Alors que la République populaire de Chine et la République de Chine (Taïwan) suivent désormais des chemins politiques et idéologiques distincts, une question essentielle se pose : Quelle est la relation historique entre Taïwan et la Chine ?
C’est en replaçant l’héritage de Sun Yat-sen et l’évolution de ses Trois Principes du Peupledans leur contexte historique que l’on peut éclairer les racines de cette relation complexe et toujours sensible.
Sun Yat-sen : une figure revendiquée des deux côtés du détroit
Sun Yat-sen est le fondateur de la République de Chine et du Kuomintang (KMT, le Parti nationaliste chinois). En 1949, le KMT a perdu la guerre civile contre le Parti communiste chinois (PCC) et s’est replié à Taïwan, où le gouvernement de la République de Chine s’est installé. La même année, le PCC a proclamé la République populaire de Chine en Chine continentale.
À Taïwan, Sun Yat-sen est appelé le « père de la nation », et la République de Chine qu’il a fondée y est considérée comme la première république démocratique d’Asie. Curieusement, le PCC, qui gouverne la Chine continentale, le met lui aussi en avant et se présente comme le continuateur de son œuvre. Pourtant, le PCC évite soigneusement de rappeler que cette République existe toujours à Taïwan. Il n’a jamais non plus ouvert, en Chine continentale, de discussion publique et complète sur elle ni sur les Trois principes du peuple.
Cette République de Chine repose sur les Trois principes du peuple (三民主義,Sanmin zhuyi). Que disent-ils exactement ? Et comment le PCC les a-t-il altérés ?

Les Trois principes du peuple de Sun Yat-sen et le discours du Parti communiste chinois
Le nationalisme
Pour Sun Yat-sen, le nationalisme signifiait l’égalité entre les peuples et le relèvement de la nation chinoise, c’est-à-dire le redressement de la Chine, alors affaiblie. Son horizon était la « grande harmonie » universelle : un monde en paix, sans conflits entre les nations.
Le PCC met aujourd’hui l’accent sur l’opposition à l’Occident. Il répète qu’« aimer le Parti communiste, c’est aimer la patrie ». Sun Yat-sen, lui, voulait emprunter à l’Occident ses meilleures institutions. Le PCC affirme au contraire que les systèmes politiques occidentaux ne conviennent pas aux « conditions propres à la Chine ».
Selon La plus grande escroquerie politique de l’histoire de la République de Chine : les manœuvres cachées derrière l’éloge de Sun Yat-sen (民國史上最大政治詐騙 推崇孫中山背後的算計) de Fu Longshan, la direction du PCC aurait donné la consigne suivante aux services de propagande : lier le « relèvement de la nation chinoise » défendu par Sun Yat-sen à la « direction du PCC ». Le but serait de faire croire à la population qu’il ne peut y avoir de relèvement de la nation sans le PCC.
Ming Chu-cheng, spécialiste de la Chine, estime que le Parti communiste chinois ne retient que le nationalisme de Sun Yat-sen, pour justifier le fait d’être le seul parti au pouvoir. Il laisse de côté les deux autres principes : les droits du peuple et le bien-être du peuple.
Les droits du peuple
Sun Yat-sen séparait deux choses : le droit de décider, qui appartient au peuple, et la capacité de gouverner, confiée à un gouvernement compétent. Il proposait une Constitution à cinq pouvoirs. Aux trois pouvoirs habituels (exécutif, législatif, judiciaire), il ajoutait le pouvoir d’examen, qui organise les concours de recrutement des fonctionnaires, et le pouvoir de contrôle, qui surveille l’administration. Il défendait aussi quatre droits civiques : élire et révoquer les dirigeants, proposer des lois, et approuver ou rejeter des lois par référendum.
Alors que le régime du PCC se définit officiellement par une formule étonnante : la « dictature démocratique du peuple ». Les mots « dictature » et « démocratique » semblent s’opposer. Cette formule vient d’un texte de Mao Zedong, publié en 1949.
Voici ce que Mao Zedong veut dire. Il y a deux catégories de personnes en Chine. La première est le « peuple ». Mao lui accorde la démocratie : le droit de s’exprimer et de participer à la vie politique. La seconde est celle des « ennemis du peuple », que Mao appelle aussi les « réactionnaires ». Il ne leur accorde pas ces droits : ils n’ont pas le droit de parler librement, et le régime exerce sur eux la dictature.
Qui décide si une personne appartient au « peuple » ou aux « ennemis du peuple » ? C’est le PCC. Les droits d’une personne dépendent donc de la catégorie où le PCC la place.
En Occident, la démocratie fonctionne autrement. Les droits de l’Homme s’appliquent à tout le monde, y compris à ceux qui s’opposent au gouvernement. Personne n’a besoin d’appartenir à une catégorie pour les obtenir.
Aujourd’hui, le PCC utilise une autre expression : la « démocratie populaire de processus entier ». Selon le PCC, les citoyens sont consultés à chaque étape d’une décision publique, et pas seulement au moment du vote. Mais cette consultation se déroule sous la direction du PCC, et sans concurrence entre plusieurs partis.

Dans ces deux cas, les dirigeants de la République populaire de Chine ne sont pas choisis par des élections où plusieurs partis se font concurrence. Le PCC dirige à la fois le pouvoir législatif, la justice et le gouvernement. Miles Yu (Yu Maochun), chercheur dans un think tank à Washington, juge la conception de Sun Yat-sen, qui veut que le pouvoir soit encadré par une Constitution, incompatible avec le régime du PCC.
Parallèlement, les droits du peuple prônés par Sun Yat-sen ont progressivement été mis en pratique à Taïwan, où siège la République de Chine. La Constitution de la République de Chine est entrée en application en 1947. Taïwan organise des élections locales depuis 1950. Les élections démocratiques au niveau national se sont mises en place progressivement dans les années 1990.
L’île a toutefois connu trente-huit ans de loi martiale (1949-1987). La première élection présidentielle au suffrage direct a eu lieu en 1996. La première alternance pacifique entre partis date de 2000. Au total, la République de Chine, aujourd’hui installée à Taïwan, en a connu trois.
L’élection, la révocation et le référendum disposent d’un cadre légal. Cela correspond aux droits d’élire, de révoquer, de proposer des lois et de les soumettre à référendum défendus par Sun Yat-sen.
Le bien-être du peuple
En matière économique, Sun Yat-sen voulait que la propriété de la terre soit répartie de manière plus égale (c’est l’« égalisation des droits fonciers ») et que le capital privé soit encadré (la « limitation du capital privé »). Il voulait empêcher à quelques grandes fortunes de dominer l’économie. Mais, il défendait la propriété privée. Pour redistribuer les terres, il proposait que l’État les rachète à l’amiable, au prix déclaré par les propriétaires.
En revanche, en Chine continentale, la réforme agraire menée par le PCC à partir de la fin des années 1940 s’est accompagnée de violences et de confiscations de biens. La Chine continentale a ensuite connu la collectivisation, puis une économie de marché où de grandes entreprises liées au pouvoir occupent une place dominante.
Sun Yat-sen voulait que les richesses profitent au peuple. En Chine continentale, le PCC contrôle l’essentiel des ressources du pays. Les inégalités liées à la richesse ne seront pas détaillées dans cet article.

Toujours selon La plus grande escroquerie politique de l’histoire de la République de Chine : les manœuvres cachées derrière l’éloge de Sun Yat-sen (民國史上最大政治詐騙 推崇孫中山背後的算計) de Fu Longshan, un cadre du PCC aurait déclaré, lors d’un séminaire interne sur la réforme du système dans les années 1990 : « En réalité, nous sommes en train de “limiter le capital du peuple et d’étendre le capital du Parti et de l’État”. C’est exactement l’inverse de la pensée de Sun Yat-sen. »
Selon Fu Longshan, une école du PCC chargée de former ses cadres disposerait d’un manuel non public. Sa consigne centrale serait : « atténuer les cinq pouvoirs, renforcer l’alliance avec la Russie soviétique ; atténuer les droits du peuple, renforcer le nationalisme ». Autrement dit, il faudrait parler le moins possible de la Constitution à cinq pouvoirs et de la démocratie voulues par Sun Yat-sen, et insister sur son alliance avec la Russie soviétique dans les années 1920 et sur son nationalisme.
Un rapport interne de la fin des années 1980 aurait recommandé de beaucoup parler du « relèvement de la nation chinoise » prôné par Sun Yat-sen. À cette époque, la foi dans l’idéal communiste s’affaiblissait. Le nationalisme de Sun Yat-sen devait prendre sa place. En même temps, il fallait empêcher strictement la diffusion de ses idées sur la Constitution et la démocratie.
Dans la Chine continentale d’aujourd’hui, on trouve des rues Sun Yat-sen, des musées et des statues à son effigie. Mais on voit difficilement les principes originaux de sa doctrine présentés dans leur intégralité. De plus, les quatre droits civiques qu’il défendait n’y sont pas exercés.
Pourquoi le PCC invoque Sun Yat-sen
L’historien Xin Haonian estime que le PCC s’est détourné des Trois principes du peuple dont il se réclame. Miles Yu pense que le PCC honore Sun Yat-sen avant tout pour servir sa politique de « front uni » envers Taïwan. Le « front uni » est une stratégie du PCC : rallier ou neutraliser les forces qui ne sont pas communistes. Le but serait d’affaiblir la légitimité de la République de Chine à Taïwan.
Le PCC met aussi en avant Soong Ching-ling, la veuve de Sun Yat-sen. Elle est restée en Chine continentale après 1949 et y a occupé de hautes fonctions. Elle a rejoint le PCC en mai 1981, deux semaines avant sa mort. Qu’il s’agisse de Sun Yat-sen ou de sa veuve, le PCC cherche à appuyer sa propre légitimité et son projet d’unification de Taïwan.
Ce que Sun Yat-sen pensait du communisme
Le 26 janvier 1923, Sun Yat-sen et Adolf Joffe, émissaire soviétique, ont publié une Déclaration commune à Shanghai. Son premier point indique que le Dr Sun estime que « l’organisation communiste, ni même le système soviétique, ne peut en fait être adoptée en Chine, car ce pays ne réunit pas les conditions de leur succès ». Adolf Joffe se disait pleinement d’accord avec cette analyse.
Sun Yat-sen a certes accepté par la suite que des communistes adhèrent au KMT à titre individuel. Mais cette Déclaration montre qu’il ne jugeait pas le communisme adapté à la Chine.
Le PCC, lui, a été fondé en 1921. Il a été guidé par l’Internationale communiste (l’organisation mondiale des partis communistes, dirigée depuis Moscou) et se réclame du marxisme-léninisme. Cette origine n’est pas celle de la pensée de Sun Yat-sen.
Pourquoi le KMT continue de coopérer avec le PCC
Le 29 avril 2005, Lien Chan, président du KMT, a rencontré Hu Jintao, dirigeant du PCC, à Pékin. C’était la première rencontre entre les chefs des deux partis depuis celle de Tchang Kaï-chek et de Mao Zedong à Chongqing, en 1945. D’autres présidents du KMT ont suivi, chacun reçu à Pékin par le dirigeant du PCC : Wu Poh-hsiung (2008), Eric Chu (4 mai 2015), Hung Hsiu-chu (novembre 2016) et Cheng Li-wun (10 avril 2026).

Lien Chan et Wu Poh-hsiung ont commencé leur voyage par Nankin, où repose Sun Yat-sen. Cheng Li-wun s’est recueillie sur sa tombe le 8 avril 2026. Eric Chu s’est recueilli devant le monument funéraire symbolique de Sun Yat-sen, au temple de Biyun, près de Pékin.
Le KMT connaît pourtant l’expérience des deux coopérations passées entre le KMT et le PCC. Malgré cela, ses présidents se rendent à plusieurs reprises en Chine continentale. Ils sont accueillis par le PCC et s’inclinent devant le mausolée de Sun Yat-sen.
En fait, ces visites ont objectivement servi le PCC. Elles lui permettent de se montrer magnanime envers l’héritier historique de Sun Yat-sen. Elles lui permettent aussi de se placer en gardien de sa mémoire. Le KMT, lui, n’a toujours pas tiré les leçons de l’histoire. Il continue d’accepter les invitations du PCC et de jouer les seconds rôles dans ce récit.
Ce qu’en dit Lai Ching-te, actuel président de Taïwan
Lai Ching-te, actuel président de Taïwan et membre du Parti démocrate progressiste (DPP), a pris position sans ambiguïté.
Le 5 octobre 2024, lors de la soirée de la fête nationale de la République de Chine, Lai Ching-te a déclaré : la République de Chine a été fondée en 1911-1912, la République populaire de Chine seulement en 1949. Plus jeune, cette dernière ne peut donc en aucun cas être la « mère patrie » des citoyens de la République de Chine.
En mai 2026, devant de jeunes membres du DPP, Lai Ching-te a défini ainsi ce que l’on appelle « l’indépendance de Taïwan » : Taïwan n’appartient pas à la République populaire de Chine. Autrement dit, la République de Chine et la République populaire de Chine ne dépendent pas l’une de l’autre.
Lai Ching-te et le gouvernement du DPP estiment aussi que l’avenir de Taïwan doit être décidé par ses 23 millions d’habitants (Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu). Ils défendent le maintien du statu quo et du régime démocratique et libre.
Pour le PCC, soutenir que la République de Chine fondée par Sun Yat-sen est un État indépendant, c’est être « indépendantiste ». Le PCC se dit donc l’héritier de Sun Yat-sen, mais il accuse d’« indépendantisme taïwanais » ceux qui défendent la République que Sun Yat-sen a fondée. C’est cette contradiction qui est ici mise en lumière.

La relation historique entre Taïwan et la Chine
En définitive, quelle est la relation historique entre Taïwan et la Chine ?
Elle trouve une part essentielle de sa réponse dans l’héritage contrasté de Sun Yat-sen et de ses Trois Principes du Peuple.
À Taïwan, ces principes ont progressivement trouvé une application concrète : un nationalisme ancré dans la souveraineté de la République de Chine, une démocratie pluraliste consolidée par des élections libres et l’État de droit, et une politique de bien-être du peuple fondée sur une économie de marché associée à un niveau de vie élevé.
En République populaire de Chine, en revanche, les Trois Principes du Peupleont été largement réinterprétés, voire écartés. Le nationalisme y est subordonné à l’autorité du Parti communiste, la démocratie au sens de Sun Yat-sen a cédé la place au monopole du pouvoir d’un parti unique, et le principe de bien-être du peuple a été reformulé dans le cadre du socialisme aux caractéristiques chinoises.
Ainsi, l’histoire des deux rives du détroit révèle non seulement une divergence politique, mais aussi deux lectures opposées de l’héritage de Sun Yat-sen : l’une qui s’en est inspirée pour bâtir un système démocratique, l’autre qui l’a redéfini au service d’un projet révolutionnaire et autoritaire différent.
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