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Culture. Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine

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Certains événements récents en France, mettent en lumière le travail des juges, leur rôle et leur responsabilité. Le nombre de délits et de crimes, leur gravité et leur diversité continuent d'augmenter d'année en année. Maintenant, la justice française n'a souvent plus les réponses adaptées. Dans les circonstances très différentes de la Grèce antique, comment Socrate et son disciple Platon concevaient-ils une justice bienfaisante et des juges exemplaires ? 

Les crimes et les délits ont toujours existé, car l'être humain sur cette Terre a en lui, à des degrés divers selon les personnes, la bonté et la méchanceté, la vertu et la licence, la clarté et le désordre. Il semble toutefois que la société devienne de plus en plus immorale car elle abandonne dangereusement ses repères éprouvés que sont les croyances et les traditions justes. 

Notre propre justice individuelle reflet de la justice dans la société

Socrate défendait l'idée que la justice n'était pas seulement une vertu sociale, mais aussi une harmonie intérieure de ce qu'on appelait l'âme à cette époque. L'âme, selon Platon dans son ouvrage La République, est constituée d'une partie rationnelle, siège de la sagesse et de la tempérance, d'une partie volontaire, qui engendre les vertus de courage et d'honneur, et d'une partie désirante, d'où proviennent les désirs et les plaisirs. 

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
L'âme dans le corps d'un homme est empreinte de justice quand la raison (partie rationnelle) domine les deux autres parties, volontaire et désirante. (Image : wikimédia / Raphael / Domaine public)

Chaque partie de l'âme devait remplir son rôle dans l'être humain sans empiéter sur les autres parties. Cependant, l'âme dans le corps d'un homme était empreinte de justice quand la raison (partie rationnelle) dominait les deux autres parties, volontaire et désirante. La justice individuelle était le reflet de cet équilibre intérieur.

Dans La République, Platon transmet sous forme de dialogue les enseignements de Socrate, à propos de la justice :  « Elle veut que d'abord l'homme pose bien à chacune (des parties) les fonctions qui lui sont propres, qu'il prenne le commandement de lui-même, qu'il établisse en soi l'ordre et la concorde, qu'il mette entre les trois parties de son âme un accord parfait (...), et malgré leur diversité, qu'il soit un, mesuré, plein d'harmonie. »

Socrate comparait la justice individuelle à la justice dans une cité idéale. Il décrivait, dans une cité juste et équilibrée, trois classes qui correspondaient chacune à une partie de l'âme. La classe des gouvernants qui dirigeaient la nation avec sagesse. La classe des guerriers qui protégeaient la cité avec courage. La classe des producteurs qui subvenaient aux besoins matériels de tous.

Comme dans l'équilibre intérieur de l'âme, la justice dans la cité idéale émergeait lorsque chaque classe remplissait son rôle sans interférer avec les autres. Par exemple, les gouvernants ne devaient pas chercher à s'enrichir, et les producteurs ne devaient pas aspirer au pouvoir.

La justice est associée à l'Idée du Bien, qui est le principe suprême dans l'ouvrage La République. Elle est la condition des autres vertus, sans justice, la sagesse, le courage et la tempérance ne peuvent exister. Elle est aussi le fondement de l'ordre social, car une cité juste est une cité où chacun s'emploie consciencieusement à ce qui lui revient de faire.

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
La justice est la condition des autres vertus, sans justice la sagesse, le courage et la tempérance ne peuvent exister. (Image : wikimédia / Capodimonte Porcelain Factory / Domaine public)

Une formation des juges sur plusieurs décennies, théorisée par Platon

Dans La République, Platon expose une vision radicale concernant la formation des gardiens de la loi. Ils doivent incarner la justice autant dans l'âme que dans la cité. Ce n'est pas une simple éducation juridique, mais une éducation complète visant à forger des juges, sages, courageux et tempérants.

C'est une formation théorisée par Platon, basée sur les enseignements de Socrate. Elle dure, dans l'idéal, de la petite enfance jusqu'à l'âge de 50 ans.

Avant toute formation, il faut observer et identifier les natures adaptées à la fonction de juges. Les candidats doivent être physiquement robustes, et surtout avoir une âme noble. Cela implique d'aimer la vérité et d'haïr le mensonge, d'être courageux face aux dangers, d'être tempérants et de maîtriser leurs désirs, d'être justes et équilibrés dans leur âme.

L'éducation physique et musicale est importante. La gymnastique renforce le corps par des exercices modérés, sans excès. La musique forme l'âme à la mesure et à l'harmonie, par le chant et la poésie en évitant les récits immoraux ou excessifs. Les instruments modérés comme la lyre et la cithare sont privilégiés en évitant les instruments trop passionnés.

Vient ensuite l'éducation mathématique pour former l'esprit à la pensée abstraite et à la recherche de la vérité. La dialectique permet d'accéder à l'Idée du Bien et de comprendre l'ordre du monde.

La dernière partie de la formation est pratique. Elle a lieu lors d'un service militaire ou administratif. Elle teste les gardiens de la loi dans des situations réelles pour évaluer leur courage et leur loyauté. S'y ajoute l'étude des lois et de la politique qui permet de comprendre les mécanismes du pouvoir et les pièges de la corruption.

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
La dialectique permet d'accéder à l'Idée du Bien et de comprendre l'ordre du monde. (Image : wikimédia / Paul Buffet / Domaine public)

« Il sera temps alors de conduire au terme ceux qui à cinquante ans seront sortis de ces épreuves et se seront distingués dans la vie comme dans les sciences, et de les contraindre à diriger l'œil de l'âme vers l'être qui éclaire toutes choses, afin qu'après avoir contemplé l'essence du bien, ils s'en servent désormais comme d'un modèle (…) », déclarait Socrate.

La légitimité des juges fondée sur leur sagesse et leur vertu

Socrate aborde le rôle et la responsabilité des juges dans le cadre de l'harmonie sociale. Ils sont des acteurs clés du maintien de l'ordre dans la cité idéale.

Les juges incarnent l'autorité morale et légale de la cité. Leur rôle est double : ils veillent à ce que chacun reçoive ce qui lui est dû et ils punissent les crimes, les délits et les injustices pour rétablir l'équilibre social.

Leur pouvoir est limité mais essentiel. Ils appliquent la loi et leur autorité découle des principes établis par les gouvernements successifs. Ils interprètent et appliquent les règles mais ne les inventent pas.

La légitimité des juges est fondée sur leur sagesse et leur vertu. Selon Socrate, un juge ne doit pas être influencé par des intérêts personnels ou des pressions extérieures.

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
La légitimité des juges est fondée sur leur sagesse et leur vertu. (Image : wikimédia / François-André Vincent / Domaine public)

Les juges interviennent pour régler les conflits entre citoyens. Quand ils punissent les criminels, les peines doivent être éducatives et réparer le tort causé. Ils protègent les faibles et veillent à ce que les producteurs (artisans et paysans) ne soient pas exploités par les plus puissants.

Socrate met aussi en garde contre l'abus de pouvoir du juge. Un juge ne peut interpréter la loi à sa guise. Il ne peut favoriser une classe sociale au détriment d'une autre. Il doit rester humble, car son pouvoir lui vient de la cité, et doit demeurer au service de la cité et du bien commun.

Le mythe d'Er : justice, réincarnation et choix de vie

Dans le livre X de La République, Socrate raconte le mythe d'Er. Ce récit fascinant illustre la vision platonicienne de la justice, de la réincarnation et du choix de vie. Socrate voyait la justice comme une vertu nécessaire au bonheur. 

Il introduisit ce récit pour démontrer les bénéfices de la justice à long terme et pour démontrer qu'un choix de vie vertueux ou vicieux (bien-sûr avec toutes les nuances et les degrés possibles) détermine le destin de l'âme. Les dieux ne sont pas arbitraires et récompensent ou punissent selon un ordre juste.

Er était un soldat de Pamphylie (région de l'actuelle Turquie). Il mourut au combat mais ne se décomposa pas. Dix jours plus tard, il revint à la vie et raconta ce qu'il avait vu dans l'au-delà.

Er décrivit un voyage des âmes vers un lieu où elles étaient jugées par des juges divins. Elles étaient ensuite amenées à un carrefour où deux chemins s'offraient à elles : les âmes justes montaient vers les cieux, un lieu pur, les âmes injustes descendaient vers les enfers, un lieu impur.

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
« Chacune des âmes portait dix fois la peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie ». (Image : wikimédia / William-Adolphe Bouguereau / Domaine public)

Les âmes injustes subissaient des châtiments proportionnels à leurs crimes. « Chacune des âmes portait dix fois la peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie; la durée de chaque punition était de cent ans, durée naturelle de la vie humaine ». Les âmes justes recevaient dans la même proportion la récompense de leurs bonnes actions.

Les âmes, après leur jugement, arrivaient dans une vaste plaine où elles devaient choisir leur prochaine vie. Elles voyaient alors défiler des modèles de vie de richesse, de pouvoir, de maladie, de pauvreté, etc., présentées par les Parques, déesses du destin.

Choisir sa prochaine réincarnation et boire l'eau de l'oubli

Un tyran pouvait, par exemple, choisir une vie modeste et paisible après avoir vu les conséquences de ses actes. Un homme ordinaire pouvait choisir une vie de grandeur, mais au prix de souffrances futures. Malheureusement, les âmes oubliaient souvent les leçons du passé et choisissaient mal, par avidité ou ignorance.

Quand le choix était fait, les âmes buvaient l'eau du fleuve Amélès, le fleuve de l'oubli, qui effaçait leurs souvenirs de la vie précédente. Elles naissaient ensuite dans un nouveau corps, au destin déjà tracé par leur propre choix de vie.

Le mythe d'Er peut nous faire comprendre que la justice est un choix et que chaque âme est responsable de son destin. Le véritable bonheur dépend de notre choix, une vie vertueuse mène à une existence heureuse, même si elle semble modeste.

Regards de Socrate et Platon sur le rôle de la justice et des juges dans la société humaine
Une vie vertueuse mène à une existence heureuse, même si elle semble modeste. (Image : wikimédia / Leonidas Drosis / Domaine public)

Dans la dernière phrase de La République, Socrate confie : « Et si c'est à moi, mes amis, qu'il vous plaît ajouter foi, persuadés que l'âme est immortelle, et qu'elle est capable par sa nature de tous les biens comme de tous les maux, nous marcherons sans cesse par la route qui conduit en haut, et nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la justice et de la sagesse, afin que nous soyons en paix avec nous-mêmes et avec les dieux (...) ».

Bien que la société moderne soit devenue beaucoup plus complexe que celle de la Grèce antique, les fondements de la justice individuelle et de la justice collective exposées dans l'œuvre de Platon ne peuvent-ils pas servir encore de repère et de guide aujourd'hui ?

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