À l’occasion du Nouvel An chinois, une formule revient sur toutes les lèvres : longma jingshen (龙马精神) — littéralement « l’esprit du dragon-cheval ». On pourrait croire qu’il s’agit simplement de souhaiter à quelqu’un d’être « fort comme un dragon et rapide comme un cheval ». C’est là, en réalité, un beau malentendu. Car derrière ce vœu se cache l’une des créatures les plus sacrées de la mythologie chinoise — un être fabuleux qui, selon la légende, aurait lui-même transmis à l’humanité les secrets de la sagesse et de la civilisation chinoise.
La véritable nature du dragon-cheval : une créature hors du commun
Si l’on plongeait dans les écrits de l’Antiquité, notamment dans le Livre des Han (汉书, Hàn shū), la description du dragon-cheval laisserait sans voix. Sa silhouette rappelle celle d’un cheval ordinaire, mais son corps est couvert d’écailles de dragon étincelantes. Sa stature imposante — huit pieds et cinq pouces selon les textes — impose le respect, et son dos porte des ailes qui lui permettent de s’élancer dans les airs. Sur l’eau, ses sabots effleurent la surface sans jamais s’y enfoncer, comme s’il marchait sur la terre ferme.
Plus encore, la tradition en fait une quintessence du ciel et de la terre, un être façonné par l’énergie même de l’univers. Le grand poète Li Bai (李白, 701-762) en fut lui-même ébloui, évoquant dans ses vers tirés du Bai Ma Pian (白马篇, Poème du cheval blanc) :
龙马花雪毛,金鞍五陵豪。
Lóngmǎ huā xuě máo, jīn’ān wǔlíng háo.
Tu chevauches un dragon-cheval à la robe blanche comme neige, la selle d’or étincelante — quel fier et flamboyant chevalier des Wuling, ces terres d’élite aux abords de Chang’an !
Dans ce vers, le mot longma désigne en réalité un cheval d’exception — selon le Zhouli (周礼, Rites des Zhou), tout cheval dépassant huit pieds de hauteur méritait ce nom noble. Ce glissement sémantique est lui-même révélateur : la créature mythique exerçait une telle fascination sur l’imaginaire chinois qu’elle avait fini par imprégner jusqu’au vocabulaire courant de la langue classique, prêtant sa grandeur à tout ce qui sortait de l’ordinaire.
Aux yeux des Anciens, cet être fabuleux n’était pas une monture — c’était un messager entre le ciel et la terre, une apparition à vénérer.
Le dragon-cheval portant la carte Hetu : l’éveil de la civilisation chinoise
La plus célèbre épiphanie du dragon-cheval est celle qui, selon la légende, ouvrit les portes de la sagesse à toute la civilisation chinoise : c’est le récit du longma futu (龙马负图), le dragon-cheval portant la carte Hetu.

Dans les temps immémoriaux, l’ancêtre mythique Fuxi (伏羲), l’un des Trois Augustes fondateurs de la civilisation chinoise, méditait au bord du Fleuve Jaune — certains disent à Tianshui, dans l’actuelle province du Gansu, d’autres à Mengjin, dans le Henan. Il cherchait à percer le mystère de l’ordre cosmique. Soudain, les eaux se mirent à bouillonner, le vent se leva, et de la surface du fleuve surgit un dragon-cheval chevauchant les vagues, les ailes déployées.
Ce qui rendait la créature incomparable, c’était le dessin qui ornait naturellement son dos : la carte Hetu (河图), le diagramme cosmologique du Fleuve Jaune, une mystérieuse figure de points noirs et blancs représentant les forces fondamentales de l’univers. Frappé de stupeur et d’illumination, Fuxi contempla ces figures, observa le ciel et la terre, et en tira les Huit trigrammes (八卦, bāguà), première pierre angulaire du Yi Jing (易经), le Livre des mutations.
Depuis ce moment, le peuple chinois, les Huaxia, passa des ténèbres de l’ignorance à la lumière de la civilisation. Aujourd’hui encore, à Mengjin, au Henan, le Temple du Dragon-Cheval portant la Hetu abrite la statue de ce messager de la culture.
Que signifie vraiment le longma jingshen ?
Éclairés par cette origine, les mots longma jingshen prennent soudain une tout autre profondeur. Loin de se cantonner à l’idée d’un entrain physique, cette expression puise ses racines dans le Yi Jing lui-même. Le dragon-cheval est l’incarnation du trigramme Qian (乾), le Ciel : yang pur, principe masculin, métal et jade, il symbolise la vigueur, la clarté, l’ardeur et la plénitude.
Mais la pensée du Yi Jing ne saurait se réduire à la seule vigueur. En miroir du cheval mâle (Qian, le Ciel), la jument (Kun, 坤, la Terre) rappelle un autre idéal : « La terre reçoit tout avec une immense bonté ; l’homme de bien porte le monde par la profondeur de sa vertu. » (地势坤,君子以厚德载物, Dì shì kūn, jūnzǐ yǐ hòudé zàiwù). La vraie grandeur n’est pas seulement dans l’élan conquérant, mais aussi dans l’endurance patiente, dans la force tranquille qui sait accueillir et porter toutes choses.
Il convient enfin de saisir la portée exacte du mot jingshen (精神). Dans le Liji (礼记, Lǐjì), le Mémorial des rites, il est dit que la quintessence se manifeste dans les montagnes et les fleuves. Ce n’est donc pas simplement de la vitalité dont il s’agit, mais d’un souffle cosmique, d’une présence vibrante qui imprègne le monde visible.
Un vœu aux résonances infinies
Souhaiter à quelqu’un le longma jingshen, c’est bien plus que lui souhaiter une bonne santé. C’est lui offrir une bénédiction d’une rare profondeur : que sa vie soit animée d’un souffle aussi indéfectible que le mouvement des astres, que son âme possède la noblesse de la créature mythique qui apporta la sagesse à l’humanité.

Que, dans le fleuve du temps, il sache s’élever comme le dragon vers les nuées pour poursuivre ses rêves, et avancer comme le cheval, les sabots ancrés dans la réalité, sans jamais courber la tête face aux tempêtes.
Telle est la signification profonde du longma jingshen — une formule qui traverse les siècles sans jamais s’user.
Rédacteur Yi Ming
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