Soong Ching-ling, veuve de Sun Yat-sen - fondateur de la République de Chine - est restée en Chine continentale après 1949 et y est morte en 1981, sous le régime du Parti communiste chinois (PCC). Pourquoi ce choix ? Selon Chen Yinan, auteur qui écrit depuis longtemps sur l’histoire du PCC, Soong Ching-ling avait déjà rejoint le parti en secret dès les années 1930, lors d’un passage en Union soviétique. L’historien Xin Haonian, installé aux États-Unis, y voit au contraire une femme séduite par le communisme, qui n’aurait compris que tardivement la nature du régime.
Une famille chrétienne de Shanghai et un mariage contre l’avis des parents
Née en 1893, Soong Ching-ling est la fille de Soong Chia-shu (Charlie Soong), missionnaire et riche commerçant, ami de Sun Yat-sen.

Après des études aux États-Unis, elle devient en 1913 la secrétaire de Sun Yat-sen, exilé au Japon après l’échec de la « Seconde Révolution » lancée contre Yuan Shikai, commanditaire de l’assassinat de Song Jiaoren, chef du Kuomintang (KMT) et partisan de la démocratie parlementaire.
En 1915, malgré l’opposition de ses parents, qui la retiennent chez elle à Shanghai, Soong Ching-ling, 22 ans, rejoint Sun Yat-sen au Japon et l’épouse. De son côté, Sun Yat-sen, de 27 ans son aîné, avait décidé de divorcer de sa première épouse, Lu Muzhen, afin d’épouser Soong Ching-ling, alors chrétienne. Soong Chia-shu arrive trop tard pour empêcher la cérémonie de sa fille.
Soong Ching-ling a confié dans les années 1930 au journaliste américain Edgar Snow, qui lui demandait comment elle était tombée amoureuse de Sun Yat-sen : « À l’époque, ce n’était pas de l’amour que j’éprouvais pour lui, mais de l’admiration. »
1923-1926, l’alliance avec Moscou et la mort de Sun Yat-sen
En 1923, Sun Yat-sen engage une politique d’alliance avec la Russie et de tolérance envers les communistes. Il meurt en mars 1925. Un testament est alors publié en son nom pour demander que l’alliance avec la Russie soit poursuivie : il aurait en réalité été rédigé par d’autres, en présence de Soong Ching-ling. Dans les mois qui suivent, l’Internationale communiste cherche à s’appuyer sur le prestige de « Madame Sun » ; en janvier 1926, celle-ci est élue au comité exécutif central du Kuomintang.
Après la mort de Sun Yat-sen, Soong Ching-ling se rapproche du PCC
Selon l’historien Xin Haonian, Soong Ching-ling était une femme chaleureuse, franche, droite et loyale. À l’époque de l’alliance avec Moscou, elle s’est fait un cercle d’amis communistes et, jeune, naïve et sans méfiance, elle s’est laissé séduire par les idées communistes, et aussi abuser.
Pour Xin Haonian, les idées de Soong Ching-ling ont profondément changé après la mort de Sun Yat-sen et elle s’est rangée du côté du PCC. Lors d’un séjour en Union soviétique, elle aurait même été admise à l’Internationale communiste.

1927-1931 : de la rupture avec Tchang Kaï-chek au séjour en Europe
En avril 1927, le Kuomintang de Tchang Kaï-chek engage à Shanghai une épuration anticommuniste. Soong Ching-ling, qui invoque la politique d’alliance de Sun Yat-sen, s’y oppose et déclare que « certains de ceux qui ont dirigé la révolution se sont engagés sur une mauvaise voie ». Elle rompt publiquement avec Tchang Kaï-chek, quitte le Kuomintang et n’y reviendra pas. Elle désapprouve aussi le mariage de Tchang Kaï-chek avec sa sœur, Soong Mei-ling.
En août 1927, elle se rend en Union soviétique, où elle rencontre Staline en décembre. Elle séjourne ensuite quatre ans en Europe, lit Marx et étudie la question paysanne chinoise avec des militants de gauche exilés. Sa pensée évolue alors vers le communisme. Elle rentre à Shanghai en août 1931, à la mort de sa mère.
1933, le témoignage d’un membre du PCC sur une visite secrète de la veuve de Sun Yat-sen
Pour Chen Yinan, Soong Ching-ling avait déjà rejoint le PCC en secret, et il s’appuie sur un texte de souvenirs de Liao Chengzhi, membre du PCC. D’après ce récit, Liao Chengzhi a été libéré au printemps 1933 d’un centre de détention de la Concession internationale de Shanghai, grâce à l’intervention de Soong Ching-ling et d’autres personnes. En mai, la veuve de Sun Yat-sen s’est présentée chez lui sans prévenir et lui a dit : « Je ne peux pas rester longtemps aujourd’hui. Je viens de la part de la plus haute instance. » Liao Chengzhi a demandé de qui il s’agissait. Elle a répondu : « L’Internationale ! », puis a ajouté : « L’Internationale communiste. »
Soong Ching-ling s’est ensuite enquise de la poursuite du travail clandestin à Shanghai et lui a demandé la liste des traîtres qu’il connaissait (d’anciens membres du PCC passés du côté des autorités nationalistes). Il a aussitôt écrit les noms sur une étroite bande de papier. Elle l’a roulée dans une cigarette, qu’elle a glissée dans son sac avant de partir. Liao Chengzhi a gardé ce secret pendant plus de cinquante ans, sans jamais oser en parler à personne. Chen Yinan en conclut que Soong Ching-ling agissait alors sur mission de l’Internationale communiste.
De l’incident de Xi’an à 1949, un soutien assumé au PCC
D’après le Recueil commémoratif Soong Ching-ling (宋庆龄纪念文集), publié en 1982 aux Éditions du Peuple (人民出版社) en Chine, le 12 décembre 1936, le général Zhang Xueliang fait arrêter Tchang Kaï-chek à Xi’an. Le soir même, Kong Xiangxi, ministre des Finances et beau-frère de Soong Ching-ling, lui demande de cosigner une déclaration condamnant Zhang Xueliang. Soong Ching-ling refuse : à la place de Zhang Xueliang, aurait-elle dit, elle aurait agi de même, voire plus fermement. Elle se serait aussi dite « très contente » de l’arrestation de Tchang Kaï-chek et aurait plaidé pour que l’on fasse pression sur Tchang Kaï-chek. Ces faits sont rapportés par Li Yun, membre du PCC et secrétaire de Soong Ching-ling. Staline, de son côté, qui voyait en Tchang Kaï-chek le seul chef capable de mener la résistance au Japon, aurait ordonné à Mao Zedong de ne pas le tuer.
En 1938, Soong Ching-ling fonde à Hong Kong la Ligue pour la défense de la Chine, qui collecte fonds et matériel médical, en grande partie acheminés vers les bases communistes, et organise la venue de médecins et de journalistes étrangers dans ces zones.
Le 22 juillet 1946, au début de la guerre civile entre le KMT et le PCC, Soong Ching-ling publie à Shanghai une déclaration qui fait grand bruit en Chine et à l’étranger, qui est intitulée Déclaration sur la formation d’un gouvernement de coalition et appel au peuple américain pour qu’il empêche son gouvernement d’apporter une aide militaire au KMT (關於促成組織聯合政府並呼籲美國人民制止他們的政府在軍事上援助國民黨的聲明). Dans cette déclaration, elle demande aux États-Unis de cesser d’aider le gouvernement nationaliste pour ne pas agraver la guerre civile alors qu’elle-même fournit du matériel médical au PCC.
En août 1947, alors que le gouvernement de Tchang Kaï-chek, en difficulté sur le plan militaire, cherche à négocier avec le PCC, sa sœur Soong Mei-ling se rend à Shanghai pour lui demander de servir d’intermédiaire, mais Soong Ching-ling refuse. Le 20 février 1949, elle écrit à Mao Zedong et à d’autres dirigeants : « Mon esprit suivra toujours votre cause. »
En 1949, la veuve de Sun Yat-sen refuse de quitter la Chine continentale
En 1949, vaincu par le PCC dans la guerre civile, le Kuomintang a replié son gouvernement à Taïwan. Tchang Kaï-chek était le beau-frère de Soong Ching-ling. Lui-même et les deux sœurs de celle-ci sont intervenus tour à tour pour la convaincre de quitter le continent, mais elle a refusé. Elle est restée pour coopérer avec le PCC, alors que celui-ci avait chassé du continent, jusqu’à Taïwan, la République de Chine fondée par Sun Yat-sen, un choix que beaucoup ne s’expliquent toujours pas.
Invitée en juin 1949 à la Conférence politique consultative à Pékin, elle est élue vice-présidente du gouvernement populaire central, et assiste le 1er octobre à la proclamation de la République populaire. Le jour même, Tchang Kaï-chek écrit dans son journal : « Les bandits communistes ont établi à Pékin un " gouvernement populaire " factice […] avec six vice-présidents, dont Soong Ching-ling. L’âme de [Sun Yat-sen] au ciel ne peut qu’en être troublée. Traître à la nation, ennemi de la famille, sa faute dépasse celle des bandits communistes. »
Pendant les premières années du pouvoir communiste, le PCC a respecté Soong Ching-ling. Ensuite, elle a surtout été tenue à l’écart, réduite à un rôle de symbole.

1957 : une lettre de critique au PCC et un voyage à Moscou
En 1957, le PCC a appelé la population à s’exprimer librement et à critiquer le parti (campagne des Cent Fleurs), avant de resserrer l’étau en lançant la campagne anti-droitiers. Ceux qui avaient critiqué le PCC ont été désignés comme « droitiers », et beaucoup ont été envoyés en rééducation par le travail.
Selon un dossier approuvé en novembre 1994 par le secrétariat du comité central du PCC, Soong Ching-ling a alors écrit au comité central : « Le comité central a appelé à tout dire et à tout exprimer librement, pourquoi revenir en arrière ? Le Parti communiste ne craignait ni les huit millions de soldats du Kuomintang ni l’impérialisme américain, alors pourquoi craindre que le peuple renverse la direction du parti et le gouvernement populaire ? » Elle ajoutait avoir réfléchi plus de deux mois à la campagne anti-droitiers sans parvenir à la comprendre.
En novembre de la même année, sans aucun statut officiel de membre du PCC, elle s’est pourtant rendue en Union soviétique comme membre à part entière de la délégation du PCC, où son rang venait juste après celui de Mao Zedong, dirigeant du parti, pour la conférence des partis communistes et ouvriers des pays socialistes. Quand Mao Zedong a signé la déclaration finale, elle était assise à ses côtés. Selon Chen Yinan, peu de gens savaient qu’elle y siégeait en réalité comme membre de longue date du PCC.
1959, Mao Zedong ne voit plus Soong Ching-ling comme une camarade
En avril 1959, Soong Ching-ling a été proposée au poste de vice-présidente de la République populaire de Chine et a décliné à deux reprises : « Je suis dépassée, ma pensée ne suit plus. On me donne un titre pour la forme, pour faire de la figuration, et cela nuit au pays. » Lors de la discussion au bureau politique du PCC, Mao Zedong faisait partie des opposants à cette nomination. Il a déclaré : « Soong est une camarade de notre révolution démocratique. À l’époque de la révolution socialiste, elle ne peut plus marcher avec nous. »
Pendant la Révolution culturelle, sept lettres de critique et un Mao Zedong prêt à la laisser partir
Pendant la Révolution culturelle de 1966 à 1976, Soong Ching-ling a écrit sept lettres à Mao Zedong et au comité central du PCC pour dire son incompréhension et son rejet. Elle a aussi eu, à trois reprises, des pensées de lassitude de vivre. À cette époque, le comité central lui a demandé d’étudier, de critiquer et de dénoncer le président de la République populaire de Chine Liu Shaoqi, désigné comme traître et agent infiltré. Elle a écrit : « Je ne le ferai pas. Le président Liu Shaoqi a travaillé trente ou quarante ans au comité central, et aujourd’hui il serait un traître et un agent infiltré ! Je n’y crois pas. […] Comment peut-on arrêter les gens au hasard, les persécuter, les pousser à la mort ? Le comité central doit prendre la parole. »

En mars 1970, Mao Zedong a dit au Premier ministre Zhou Enlai : « Elle [Soong Ching-ling] n’aime pas les changements d’aujourd’hui. Elle peut aller de l’autre côté du détroit, à Hong Kong ou à l’étranger, je ne la retiendrai pas. » Zhou Enlai et d’autres dirigeants ont transmis ces paroles en les présentant comme un conseil d’aller se détendre ailleurs. Soong Ching-ling a répondu : « Ma présence vous gêne-t-elle encore ? Toute ma vie, je dois la finir sur cette terre, y faire mes derniers pas. »
1980 et 1981, une dernière lettre et une adhésion annoncée par le PCC
En novembre 1980, Soong Ching-ling a écrit au comité central du PCC une dernière lettre, dans laquelle elle demandait que l’on tire le bilan des blessures infligées au pays et au peuple par les campagnes politiques depuis la fondation de la République populaire de Chine. Elle y écrivait : « Ne me placez pas à côté du père de la nation [Sun Yat-sen], je n’en suis pas digne. »
Soong Ching-ling est morte le 29 mai 1981 à Pékin, à 88 ans. Quinze jours plus tôt, le comité central du PCC avait annoncé son admission comme membre à part entière. Pour Chen Yinan, il ne s’agissait que d’une cérémonie destinée à rendre publique une appartenance de longue date.
Selon un article publié en 2011 par le site chinois du Quotidien du Peuple, Soong Ching-ling était devenue communiste dès le début des années 1930 et travaillait pour l’Internationale communiste et pour le PCC, notamment dans le renseignement. Pan Hannian, responsable du renseignement clandestin du PCC à Shanghai, disait d’elle : « Personne d’autre n’aurait pu jouer le rôle particulier qu’elle a joué, par son statut et sa position. »
Pourtant, lorsqu’elle demande à adhérer en avril 1957, le comité central estime qu’elle serait, pour l’instant, plus utile à la révolution en restant en dehors du parti, et elle s’y range. Elle n’est admise que le 15 mai 1981, sur son lit de mort, selon les sources officielles. L’historien He Fang rapporte toutefois qu’elle aurait répondu en souriant : « Ce serait un peu forcé, non ? Cela fait 31 ans, mon cœur s’est refroidi, le chemin de ma vie touche à sa fin. »
L’historien Xin Haonian propose une autre lecture des dernières années de la veuve
Pour Xin Haonian, après 1949, Soong Ching-ling avait compris la situation. Elle s’opposait au changement du nom du pays, c’est-à-dire au remplacement de la République de Chine par la République populaire de Chine, car la République de Chine avait été fondée par Sun Yat-sen, et la rayer revenait à l’enterrer.
L’historien estime aussi que, comme beaucoup de vieux membres du Kuomintang et de l’aile gauche du Kuomintang (le courant favorable à l’alliance avec Moscou), elle a peu à peu découvert que le PCC était plus autoritaire encore que le Kuomintang : pour le Kuomintang, il s’agissait de savoir s’il y avait un peu plus ou un peu moins de démocratie, alors que pour le PCC la démocratie n’existait tout simplement pas. Xin Haonian souligne que ces personnes, issues de l’ancienne société, avaient écrit des articles virulents contre Tchang Kaï-chek et le Kuomintang sans pour autant mettre leur vie en péril : elles ne pouvaient manquer de faire la comparaison avec les purges du PCC.
Pourtant, quand elles ont pris conscience de la réalité et exprimé leurs critiques, il était déjà trop tard : elles ont été étiquetées « droitiers » ou envoyées en rééducation par le travail, et rares sont celles qui s’en sont bien sorties. Xin Haonian affirme que Soong Ching-ling a critiqué à de nombreuses reprises, après 1949, le système du parti unique, et que toutes ses remarques ont été étouffées. Son éveil ne pouvait donc pas être dit publiquement.
Quant au refus de la veuve, peu avant sa mort, de régler la question de son appartenance au parti, et à son insistance pour ne pas reposer dans le cimetière révolutionnaire (le cimetière que le PCC réserve aux héros de la révolution) mais près de ses parents, Xin Haonian y voit la dernière manifestation de son éveil intérieur, et la seule manifestation publique.
Xin Haonian rappelle aussi que, pendant la Révolution culturelle, des gardes rouges ont ouvert la sépulture des parents de Soong Ching-ling, au cimetière international de Shanghai, et jeté à l’écart leurs corps enveloppés de tissu blanc.
L’une des dernières demandes de Soong Ching-ling était : « Après ma mort, je veux retourner reposer à Shanghai, avec mes parents. »
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