Dans la province chinoise du Henan, terre du stratège Zhuge Liang et du médecin Zhang Zhongjing, un petit garçon sourd-muet, né dans les années 1950, traçait des caractères dès 2 ans, sans que personne ne lui ait jamais appris à lire. Plus tard, il annonçait des dates de décès, récitait de mémoire le testament d’un homme d’État disparu depuis longtemps et affirmait être la réincarnation de Sun Yat-sen (1866-1925), père fondateur de la République de Chine. Simple conte de village ou énigme sans réponse ?
Longtemps célèbre dans la région de Nanyang, l’histoire de Zhang Simu fascine encore, comme tous ces récits d’enfants prodiges qui font hésiter entre émerveillement et scepticisme.
L’enfant écrivait avant de savoir marcher
Zhang Simu est né en 1937, aîné d’une famille de paysans. Ses parents étaient ravis, mais ils ont vite remarqué que leur fils ne ressemblait pas tout à fait aux autres enfants. Ce n’est qu’à 2 ans qu’il a commencé à se déplacer à quatre pattes, ce qui inquiétait beaucoup ses parents.
Un jour, pourtant, le petit garçon a fait quelque chose de stupéfiant : à un âge où l’on ne sait que babiller, il a tracé toutes sortes de caractères chinois. Ses parents, des paysans illettrés qui ne savaient même pas écrire leur propre nom, n’avaient pu rien lui enseigner. Comment avait-il appris autant de signes, et comment en comprenait-il le sens ? Personne ne pouvait le dire. Son écriture était belle, et il pouvait même écrire des deux mains à la fois, au grand étonnement de son entourage.
Avec les années, on a fini par comprendre que l’enfant, qui avait déjà 3 ou 4 ans, ne prononçait pas un mot et ne réagissait pas quand on l’appelait : car il était sourd-muet de naissance. Qu’un enfant privé de la parole et de l’ouïe puisse écrire sans maître a intrigué les habitants. La nouvelle a couru de bouche à oreille et, en quelques jours, tout le canton la connaissait.
La famille était pauvre, il n’était pas question d’école, et un enfant sourd-muet y aurait de toute façon difficilement trouvé sa place. Zhang Simu a donc suivi son père aux champs. Sa constitution était fragile et il ne pouvait accomplir que de petits travaux. Il ne s’intéressait pas aux jouets, mais aimait par-dessus tout regarder des livres et écrire sur les murs et sur le sol.
Quand ses prédictions inquiétaient le village
Selon les villageois, Zhang Simu semblait doué d’un don de prescience. On disait qu’il calculait avec précision les années et les dates : il suffisait de lui citer un jour d’il y a un siècle pour qu’il retrouve aussitôt le mois et le jour correspondants du calendrier chinois traditionnel.
Un jour, il a écrit le nom d’un homme, accompagné de sa date de mort. Au début, on y a vu une plaisanterie d’enfant. Mais, à la date indiquée, l’homme est réellement mort. Certains ont pensé que Zhang Simu avait jeté un sort, d’autres ont commencé à croire qu’il pouvait prédire l’avenir. Son père l’a sévèrement battu, et le garçon n’a plus jamais osé confier ses secrets.
Une autre année, il a écrit à l’avance les sujets de rédaction d’un examen et les a donnés à quelques élèves du village, qui ont très bien réussi. L’année suivante, il a recommencé avec les enfants du village, qui ont de nouveau obtenu d’excellents résultats. L’affaire a fait grand bruit au bureau local de l’éducation, qui a envoyé des gens enquêter sur la fuite. Les enquêteurs ont fini par arriver jusqu’à Zhang Simu, mais en le voyant sourd, muet et l’air simplet, ils n’ont rien pu faire et l’affaire a été classée. Seul son père, une fois de plus, l’a battu.

Au début des années 1960, la Grande Famine, née du Grand Bond en avant lancé par Mao Zedong, s’est abattue sur tout le pays, et la région natale de Zhang Simu n’y a pas échappé. Affamé, il a vu des gens emporter discrètement de la nourriture à la cantine collective et les a imités. Il s’est fait attraper et rouer de coups. Plus tard, quand quelqu’un a évoqué l’épisode devant lui, il a répondu avec humour :
坦坦「君子」腹,肚皮饑風流!
Tǎntǎn " jūnzǐ " fù, dùpí jī fēngliú !
« Un ventre de " gentilhomme " bien franc, un estomac vide et pourtant plein de panache ! »
Par cette boutade, il montrait une philosophie de vie : rester étranger aux souillures du monde et savoir sourire, même dans la peine.
Le testament de Sun Yat-sen écrit de mémoire
L’épisode le plus étonnant de la vie de Zhang Simu est sans doute celui du Testament de Sun Yat-sen (總理遺囑, Zongli yizhu), qu’il recopiait en entier pour les visiteurs venus le voir. Lui qui paraissait d’ordinaire simple et lourdaud se transformait alors : son visage s’illuminait et il semblait comme métamorphosé.
Il écrivait d’abord le titre en grands caractères, puis il commençait le texte par ces mots : « Pendant quarante ans, je me suis consacré à la révolution nationale, dans le but d’obtenir pour la Chine la liberté et l’égalité… » (余致力國民革命凡四十年,其目的在求中國之自由平等).
Une fois le texte achevé, il ajoutait la date et les signatures de Soong Ching-ling, l’épouse de Sun Yat-sen, et de Sun Wen, un autre nom sous lequel Sun Yat-sen est connu. Les lignes étaient parfaitement alignées, l’écriture soignée, les caractères simplifiés et traditionnels s’y mêlaient, sans la moindre faute.
De part et d’autre du texte, il traçait souvent, comme un distique, une phrase restée célèbre du testament, qui laissait ses visiteurs admiratifs :
革命尚未成功,同志仍需努力
Gémìng shàng wèi chénggōng, tóngzhì réng xū nǔlì
« La révolution n’a pas encore réussi, les camarades doivent poursuivre leurs efforts. »
Comment Zhang Simu connaissait-il ce texte, à une époque où l’information circulait si mal, dans une campagne pauvre ? On avait l’impression qu’il portait en lui quelque chose de lourd, qu’il ne pouvait pas dire.
Pendant des dizaines d’années, il a fait office de facteur bénévole du village, et il lisait attentivement chaque journal qui passait entre ses mains. En 1976, en apprenant par la presse la mort de Mao Zedong, il a écrit ce poème :
巨孽一消萬眾欣,三千江河盡釋今!
長夜雖漫金雞曉,為我中華照乾坤。
Jù niè yī xiāo wàn zhòng xīn, sān qiān jiāng hé jìn shì jīn !
Cháng yè suī màn jīn jī xiǎo, wèi wǒ Zhōnghuá zhào qián kūn.
Le grand fléau s’est éteint, la joie gagne la multitude,
Les trois mille fleuves et rivières sont enfin délivrés.
La longue nuit s’étirait, mais le coq d’or annonce l’aube,
Pour ma Chine, il éclaire le ciel et la terre.

Les confidences de Zhang Simu sur la réincarnation de Sun Yat-sen
En 1992, Zhang Simu a disparu. Plus d’un mois plus tard, un homme en quête spirituelle, à qui l’on avait demandé de le chercher, a fini par le retrouver à Neixiang, dans la ville de Nanyang.
Il avait les vêtements en désordre et le visage tuméfié, l’air de quelqu’un qui vient d’être battu. La veille, errant et mendiant, il était arrivé dans une ferme où la maîtresse de maison, prise de pitié, l’avait laissé manger à sa faim. Le mari, rentré chez lui, s’était emporté de jalousie, l’avait roué de coups et jeté dehors.
L’homme de la Voie l’a laissé se reposer et lui a donné à manger. Une fois rassasié, Zhang Simu a engagé avec lui un étrange échange, en écrivant avec une motte de terre sur le sol. Quand la conversation est venue sur son destin, Zhang Simu a écrit ce poème :
使君俠膽問宿因
蒼茫大地起風雲
中華不死歸寒夢
百年一嘆罪孫文
Shǐ jūn xiá dǎn wèn sù yīn
Cāng máng dà dì qǐ fēng yún
Zhōnghuá bù sǐ guī hán mèng
Bǎi nián yī tàn zuì Sūn Wén
Vous, homme au grand cœur, m’interrogez sur mes vies antérieures,
Sur l’immense terre, le vent et les nuages se lèvent.
La Chine ne périra pas, elle sommeille dans un rêve glacé,
Un siècle de regrets, et la faute en revient à Sun Wen.
Stupéfait, l’homme lui a demandé : « Seriez-vous, dans une vie antérieure, Yixian ? » C’est l’un des noms sous lesquels Sun Yat-sen était connu. Zhang Simu a répondu : « Oui. Le passé n’est plus qu’un souvenir, il ne reste de moi qu’un nom que le monde a presque oublié. »
L’homme de la Voie lui a encore demandé : « Vous avez tant fait pour la nation chinoise, le ciel en est témoin. Comment avez-vous pu tomber si bas ? ». « Le ciel est juste : tout vient d’une cause antérieure. Si Simu connaît tant de malheurs dans cette vie, c’est à cause de ce qui s’est passé dans la précédente », lui a répondu Zhang Simu.
L’homme de la Voie : « Que voulez-vous dire ? », lui demanda alors l’homme de la Voie.
« Hélas, c’est une longue histoire. Savez-vous quelle a été la plus grande erreur de Sun Wen ? », répondit Zhang Simu.
L’homme de la Voie dit ensuite : « N’était-ce pas de ne pas avoir formé plus tôt votre armée de la République ? Les seigneurs de la guerre se sont imposés, des traîtres ont usurpé le pays et le peuple n’a pas connu la paix. »
Zhang Simu lui répondit : « Non. Sa plus grande erreur a été sa politique d’« alliance avec la Russie et tolérance envers les communistes», dont les conséquences ont pesé sur les générations suivantes. Sun Wen comptait sur le soutien des communistes russes, mais il a fait entrer le loup dans la bergerie : il a ruiné la Chine et coupé notre lignée. C’est le châtiment le plus juste que le ciel m’ait infligé dans cette vie ! »
Ce slogan renvoie à la politique de rapprochement menée dans les années 1920 entre le Parti nationaliste chinois (Kuomintang, KMT), l’Union soviétique et le Parti communiste chinois (PCC).
L’homme de la Voie : « Vous aviez de bonnes intentions. Laissons ces regrets de côté. »
Le remords de Sun Yat-sen dévoilé par Zhang Simu
Zhang Simu a semblé deviner ce que pensait l’homme. Il avait un sourire amer.
« Que ma cause ait prospéré ou échoué, le mal est fait. Notre nation en a été brisée, et nous ne pouvions pas porter un tel poids. Des intrus se sont installés chez nous : c’est un désastre qui marquera des siècles. »
L’homme de la Voie demanda : « N’y a-t-il vraiment aucun moyen de réparer ? »
Zhang Simu : « Sur la tête du coq d’or, une roue tourne. Quand le cœur est lavé, le ciel s’éclaircit. Vous le verrez, vous le verrez… »
Il a ri doucement. Voyant que l’homme ne comprenait pas, il a dessiné un grand cercle sur le sol. Au centre, il a tracé un grand wan, le symbole bouddhique (卍). Autour, en haut, en bas, à gauche et à droite, il a ajouté deux figures du taiji et de petits wan. Puis il a écrit à côté : « Quand cette roue tourne, les cœurs reviennent vers le ciel. Les injustices subies par la Chine se dissipent, les nuages s’écartent et le ciel réapparaît. »

Puis il a fait avec la main un geste de rotation dans l’air et a pointé le doigt vers l’homme de la Voie. Son expression montrait une joie venue du fond du cœur.
Ce jour-là, les deux hommes ont parlé de bien des sujets. L’homme de la Voie, retenu par ses affaires, a confié Zhang Simu à un paysan serviable de la région, a fait porter un message à sa famille et a pris congé pour poursuivre sa route.
Avant la séparation, Zhang Simu lui avait demandé de ne pas raconter son histoire ni leur conversation tant qu’il serait en vie. L’auteur du récit a appris plus tard que Zhang Simu s’était éteint paisiblement et il a ainsi dévoilé l’histoire de Zhang Simu.
Ce que l’histoire de Zhang Simu raconte encore
L’histoire de Zhang Simu est très connue dans la région de Nanyang. Au milieu des années 1990, la télévision locale et le magazine La Vie des femmes (婦女生活, Funü shenghuo) ont évoqué son parcours, et beaucoup de personnes nées dans les années 1970 et 1980 en gardent sans doute le souvenir. Aujourd’hui encore, ce récit continue d’étonner, et la réincarnation de Sun Yat-sen que racontait ce paysan reste, pour ses auditeurs d’alors, une énigme sans réponse.
Selon l’auteur du récit original, 1992, l’année de la disparition de Zhang Simu, est aussi celle où le Falun Gong (法輪功) a été rendu public à Changchun, dans la province du Jilin. Cette pratique est présentée comme une grande voie issue de la tradition bouddhique.
La carte de la Chine rappelle la silhouette d’un coq, un peu comme le coq gaulois pour les Français. Changchun, au nord-est, se trouve à l’emplacement de la tête.
Plus tard, l’homme de la Voie a lu une présentation du Falun Gong. Il a alors compris que la phrase « sur la tête du coq d’or, une roue tourne » y faisait référence.
L’auteur se dit convaincu que les Chinois, en retrouvant leur humanité libre, verront comme l’annonçait Zhang Simu « les nuages s’écarter » et sortiront de la plus grande épreuve de leur histoire. Il pense que Zhang Simu, s’il voyait aujourd’hui le réveil des Chinois, en serait heureux.
Rédacteur Yi Ming
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