la persistance et à l’aggravation des problèmes de sécurité alimentaire, auxquels la majorité de la population chinoise, à l’exception des cercles dirigeants, reste exposée.
La Corée du Sud et le Japon renforcent les contrôles sur le chou importé de Chine
Le chou chinois est un ingrédient essentiel à la fabrication du kimchi, ce qui rend les consommateurs sud-coréens particulièrement sensibles aux incidents affectant cette chaîne d’approvisionnement. Ces dernières années, le marché sud-coréen s’est davantage appuyé sur les importations de chou et de kimchi en provenance de Chine. Selon le Seoul Economic Daily, qui cite les douanes sud-coréennes, la Corée du Sud a importé environ 20 300 tonnes de chou chinois en 2025, contre environ 4 135 tonnes l’année précédente, soit une hausse d’environ 491 %, un niveau inédit.
Les importations de kimchi déjà transformé ont également augmenté, passant d’environ 241 000 tonnes en 2021 à environ 312 000 tonnes en 2024, avec une forte concentration des approvisionnements en provenance de Chine. Selon des données antérieures des douanes sud-coréennes et de l’agence Yonhap, la Corée du Sud avait importé 275 600 tonnes de kimchi en 2017, dont environ 99 % en provenance de Chine. Cette répartition des approvisionnements n’a pas connu de changement significatif depuis.
Le ministère sud-coréen de la Sécurité alimentaire et des Médicaments (MFDS) indique avoir renforcé les contrôles aux frontières sur le chou importé de Chine, et vérifier si des lots liés à cette affaire sont entrés sur le territoire. Il n’exclut pas de nouvelles mesures si l’enquête révèle des risques supplémentaires.
À Séoul, certains habitants disent s’inquiéter du fait que de nombreux restaurants utilisent du kimchi à base de chou importé de Chine. Des professionnels de la restauration reconnaissent partager ces préoccupations, tout en expliquant que des considérations de coût rendent difficile de s’en passer entièrement.
Le Japon examine également si des produits liés à cette affaire ont pu être importés sur son territoire. Le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales indique procéder actuellement à des vérifications en ce sens. Il précise que le formaldéhyde n’est pas une substance autorisée pour un usage alimentaire, et que son utilisation sur ce type de légume n’était, jusqu’ici, pas envisagée dans le cadre des contrôles habituels à l’importation. Les autorités japonaises indiquent attendre des informations complémentaires de la partie chinoise avant de déterminer d’éventuelles mesures.
Huit catégories d’aliments régulièrement associées à un traitement au formol
Selon un article publié par le média Fandian Zixun, plusieurs catégories de produits alimentaires seraient couramment traitées au formol par certains commerçants en Chine : tripes de bœuf (mao du et bai ye) et gorge de bœuf, pattes de poulet au piment, crevettes décortiquées surgelées, petits choux et chou chinois, poisson-sabre, bêche-de-mer et tendons de patte de bœuf ou de porc réhydratés, vermicelles, nouilles larges et fils de konjac, ainsi que divers produits secs tels que lamelles de calmar, algues séchées et petits poissons argentés.
Le même article recommande aux consommateurs de privilégier les achats en supermarché ou auprès d’enseignes reconnues. Cette précaution ne garantit toutefois pas une sécurité totale, des cas de légumes traités ayant également été signalés dans de grandes surfaces. L’article conseille par ailleurs de se méfier des produits en vrac vendus à des prix anormalement bas ou dont l’origine n’est pas identifiée, ainsi que de toute odeur piquante ou inhabituelle, susceptible de signaler un traitement chimique.
D’autres publications ont par ailleurs recensé une liste plus large de produits parfois traités, à des fins de conservation, avec des substances non alimentaires telles que le carbofuran, l’acétate de sodium déshydraté, des hormones, du peroxyde d’hydrogène ou de la soude industrielle, notamment : arbouses, tomates, fraises, mandarines, noix de coco et feuilles de tofu séchées. Les consommateurs sont invités à rester vigilants lors de leurs achats.
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