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Histoire. Années 1920 : comment le Parti communiste chinois a infiltré les organes centraux du Kuomintang avant de s’imposer à la Chine

CHINE ANCIENNE > Histoire

En 1919, Lénine fonde à Moscou l’Internationale communiste (Komintern), chargée de susciter des révolutions dans le monde entier. En Europe, les tentatives en Hongrie, Allemagne et en Bulgarie échouent l’une après l’autre. Moscou tourne alors son regard vers l’Asie. La Chine lui apparaît comme une brèche possible. Ce choix n’a rien de fortuit et se traduit par l’envoi d’émissaires, de conseillers et d’argent. Ce qui suit montre comment, dans les années 1920, un petit Parti communiste chinois (PCC) a pénétré les organes centraux du Kuomintang (KMT), Parti nationaliste fondé par Sun Yat-sen, avant de s’imposer à la Chine.

Une décision venue de Moscou

Le Parti communiste chinois (PCC) naît en 1921 à Shanghai avec l’aide du Komintern, organisation dirigée depuis Moscou. En décembre 1921, son représentant Maring (Henk Sneevliet) rencontre Sun Yat-sen et propose une coopération entre le KMT et le PCC. Le PCC compte alors quelques centaines de membres. Le KMT, de son côté, est un parti plus ancien, issu de la Tongmenghui (Ligue jurée), du Parti nationaliste et du Parti révolutionnaire chinois, qui occupe Canton. En octobre 1919, Sun Yat-sen, son fondateur et premier président provisoire de la République de Chine, le réorganise sous le nom de Parti nationaliste chinois.

En ce moment-là, les puissances étrangères reconnaissent le gouvernement de Pékin, dominé par des chefs militaires, et non celui de Canton, dirigé par le KMT.

Sun Yat-sen veut alors unifier une Chine morcelée entre seigneurs de la guerre, mais le KMT manque d’argent et d’armes. Sun Yat-sen ne peut guère compter sur l’appui des puissances occidentales, qui soutiennent le gouvernement de Pékin, et les finances de son gouvernement de Canton sont précaires. Il se tourne alors vers l’Union soviétique.

Années 1920 : comment le Parti communiste chinois a infiltré les organes centraux du Kuomintang avant de s’imposer à la Chine
La Chine en 1923 — Les puissances étrangères et les factions chinoises. (Image : Yi Ming / générée par ChatGpt)

Le 26 janvier 1923, Sun Yat-sen signe à Shanghai avec l’émissaire soviétique Adolf Joffe une déclaration commune (texte intégral en annexe). Elle affirme que l’organisation communiste et le système soviétique ne peuvent être adoptés en Chine, faute de conditions nécessaires à leur réussite. Le texte ne détaille pas ces conditions. La Chine est alors un pays majoritairement paysan, où la classe ouvrière industrielle reste très réduite. Sun Yat-sen accepte alors une alliance avec le PCC : Moscou promet en retour une aide militaire et politique au KMT.

Les deux partis ne décrivent pas cet accord de la même façon. D’après une étude publiée dans The China Quarterly, seul le PCC parlait de « front uni ». Pour le KMT, il s’agissait de « tolérer les communistes » (容共,rong gong) : c’est-à-dire de laisser des communistes entrer à titre individuel dans un parti plus ancien. Selon l’historiographie, Sun Yat-sen demandait que les communistes respectent le programme et la discipline du KMT. Le troisième congrès du PCC, en juin 1923, adopte pourtant la ligne du Komintern : les communistes entreront au KMT à titre individuel, tout en conservant leur propre organisation, ses cellules et sa direction, orientée par les envoyés de Moscou. Un militant communiste peut être, en même temps, membre du KMT et soumis à la discipline d’un autre parti.

Des membres du Parti communiste chinois occupent des postes clés du KMT

En octobre 1923, le Komintern envoie à Canton Mikhaïl Borodine comme conseiller politique. Les conseillers soviétiques aident Sun Yat-sen à réorganiser le KMT selon le modèle léniniste, avec un parti centralisé et discipliné.

Années 1920 : comment le Parti communiste chinois a infiltré les organes centraux du Kuomintang avant de s’imposer à la Chine
Scène du premier congrès national du Kuomintang chinois. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Lors du premier congrès du KMT, en janvier 1924, 3 des 24 membres titulaires du Comité exécutif central du KMT et 7 des 17 suppléants sont des membres du PCC : soit environ un quart des sièges. Plusieurs membres du PCC se voient confier des départements clés du KMT : Tan Pingshan, membre du PCC, dirige le département de l’organisation du KMT, Lin Boqu, membre du PCC, celui des paysans. Mao Zedong, membre du PCC et élu suppléant, assurera plus tard l’intérim à la tête du département de la Propagande du KMT.

Ces postes touchent au recrutement des adhérents, à la propagande et à la mobilisation des campagnes. Le procédé tient en quatre traits : l’adhésion individuelle à un parti plus ancien, le maintien d’une organisation distincte dirigée de l’extérieur, l’occupation de postes d’organisation, de propagande et de formation militaire, des consignes du PCC qui restent internes.

Des membres du PCC à l’académie militaire de Whampoa

En mai 1924, le KMT ouvre près de Canton l’académie militaire de Whampoa. Elle est financée par l’URSS, qui fournit aussi des conseillers et des armes. Tchang Kaï-chek, membre du KMT, en est le commandant. Zhou Enlai, membre du PCC, y dirige à partir de l’automne 1924 le département politique, un poste du KMT. De nombreux instructeurs politiques sont, comme lui, membres du PCC. Selon l’Encyclopædia Universalis, l’aide de Moscou passait par les communistes chinois, qui pratiquaient alors l’« entrisme » : entrer dans un parti pour en infléchir la ligne de l’intérieur.

Entre 1924 et 1926, l’académie accueille plus de 7 000 élèves.

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En 1924, Sun Yat-sen prononça un discours lors de la cérémonie d’ouverture de l’École militaire de Whampoa. L’Occidental en costume blanc, debout au pied de l’estrade, était le représentant de l’Union soviétique. (Image : wikimedia / http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Sunys.JPG / Domaine public)

Des alertes dans les rangs du KMT

Certains membres du KMT voient le danger. En juin 1924, trois membres de la Commission centrale de contrôle du KMT : Deng Zeru, Zhang Ji et Xie Chi, déposent une motion d’accusation contre les membres du PCC, soupçonnés de constituer au sein du KMT des cellules obéissant à la direction du PCC. Sans le soutien de Sun Yat-sen, elle échoue.

Sun Yat-sen meurt en mars 1925. La question de la tolérance envers les communistes divise de plus en plus le KMT. En novembre 1925, des vétérans du KMT, dont Xie Chi et Zou Lu, réunis au temple de Biyun, près de Pékin, annoncent leur rupture avec les communistes.

1927 : la rupture entre le KMT et le PCC

Au printemps 1925, le PCC comptait moins de 1 000 membres. Au printemps 1927, plus de 57 000. À Shanghai, le Syndicat général, dirigé par le PCC, lance trois insurrections armées, dont la dernière le 21 mars 1927. Selon l’historien Stephen A. Smith, les dirigeants du KMT craignent que le PCC utilise l’alliance pour se renforcer, et la base du KMT s’inquiète de la violence des réformes agraires dans les campagnes que contrôle le PCC.

Le 12 avril 1927, Tchang Kaï-chek, commandant en chef de l’armée du KMT, fait désarmer les milices ouvrières de Shanghai et engage une répression des communistes, qui s’étend ensuite aux régions tenues par le KMT. Le PCC, qui comptait environ 58 000 membres au début de 1927, en compte moins de 10 000 à la fin de l’année.

Chassé du KMT, le PCC se replie dans les campagnes et constitue sa propre armée, avec les cadres et les connaissances militaires acquis pendant l’alliance. En 1937, face à l’invasion japonaise, les deux partis concluent une nouvelle alliance, qui n’arrête pas leur rivalité : des affrontements armés opposent régulièrement leurs troupes, dont l’incident de la Nouvelle Quatrième armée, en janvier 1941. Pendant cette guerre, l’armée nationaliste engage la majeure partie de ses troupes et subit d’énormes pertes humaines. Le PCC lui continue son programme d’infiltration et d’expansion, son objectif est autre, comme ces trois vérités que le PCC a caché. La guerre civile entre les deux partis reprend après 1945 et s’achève en 1949 : le KMT se réfugie à Taïwan et le PCC proclame la République populaire de Chine. 

Après 1949, le PCC gouverne la Chine sans opposition organisée. Selon les historiens, la seule Grande Famine de 1958-1962 a fait entre 15 et plus de 40 millions de morts. Depuis, la répression n’a jamais cessé. Aujourd'hui, elle vise les pratiquants du Falun Gong, les Ouïghours, les Tibétains, les chrétiens, d’autres citoyens chinois, et jusqu’aux propres responsables du parti.

Dans la chronologie officielle du Parti communiste chinois établie par le Bureau de recherche sur l’histoire du Parti et publiée en ligne par le Quotidien du peuple, la Déclaration Sun Yat-sen - Joffe de 1923 apparaît comme un soutien soviétique à la révolution chinoise : son premier article, qui écarte l’organisation communiste et le système soviétique pour la Chine, n’y est pas mentionné.


Notes : 

Déclaration commune Sun Yat-sen – Joffe (Shanghai, 26 janvier 1923)

M. Joffe a eu à Shanghai plusieurs entretiens avec le Dr Sun Yat-sen. Sur les grandes questions touchant aux relations sino-russes, leurs vues concordent, et les points suivants ressortent tout particulièrement :

  1. Le Dr Sun Yat-sen estime que l’organisation communiste, et même le système soviétique, ne peuvent en fait pas être adoptés en Chine, car les conditions qui permettraient la réussite de ce communisme ou de ce système soviétique n’y existent pas. M. Joffe partage pleinement cette opinion. Il considère en outre que la question la plus importante et la plus urgente pour la Chine est de réussir l’unification de la République et d’obtenir une complète indépendance nationale. Pour cette grande tâche, M. Joffe assure le Dr Sun que la Chine peut compter sur la sympathie la plus chaleureuse du peuple russe et s’appuyer sur l’aide de la Russie.
  2. Afin de clarifier cette situation, le Dr Sun Yat-sen demande à M. Joffe de réaffirmer de façon formelle, une fois encore, les principes énoncés dans la note adressée à la Chine par la Russie le 27 septembre 1920. M. Joffe les confirme aussitôt et déclare formellement au Dr Sun que le gouvernement russe est prêt, et désireux, d’ouvrir de nouvelles négociations sino-russes sur la base de l’abandon par la Russie de tous les traités conclus avec la Chine à l’époque du gouvernement impérial et de tous les droits obtenus par contrainte. Ces traités comprennent les conventions relatives au chemin de fer de l’Est chinois. (La gestion de cette ligne est mentionnée expressément à l’article 7 de la note précitée.).
  3. Étant admis que l’ensemble de la question du chemin de fer de l’Est chinois ne peut être réglé de manière satisfaisante que par une conférence sino-russe appropriée, le Dr Sun Yat-sen juge que, dans l’état actuel des choses, il convient de trouver pour la gestion de la ligne un arrangement adapté. Il convient avec M. Joffe que le régime actuel de gestion ne peut être réorganisé provisoirement que par une concertation entre les gouvernements chinois et russe, sans idée préconçue, et sans porter atteinte aux droits réels et aux intérêts particuliers des deux parties. Le Dr Sun juge en même temps que ce point devrait être discuté avec le général Zhang Zuolin.
  4. M. Joffe déclare formellement au Dr Sun (qui s’en dit pleinement satisfait) que le gouvernement russe actuel n’a ni n’a jamais eu l’intention ou le but de mener une politique impérialiste en Mongolie extérieure, ni de l’en détacher de la Chine. Le Dr Sun estime en conséquence que les troupes russes n’ont pas besoin de se retirer immédiatement de Mongolie extérieure, eu égard aux intérêts réels et aux nécessités de la Chine : le gouvernement actuel de Pékin, faible et impuissant, ne serait pas en mesure d’empêcher, après un retrait des troupes russes, les menées et la résistance des Russes blancs contre la Russie rouge, d’où naîtrait une situation plus grave encore que la situation présente.

M. Joffe et le Dr Sun Yat-sen se sont quittés dans les termes les plus cordiaux et les plus courtois. M. Joffe, en quittant le Japon, reviendra dans le Sud, puis se rendra à Pékin.

Shanghai, le 26 janvier 1923 (Signé : Sun Yat-sen, Joffe)

(traduction du texte chinois ; texte intégral)

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