Le mystère des statues Moaï de l’île de Pâques élucidé ?

Par Troy Oakes
Le 12/01/2020
Deux Moai  ont été entièrement excavés lors des fouilles par Jo Anne Van Tilburg et de son équipe dans la carrière de Rano Raraku à Rapa Nui, plus connue sous le nom d'île de Pâques. (Image: Easter Island Statue Project)
Deux Moai  ont été entièrement excavés lors des fouilles par Jo Anne Van Tilburg et son équipe dans la carrière de Rano Raraku à Rapa Nui, plus connue sous le nom d’île de Pâques. (Image : Easter Island Statue Project)
 

Rapa Nui (ou l’île de Pâques, comme on l’appelle communément) abrite les énigmatiques Moai, des monolithes de pierre qui veillent sur le paysage de l’île depuis des centaines d’années. Leur création est une merveille d’ingéniosité humaine – et leur signification une source de mystère.

Selon une nouvelle étude de Jo Anne Van Tilburg, directrice du Projet des statues de l’île de Pâques, récemment publiée dans le Journal of Archaeological Science, les anciens sculpteurs de Rapa Nui qui ont réalisés les près de 1 000 Moai, travaillaient sur ordre de l’élite de la classe dirigeante. Ils pensaient, de même que l’ensemble de la communauté, que ces statues étaient capables de favoriser la fertilité agricole et par conséquent d’accroître les ressources alimentaires essentielles.

Jo Anne Van Tilburg et son équipe, aidés de Sarah Sherwood, géo-archéologue et spécialiste des sols, pensent avoir trouvé des preuves scientifiques de cette mystérieuse signification, grâce à l’étude minutieuse de deux Moai particuliers, découverts depuis cinq ans dans la carrière de Rano Raraku, sur la côte est de l’île polynésienne.
 

Des pétroglyphes, inspirés de l’art rupestre, sont visibles à l'arrière du Moai 157, qui a été ré-exposé lors de l'excavation de deux Moai par Jo Anne Van Tilburg et son équipe à la carrière de Rano Raraku, Rapa Nui.(Image: Easter Island Statue Project)
Des pétroglyphes, inspirés de l’art rupestre, sont visibles à l’arrière du Moai 157, qui a été ré-exposé lors de l’excavation de deux Moai par Jo Anne Van Tilburg et son équipe à la carrière de Rano Raraku, Rapa Nui. (Image : Easter Island Statue Project)


L’analyse la plus récente de Jo Anne Van Tilburg s’est concentrée sur deux des monolithes situés dans la région intérieure de la carrière de Rano Raraku, à l’origine de 95% des Moai de l’île (L’île en contient plus de mille). Des analyses approfondies d’échantillons de sol provenant de la même région, réalisées en laboratoire, ont révélé la présence d’aliments tels que les bananes, le taro et les patates douces.

Selon Mme Van Tilburg, l’analyse a montré qu’en plus de servir de carrière et de lieu de sculpture de statues, Rano Raraku était également le site d'une zone agricole productive, ajoutant : «Nos fouilles élargissent notre perspective des Moai et nous encouragent à réaliser que rien, aussi évident soit-il, n’est jamais exactement ce qu’il semble être. Je pense que notre nouvelle analyse humanise le processus de production des Moai».

Jo Anne Van Tilburg travaille à Rapa Nui depuis plus de trois décennies. Son projet concernant les statues de l’île de Pâques est soutenu en partie par l’Institut d’archéologie de l’UCLA à Cotsen. Tom Wake, un collègue de l’Institut Cotsen, analyse les restes de petits animaux provenant du site de fouilles. Mme Van Tilburg est également directrice des archives d’art rupestre de l’UCLA.

Jo Anne Van Tilburg, en partenariat avec des membres de la communauté locale, dirige les premières fouilles légalement autorisées de Moai à Rano Raraku depuis 1955. Cristián Arévalo Pakarati, un artiste réputé de Rapa Nui, est co-directeur du projet.
 

Premières étapes de l'excavation de deux Moai par Jo Anne Van Tilburg et son équipe à la carrière de Rano Raraku, Rapa Nui. (Image: Projet de statue de l'île de Pâques)
Premières étapes de l’excavation de deux Moai par Jo Anne Van Tilburg et son équipe à la carrière de Rano Raraku, Rapa Nui. (Image : Projet de statue de l’île de Pâques)


«Les sols de Rano Raraku sont probablement les plus riches de l’île, certainement à long terme», a déclaré Mme Sherwood. «Associée à une source d’eau douce dans la carrière, il semble que la pratique de l’extraction elle-même ait contribué à accroître la fertilité des sos et la production alimentaire dans les environs immédiats», a-t-elle dit. «Les sols de la carrière sont riches en argile, généré par l’altération du tuf de lapilli (le substrat rocheux local), lorsque les ouvriers ont creusé la roche plus profondément et sculpté les Moai.»

Professeur de systèmes terrestres et environnementaux à l’Université du Sud à Sewanee (Tennessee), Mme Sherwood a rejoint le projet de l’Île de Pâques après sa rencontre avec un autre membre de l’équipe de Mme Van Tilburg lors d’une conférence sur la géologie.

«Elle ne cherchait pas à l’origine des informations sur la fertilité du sol, mais par curiosité et par habitude de recherche, elle a fait des essais à petite échelle sur des échantillons ramenés de la carrière.» a déclaré Mme Sherwood : «Lorsque nous avons obtenu les résultats de la chimie, j’y ai regardé à deux fois.

«Il y avait des niveaux vraiment élevés de substances que je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait y avoir, comme le calcium et le phosphore. La chimie du sol a révélé des niveaux élevés d’éléments essentiels à la croissance des plantes à des rendements élevés.»

«Partout ailleurs sur l’île, le sol s’épuisait rapidement, s’érodait, se vidait des éléments qui nourrissaient les plantes, mais dans la carrière, avec son nouvel afflux constant de petits fragments du substrat rocheux généré par le processus d’extraction, il y a un système parfait de rétroaction de l’eau, de l’engrais naturel et des nutriments.»


Il semble aussi pour elle que les anciens peuples indigènes de Rapa Nui étaient très intuitifs de ce qu’il fallait cultiver – le fait de planter plusieurs cultures dans la même zone pouvant aider à maintenir la fertilité du sol. Les Moai dans la zone que les membres de l’équipe de Jo Anne Van Tilburg ont fouillée, ont été découverts en position verticale,  l’un sur un socle et l’autre dans un trou profond, ce qui indique qu'ils étaient censés y rester. Mme Van Tilburg a dit : «Cette étude modifie radicalement l’idée que toutes les statues debout à Rano Raraku attendaient simplement d’être transportées hors de la carrière.

«C’est-à-dire que ces Moai et probablement d’autres Moai érigés debout à Rano Raraku ont été maintenus en place pour assurer la caractère sacré de la carrière elle-même. Les Moai étaient au centre de l’idée de fertilité, et dans la croyance Rapa Nui, leur présence en ce lieu stimulait la production agricole alimentaire».


Mme Van Tilburg et son équipe estiment que les statues à l’intérieur de la carrière ont été érigées avant ou aux alentours de 1510-1645. L’activité dans cette partie de la carrière a très probablement commencé en 1455. La majeure partie de la production de Moai avait cessé au début des années 1700 en raison du contact avec l’Occident.

Les deux statues excavées par l’équipe de Mme Van Tilburg avaient été presque entièrement enterrées sous le sol et les gravats. Jo Anne Van Tilburg a dit : «Pour les fouilles, nous avons choisi les statues en nous basant sur des photographies historiques et avons cartographié toute la région intérieure de Rano Raraku avant de débuter la mission».

Mme Van Tilburg a travaillé dur pour établir des liens avec la communauté locale Rapa Nui. Les équipes de terrain et de laboratoire du projet sont composées de travailleurs locaux, encadrés par des archéologues et des géologues professionnels.

Le résultat de leurs efforts collectifs est une énorme base de données d’archives comparative détaillée qui documente plus de 1 000 objets sculpturaux sur Rapa Nui, y compris les Moai, ainsi que des dossiers similaires sur plus de 200 objets dispersés dans les musées du monde entier.
 

Ce diagramme montre l'historique des fouilles pour le  Moai 156, carrière de Rano Raraku, Rapa Nui. La ligne rouge en pointillés est la surface estimée lorsque des pétroglyphes, inspirés de l'art rupestre, ont été appliqués sur le dos de la statue. Cette ligne représente également le point final de  l'extraction de la pierre. La ligne verte représente le niveau du sol au début des fouilles. (Image: Cristián Arévalo Pakarati/Projet de statue de l'île de Pâques)
Ce diagramme montre l’historique des fouilles pour le  Moai 156, carrière de Rano Raraku, Rapa Nui. La ligne rouge en pointillés est la surface estimée lorsque des pétroglyphes, inspirés de l’art rupestre, ont été appliqués sur le dos de la statue. Cette ligne représente également le point final de  l’extraction de la pierre. La ligne verte représente le niveau du sol au début des fouilles. (Image : Cristián Arévalo Pakarati / Projet de statue de l’île de Pâques)
 

En 1995, l’UNESCO a inscrit l’île de Pâques au Patrimoine Mondial de l’Humanité, la plupart des sites sacrés de l’île étant protégés dans le parc national de Rapa Nui.

Il s’agit de la première étude formelle à révéler la carrière comme un paysage complexe et à aboutir définitivement à la conclusion qu’il existe un lien entre la fertilité du sol, l’agriculture, l’exploitation des carrières et la nature sacrée des Moai.

Mme Van Tilburg et son équipe mènent par ailleurs une autre étude pour analyser les gravures d’art rupestre uniquement présentes sur trois des Moai.


Fourni par : Jessica Wolf, Université de Californie, Los Angeles (Note: Le contenu et la longueur des documents peuvent être modifiés.)

Traduit par Swanne

Version en anglais : Unearthing the Mystery of the Meaning of Easter Island’s Moai