Retour sur le 3 septembre 2025. Lors du défilé militaire de Pékin, un micro resté ouvert a capté une conversation extraordinaire entre le dirigeant du Parti communiste chinois (PCC), Xi Jinping, et le président russe, Vladimir Poutine. Cet échange a permis de porter un regard sur l’industrie du prélèvement forcé d’organes en Chine.
Alors que les deux dirigeants discutaient des avancƒées en biotechnologie, l’interprète de Poutine a expliqué comment des transplantations d’organes répétées pourraient permettre aux individus de rajeunir, voire d’atteindre l’immortalité. Xi Jinping a répondu que certains prédisent que les êtres humains pourraient vivre jusqu’à 150 ans au cours de ce siècle. Cet échange, rapporté par Reuters, a soulevé des questions troublantes sur la quête d’une longévité extrême par l’élite dirigeante chinoise.
Ces interrogations dépassent le cadre d’une simple conversation privée sur les progrès médicaux. Depuis des années, le PCC fait face à de graves accusations, étayées par des enquêtes approfondies, selon lesquelles il tuerait systématiquement des prisonniers d’opinion pour prélever leurs organes. Cette conversation a également attiré une nouvelle attention sur le Projet 981, une initiative de santé peu connue, liée à l’appareil médical militaire chinois, qui nourrit une ambition extraordinaire : prolonger la vie des hauts responsables privilégiés jusqu’à 150 ans.
Le Projet 981 : un programme lié à l’armée, destiné à l’élite chinoise
Le Projet 981 aurait débuté en mai 2005 et serait lié à l’hôpital général de l’Armée populaire de libération, à Pékin, communément appelé Hôpital 301. Cet établissement prodigue depuis longtemps des soins médicaux aux hauts dirigeants chinois.

Le projet a brièvement attiré l’attention du public en septembre 2019, lorsqu’une vidéo promotionnelle a circulé sur la plateforme de réseaux sociaux chinoise WeChat. Cette publicité présentait un système de santé élaboré, conçu pour les hauts responsables, en mettant en avant des technologies médicales de pointe, la prévention des maladies, des traitements anti-âge et la régénération d’organes. Elle affichait également l’objectif de prolonger la vie des dirigeants jusqu’à 150 ans. Selon China Digital Times, WeChat a par la suite bloqué cette publicité.
Le Projet 981 se composerait de trois initiatives majeures : un projet de promotion de la santé, un projet de rajeunissement et un projet visant une longévité de 150 ans. Ses cinq principaux axes d’intervention incluraient la prévention du cancer, la prévention de la mort subite, la prise en charge des maladies chroniques, la lutte contre le vieillissement et le maintien des fonctions gonadiques.
Si ces objectifs peuvent sembler relever de la médecine conventionnelle, ils soulèvent une interrogation bien plus sombre lorsqu’on les examine à la lumière des abus liés aux transplantations en Chine : la quête d’une longévité exceptionnelle au sein de l’élite dirigeante pourrait-elle reposer, au moins en partie, sur l’accès à des organes obtenus par la contrainte ou par le meurtre ?
Le calendrier mérite également l’attention. Le Projet 981 aurait débuté en 2005, soit un an seulement avant que les allégations concernant des prélèvements forcés d’organes, pratiqués de manière systématique sur des adeptes du Falun Gong, ne commencent à susciter une vive préoccupation internationale en 2006. Bien que cette proximité temporelle ne suffise pas à établir un lien direct, elle soulève des questions quant à l’évolution du système de transplantation chinois durant cette même période.
La transplantation d’organes pourrait-elle devenir, pour les puissants, une forme de médecine préventive ?
Les implications des objectifs médicaux du Projet 981 deviennent particulièrement troublantes si l’on se place du point de vue de responsables politiques qui pourraient considérer l’accès à des organes de remplacement comme un privilège lié à leur pouvoir.
Prenons l’exemple de la prévention du cancer. Les tests génétiques, l’imagerie médicale et le dosage des marqueurs tumoraux permettent d’identifier les personnes présentant un risque accru de développer certains types de cancers.
Le cancer du foie en est une illustration. La cirrhose augmente considérablement le risque de développer un cancer hépatique ; pour certains groupes de patients, ce risque peut atteindre 8 % par an. Chez des patients soigneusement sélectionnés, atteints d’une maladie hépatique grave ou d’un cancer du foie, la transplantation hépatique peut constituer un traitement efficace.

Dans le cadre de la pratique médicale courante, la transplantation est réservée aux patients répondant à des critères cliniques précis. Mais que se passerait-il si des responsables politiques influents estimaient pouvoir obtenir des organes sains de remplacement à tout moment, selon leur bon vouloir ?
Une personne craignant de développer un cancer du foie pourrait chercher à obtenir une transplantation bien avant que les normes médicales habituelles ne la justifient. Une telle intervention comporterait toujours des risques importants, mais des responsables considérant les organes de donneurs comme étant facilement disponibles pourraient être enclins à recourir à des traitements inaccessibles aux autres patients.
La même préoccupation s’applique à la prévention de la mort subite. La transplantation cardiaque est un traitement reconnu pour certains patients souffrant d’insuffisance cardiaque avancée. Il ne s’agit pas d’une mesure préventive courante, et elle ne permet pas d’éliminer tous les risques cardiovasculaires. Néanmoins, un responsable qui croirait qu’un cœur de remplacement peut être obtenu à la demande pourrait envisager la transplantation comme une option bien avant d’atteindre le seuil habituel requis pour une intervention chirurgicale.
La prise en charge des maladies chroniques soulève des questions analogues. Lorsque les reins, les poumons ou d’autres organes vitaux commencent à faire défaut, la transplantation peut parfois prolonger considérablement la durée de vie. Pour une élite politique vieillissante, soucieuse de rester en bonne santé et au pouvoir, la perspective de remplacer des organes défaillants pourrait s’avérer particulièrement séduisante.
Vient ensuite la question de la lutte contre le vieillissement. Lors de leur entretien en septembre 2025, Poutine et Xi ont ouvertement discuté de la prolongation de la vie humaine grâce aux technologies médicales et au remplacement répété d’organes. Bien que la transplantation ne puisse stopper le vieillissement biologique, leur échange a révélé un intérêt extraordinaire pour cette idée.
Le fait que le maintien des fonctions gonadiques figure parmi les objectifs rapportés du Projet 981 suggère que ses ambitions vont au-delà de la simple prévention de la mort : il s’agit de préserver les capacités physiques et les privilèges associés à la jeunesse.
Le problème n’est pas tant que la transplantation ait permis d’atteindre chacun de ces objectifs, mais plutôt ce que des individus puissants pourraient tenter s’ils avaient accès à une réserve illimitée d’organes humains.
Les preuves concernant l’industrie chinoise du prélèvement forcé d’organes
La perspective d’un usage abusif des technologies de transplantation est d’autant plus alarmante que les preuves de prélèvements forcés d’organes en Chine dépassent largement le stade de la simple spéculation.
En juin 2019, le China Tribunal : une instance indépendante présidée par Sir Geoffrey Nice, qui avait auparavant dirigé l’accusation contre l’ancien président yougoslave Slobodan Milošević, a conclu que des prélèvements forcés d’organes étaient pratiqués en Chine, à grande échelle et depuis des années. Il a identifié les pratiquants du Falun Gong comme étant l’une des sources principales, si ce n’est la source principale, de ces organes.
Le tribunal a examiné des éléments tels que des délais d’attente anormalement courts pour une transplantation, une infrastructure médicale très développée, ainsi que des écarts importants entre le nombre de transplantations déclarées et celui des donneurs volontaires disponibles.
En juin 2021, des experts des Nations unies en matière de droits de l’homme ont fait part de leur vive inquiétude face à des informations crédibles faisant état de prélèvements forcés d’organes sur des personnes issues de minorités détenues, notamment des pratiquants du Falun Gong, des Ouïghours, des Tibétains et d’autres groupes.
Selon ces experts, des détenus auraient été soumis à des analyses sanguines et à des examens de leurs organes sans avoir donné leur consentement éclairé. Les résultats auraient ensuite été intégrés dans des bases de données répertoriant des sources potentielles d’organes, facilitant ainsi les transplantations.
D’autres éléments sont apparus dans une étude publiée en 2022 dans l’American Journal of Transplantation. Les chercheurs ont analysé 2 838 articles scientifiques chinois consacrés à la transplantation et ont identifié 71 rapports dans lesquels la mort cérébrale n’avait pas pu être établie de manière conforme avant le prélèvement des organes. Leurs conclusions suggèrent fortement que des chirurgiens ont participé à des exécutions en prélevant des organes.
Ces éléments démontrent pourquoi les interrogations concernant les programmes de soins de santé destinés à une élite ne peuvent être balayées comme de simples soupçons infondés. Les enquêteurs ont déjà mis au jour des preuves substantielles d’un système de transplantation dans lequel des vies humaines ont été sacrifiées pour obtenir des organes.
La question de savoir si le Projet 981 a eu recours à ce système reste ouverte, mais cette éventualité mérite un examen approfondi.
N’importe qui pourrait devenir un donneur compatible, ou presque parfaitement compatible
L’une des implications les plus troublantes d’un système d’approvisionnement en organes sans aucune restriction concerne la compatibilité tissulaire.
La transplantation d’organes nécessite généralement, pour les receveurs, la prise de médicaments immunosuppresseurs afin de prévenir le rejet. Ces traitements affaiblissent le système immunitaire, augmentant ainsi le risque d’infections et d’autres complications.
Un facteur déterminant dans le phénomène de rejet est la compatibilité liée aux antigènes des leucocytes humains (HLA). Les protéines HLA aident le système immunitaire à distinguer les cellules propres à l’organisme des tissus étrangers. Une meilleure compatibilité entre le donneur et le receveur peut améliorer les résultats de la transplantation, notamment dans le cas des greffes de rein.
Dans des cas exceptionnels, comme lors d’une transplantation entre jumeaux génétiquement identiques, la compatibilité immunitaire peut suffire à éviter un traitement immunosuppresseur à long terme. Pour des individus sans lien de parenté, même une excellente compatibilité HLA ne garantit pas l’absence de rejet et ne dispense pas de la prise de médicaments.
Néanmoins, trouver un donneur présentant une compatibilité élevée peut offrir des avantages médicaux significatifs.
Pour les patients en attente d’une greffe, l’accès à un organe dépend des dons, de l’éligibilité médicale et des procédures d’attribution. En règle générale, ils ne peuvent pas simplement exiger qu’un organe compatible leur soit fourni immédiatement.
Mais imaginez un système dans lequel ces restrictions ne s’appliqueraient pas à l’élite politique.
Avec une population d’environ 1,4 milliard d’habitants, la Chine dispose d’un vivier immense d’individus susceptibles d’être compatibles avec un receveur donné. Plus le groupe soumis à un dépistage médical est vaste, plus les chances d’identifier des donneurs hautement compatibles sont élevées.

Si des responsables influents pouvaient sélectionner des donneurs potentiels au sein d’une telle population, sans se soucier du consentement ou de la vie humaine, trouver un organe approprié reviendrait simplement à identifier et localiser la « bonne » personne.
Pour quelqu’un se trouvant dans une telle position, l’être humain fournissant l’organe pourrait ne plus avoir aucune importance ; seule la compatibilité biologique compterait.
Le danger des bases de données génétiques à l’échelle nationale
Cette perspective devient encore plus préoccupante si on la considère à la lumière de la collecte massive d’informations génétiques et biométriques menée par la Chine.
L’organisation Human Rights Watch a documenté une collecte généralisée d’ADN par la police chinoise, incluant des prélèvements effectués sur des personnes qui n’étaient soupçonnées d’aucun crime. En 2024, l’organisation a rapporté que les bases de données policières chinoises, consultables à l’échelle nationale, pourraient contenir plus de 140 millions de profils ADN.
Ces données génétiques à usage médico-légal ne suffisent pas, en soi, à établir une compatibilité pour un don d’organe. Toutefois, leur existence témoigne de l’ampleur extraordinaire de la collecte d’informations génétiques déjà entreprise par les autorités chinoises.
Plus significatifs encore sont les rapports parvenus aux experts des Nations unies en matière de droits humains, faisant état d’examens médicaux pratiqués sur des populations minoritaires détenues. Selon ces rapports, des analyses sanguines et des examens des organes auraient servi à constituer des bases de données répertoriant des sources potentielles d’organes.
Il s’agit là d’une nuance particulièrement effrayante : au lieu de servir uniquement à des fins de maintien de l’ordre, une telle base de données pourrait permettre de sélectionner des individus vivants en fonction de leur compatibilité en tant que donneurs d’organes.
L’étendue réelle des bases de données médicales et génétiques chinoises demeure incertaine. Il n’est pas non plus établi que le Projet 981 ait accès à ces dossiers. Mais les possibilités d’extension et d’abus sont immenses dans un pays où le gouvernement exerce un contrôle étroit sur les données personnelles et où les individus soumis à des examens médicaux obligatoires n’ont, en pratique, guère la possibilité de refuser.
Quand les êtres humains deviennent une chaîne d’approvisionnement
Les implications dépassent largement le cadre des minorités religieuses et ethniques persécutées en Chine.

Depuis des années, des enquêteurs ont rassemblé des preuves montrant que des pratiquants du Falun Gong, ainsi que des membres d’autres groupes détenus, sont utilisés comme sources involontaires d’organes. Les conclusions du Tribunal sur la Chine (China Tribunal) et les préoccupations exprimées par des experts de l’ONU constituent un avertissement grave quant aux conséquences possibles lorsque des détenus sont privés de toute protection contre de tels abus.
Cependant, si l’objectif n’est plus d’obtenir un grand nombre d’organes, mais de trouver une compatibilité biologique spécifique, le cercle des victimes potentielles pourrait s’élargir considérablement.
Il n’est pas nécessaire d’être un dissident politique, un croyant ou un membre d’une minorité persécutée pour devenir vulnérable. Dans un système qui autorise le prélèvement ciblé d’organes, le facteur déterminant pourrait simplement être la compatibilité des organes d’une personne avec les besoins d’un individu jouissant d’un pouvoir politique plus important.
Le recours, tel qu’il a été rapporté, à des bases de données médicales pour identifier des donneurs potentiels rend cette perspective particulièrement inquiétante. Ce qui commence par l’exploitation de groupes de personnes incarcérées pourrait, si le phénomène s’étend, exposer des citoyens ordinaires au même danger.
La question fondamentale est de savoir ce qui se produit lorsqu’un gouvernement commence à traiter des êtres humains comme des ressources destinées à être consommées au profit de ceux qui détiennent le pouvoir.
Le pétrole, le gaz naturel, le bois et d’autres ressources naturelles peuvent être extraits et utilisés pour servir les priorités des dirigeants. Lorsque des êtres humains sont perçus de la même manière, leurs corps deviennent une source supplémentaire de matériaux précieux, et la distinction entre soin médical et mise à mort systématique finit par s’estomper.
Un tel système peut mener à des crimes contre l’humanité, à des massacres et — dès lors que l’intention de détruire un groupe protégé est établie — à un génocide.
Le prix terrible de la quête de l’immortalité
Les ambitions du Projet 981 soulèvent des questions auxquelles les documents promotionnels sur l’innovation médicale et la longévité ne sauraient répondre.
Qui fournirait les organes de remplacement si les plus hauts responsables chinois avaient recours à des procédures de transplantation de plus en plus agressives ? Les bases de données médicales et génétiques du gouvernement pourraient-elles servir à identifier des individus compatibles ? Et quelles garanties empêcheraient que des êtres humains ne soient sacrifiés pour prolonger la vie de l’élite politique ?
La conversation entre Xi Jinping et Vladimir Poutine n’a pas apporté de réponse à ces interrogations. Elle a toutefois révélé une fascination extraordinaire pour la prolongation de la vie par le biais de remplacements répétés d’organes.
Si l’on met cette ambition en perspective avec les éléments attestant de prélèvements forcés d’organes en Chine, les implications en deviennent profondément troublantes.
Le danger majeur ne réside pas simplement dans le fait que des dirigeants puissants puissent chercher à vivre jusqu’à 150 ans. Il tient au fait qu’ils pourraient considérer d’autres vies humaines comme un prix acceptable à payer pour atteindre cet objectif.
Pour le commun des mortels, la perspective effroyable est que, aux yeux de l’élite au pouvoir, leur valeur ne soit un jour plus définie par ce qu’ils sont, mais par les organes qu’ils portent en eux.
Rédacteur Charlotte Clémence
Source : Behind the Xi-Putin Open-Mic Exchange: Project 981 and the CCP’s Organ Harvesting Industry
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