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Opinion. Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions ?

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Un jeune chinois a écrit cette lettre ouverte à la jeunesse chinoise qui a remporté le premier prix du concours de lettres ouvertes Lettres à tous 2025, organisé par China Action.

Chers jeunes amis,

Je suis un collégien ordinaire qui fait ses études en Chine. Au moment où j’écris cette lettre, je suis tranquillement assis dans la salle de classe, dehors, le soleil brille. Pendant le cours précédent, de l’estrade, le professeur nous a donné une leçon sur « l’éducation patriotique ». Tout semblait normal. Pourtant, j’avais en moi un sentiment indescriptible, comme une pierre coincée dans ma gorge que je ne pouvais ni recracher ni avaler.

Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions
Je voudrais donc poser la question suivante : pourquoi n’avons-nous pas le droit de poser des questions ? Pourquoi ne pouvons-nous pas discuter du 4 juin en classe ? Pourquoi, lorsque je mentionne « 1989 », mes camarades de classe restent-ils sans voix ou me murmurent-ils : « N’en parle pas » ? (Image : Blue-Titan / envato)

Car je sais que le monde dans lequel nous vivons n’est pas aussi « formidable, glorieux et juste » que le prétendent les manuels scolaires. Il y a tout simplement trop de choses que nous n’avons pas le droit de demander ou de dire. Et pourtant, les jeunes – qui devraient être les plus enclins à remettre en question et à penser avec audace – apprennent peu à peu à se taire.

Je voudrais donc poser la question suivante : pourquoi n’avons-nous pas le droit de poser des questions ? Pourquoi ne pouvons-nous pas discuter du 4 juin en classe ? Pourquoi, lorsque je mentionne « 1989 », mes camarades de classe restent-ils sans voix ou me murmurent-ils : « N’en parle pas » ? Pourquoi nous autorise-t-on à étudier le Mouvement du 4 mai, mais pas de discuter de l’incident de Tiananmen ? Pourquoi Internet est-il soudainement en « maintenance » chaque 4 juin ?

On nous dit d’aimer notre pays, mais un pays ne devrait-il pas commencer par dire la vérité à son peuple ? Comment une nation qui dissimule la vérité peut-elle être digne d’un amour véritable ?

Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions
On nous dit d’aimer notre pays, mais un pays ne devrait-il pas commencer par dire la vérité à son peuple ? Comment une nation qui dissimule la vérité peut-elle être digne d’un amour véritable ? (Image : nuttapong_mohock / envato)

I. Dans quel type de « réalité » vivons-nous en Chine ?

La réalité chinoise n’est pas aussi simple que le décrivent les manuels scolaires. Ce que nous voyons, c’est une société qui semble prospère et stable : des gratte-ciels à perte de vue, une technologie de pointe, un internet ultra-développé. Mais derrière cette façade se cache un mélange de pouvoir et d’intrigues, de manipulation de la parole et d’endoctrinement des esprits.

Nos fils d’actualité et nos publications sur les plateformes Weibo et Zhihu, nos conversations privées, voire nos salles de classe et nos tables de repas sont remplis de zones interdites. Nous n’avons le droit de parler que d’« énergie positive », que d’« obéir ». Il nous est interdit de questionner ou de protester. Dès lors que l’on commence à remettre en question le système ou à demander « où est la vérité ? », on est qualifié de « réactionnaire », et même traité comme un ennemi.

Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions
Le coût de la « prospérité » est la dissimulation de la vérité. Une nation incapable d’affronter sa propre histoire et qui n’autorise pas son peuple à s’exprimer librement finira par stagner, voire par s’effondrer. (Image : prathanchorruangsak / envato)

À la racine de tout cela se trouve le système autoritaire et pérenne de la Chine, qui rejette la démocratie et résiste à tout contrôle. Le prix de la « stabilité » est la suppression des libertés : le maintien de l’« unité » passe par l’effacement des différences. Le coût de la « prospérité » est la dissimulation de la vérité. Une nation incapable d’affronter sa propre histoire et qui n’autorise pas son peuple à s’exprimer librement finira par stagner, voire par s’effondrer.

II. Dans sa lettre ouverte à la jeunesse chinoise, le jeune collégien aborde la différence entre démocratie et autoritarisme

La démocratie signifie :

● Un système qui représente votre voix.
● Des mécanismes permettant de contrôler le pouvoir, plutôt que de le laisser agir sans surveillance.
● La liberté d’exprimer des opinions divergentes, et pas seulement des éloges
● Une responsabilité engagée, et non l’idée : « les dirigeants ont toujours raison ».

L’autoritarisme signifie :

● Le silence est votre seule option.
● Ceux qui détiennent le pouvoir dominent en toute impunité.
● Vous devez encenser les dirigeants et le gouvernement, sans que toute dissidence soit tolérée
● Aucune possibilité de s’exprimer — le pouvoir avant tout
● La démocratie n’est pas parfaite, mais elle dispose de mécanismes d’autocorrection. 

L’autoritarisme ne tolère en aucune façon la possibilité de la moindre rectification aussi infime soit-elle.

III. La jeunesse doit prendre les devants

Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions
L’histoire montre que les grandes transformations commencent souvent par des individus modestes. La Révolution de velours en Tchécoslovaquie, la levée de la loi martiale à Taïwan, la démocratisation de la Corée du Sud : ces mouvements ont été initiés par des étudiants, des jeunes et des intellectuels. (Image : bluejeanimages / envato)

Chers jeunes amis, nous sommes à un âge où il est crucial de nous interroger et de réfléchir profondément. Si nous même n’osons pas dire la vérité, qui changera ce pays ?

Vous vous dites peut-être : « Je ne suis qu’un élève ordinaire, que puis-je faire ? » Mais l’histoire montre que les grandes transformations commencent souvent par des individus modestes. La Révolution de velours en Tchécoslovaquie, la levée de la loi martiale à Taïwan, la démocratisation de la Corée du Sud : ces mouvements ont été initiés par des étudiants, des jeunes et des intellectuels. Nous ne pourrons peut-être pas changer le système tout entier du jour au lendemain, mais nous pouvons au moins refuser de mentir, refuser de nous taire et refuser l’obéissance aveugle.

Mais : 

● Nous pouvons persister à nous exprimer de manière rationnelle en ligne, même si nos publications sont supprimées.
● Nous pouvons dénoncer l’absurdité dans les conversations quotidiennes, même s’il ne s’agit que d’un débat mineur.
● Nous pouvons défendre une éthique professionnelle irréprochable dans nos futures carrières et refuser d’en être complices.
● Nous pouvons participer à l’expression collective non violente : pétitions, initiatives, discussions sur les campus. 
● Nous pouvons partir à l’étranger, puis revenir avec une compréhension plus claire des véritables besoins de ce pays.

Le changement n’est jamais un miracle qui se produit en une nuit. Mais chaque âme qui « refuse de se soumettre aux mensonges » est une graine de transformation. Lorsque des millions d’entre nous cesseront de se taire, l’autoritarisme commencera à vaciller.

IV. La perspective d’une Chine démocratique nécessite notre participation

La démocratie n’est pas un idéalisme vide de sens : c’est un système concret aux avantages réels.

● Lorsque la Chine aura achevé sa transition démocratique, les jeunes n’auront plus besoin de « franchir le pare-feu » pour accéder à une information fiable.
● Lorsque la Chine évoluera vers un État de droit et une gouvernance constitutionnelle, même un simple étudiant pourra défendre ses droits devant la loi.
● Lorsque la liberté d’expression sera une réalité, nous pourrons discuter ouvertement des affaires nationales sans crainte.
● Lorsque les médias deviendront véritablement indépendants, la vérité ne sera plus étouffée et les injustices pourront être réparées.
● Lorsque des élections auront lieu, nous pourrons exprimer notre volonté par le biais de bulletins de vote plutôt que par des murmures.

Plus important encore, avec la démocratie, nos efforts ne viseront plus seulement à « survivre », mais à « être véritablement humains ».

L’État nous exhorte souvent à « écouter le Parti et à suivre le Parti ». Mais nous sommes des êtres humains, pas des machines. Nous devons posséder une conscience indépendante, et non être domestiqués. Aimer son pays ne signifie pas aimer un parti.

Lettre ouverte à la jeunesse chinoise : pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à poser des questions
Les jeunes devraient être le groupe le plus idéaliste et le plus courageux de la société. Nous ne devons pas être formés pour devenir des « successeurs qualifiés », mais devenir la lumière qui perce les ténèbres. Comme l’a dit l’écrivain chinois, Lu Xun : « Un vrai guerrier ose affronter la dureté de la vie et faire face au sang qui coule ». (Image : thichas / envato)

Les jeunes devraient être le groupe le plus idéaliste et le plus courageux de la société. Nous ne devons pas être formés pour devenir des « successeurs qualifiés », mais devenir la lumière qui perce les ténèbres.

Comme l’a dit l’écrivain chinois, Lu Xun : « Un vrai guerrier ose affronter la dureté de la vie et faire face au sang qui coule. »

Je ne m’attends pas à ce que cette lettre change la réalité du jour au lendemain. Mais si, en la lisant, vous avez ressenti ne serait-ce qu’un léger frisson, alors elle n’aura pas été écrite en vain. Je l’ai écrite non pas parce que je suis plus courageux que vous, mais parce que je ne peux plus prétendre que tout est « normal ». J’ai peur, je m’inquiète pour l’avenir et je sais que je suis peut-être insignifiant.

Mais comme il est écrit dans le roman américain Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (titre original : To Kill a Mockingbird) : « Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter. Tu gagnes rarement mais cela peut arriver ».

Alors, je choisis d’écrire – ne serait-ce que pour faire réfléchir une seule personne de plus.

● S’il vous plaît, ne vous habituez pas à l’obscurité.
● S’il vous plaît, ne vous moquez pas des idéaux.
● S’il vous plaît, ne devenez pas le genre d’adulte que vous méprisez autrefois.

Même en cette ère de silence, apprenez à dire fermement : « Non ». Si vous ne défendez pas la liberté aujourd’hui, qui le fera pour vous demain ? Puissions-nous un jour nous exprimer librement sous la lumière du jour. 

En hommage à tous les jeunes qui refusent de se taire : Vous et moi sommes des graines.

Rédacteur Yasmine Dif

Source : An Open Letter to China’s Youth: Why Are We Not Allowed to Ask Questions?

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