Les nombreux concurrents de la Route du Rhum ont hisser les voiles le dimanche 1er novembre 2026 à Saint-Malo. Tous les quatre ans, cette course transatlantique à la voile relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Chaque navigateur a le souhait de gagner ou de se placer dans les meilleurs de sa catégorie. Cependant, quelles sont les motivations plus profondes, pour certains de ces marins, les amenant à se confronter à la solitude, au stress, à la fatigue et au danger ?
Un navigateur seul dans des conditions extrêmes
La distance théorique est d'environ 6560 km, mais elle est plus longue en réalité, selon l'orientation des vents et les aléas de la navigation. L'édition 2026 met en compétition 115 skippers environ répartis sur huit catégories différentes de voiliers, des grands multicoques de 32 mètres , très performants, jusqu'à des monocoques de légende de 12 à 26 mètres, ayant pour certains gagné des courses réputées.
Pendant une compétition, les conditions physiques et mentales d'un navigateur solitaire sont extrêmes. Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois, il doit être presque constamment vigilant et prêt à agir au moindre changement du temps ou de la mer. Il ne dort que quelques minutes quand il peut, 20 au maximum. Il s'est préparé à cela depuis longtemps, il connaît son bateau et il a appris à gérer la fatigue, la solitude et les tempêtes.

Quand la mer et le ciel sont calmes, probablement la vigilance va-t-elle se relâcher un peu. Cependant il y a toujours la volonté de mener le voilier à la vitesse maximum, au gré des conditions maritimes et climatiques, ce qui demande une attention permanente. Bref, si on veut gagner la course, un long repos n'est vraiment pas au programme !
Alors pourquoi ces navigateurs et navigatrices aiment-ils se mesurer à ces difficultés périlleuses ? Quelles sont leurs motivations profondes ? Dans quelles zones mystérieuses vont-ils où d'autres ne peuvent pas aller ?
La solitude et le silence peuvent rendent perceptible et possible une communication avec les objets et les animaux
Ces marins accomplis sont de plus en plus reliés aux réseaux numériques et sociaux. Pour des questions de sécurité avec les organisateurs et les secours, d'assistance avec l'équipe technique du bateau, et de communication avec le public, la solitude totale est devenue très rare dans une journée de navigateur.
À cause de la technologie de pointe toujours plus présente sur les voiliers et dans ce domaine sportif, on en oublie presque le marin, sa manière de gérer le parcours et les vents. Combien de marins peuvent encore aujourd'hui traverser les océans sans assistance technologique, en s'orientant juste avec un sextant et quelques cartes marines ?

François Gabart fut vainqueur du Vendée Globe 2012-2013 et de la Route du Rhum en 2014. Il dit passer une petite heure chaque jour à échanger avec quelques personnes sur terre, et surtout par écrit. Selon lui, « la déconnexion est un privilège extraordinaire du marin ».
Il affirme, dans l'article Seul en mer, à qui parle-t-on ? du site musee-marine.fr, qu'il parle souvent à son bateau : « On est en permanence à son écoute, on se met vite à lui parler. On l’humanise. » « Par exemple, avant une manœuvre, je peux lui dire : " Oui, ne t’inquiète pas, je ne t’ai pas oublié… " Mais je ne passe pas la journée à lui parler non plus ! »
Le voilier cesse d'être un simple objet, il devient un partenaire et un confident. Ce n'est pas de la folie, c'est une stratégie de survie psychologique créant du lien et rompant l'isolement, selon Julien Beaumont, ancien psychologue sportif.
Retrouver une sensibilité perdue vis-à-vis de la nature
Guirec Soudée participe à la Route du Rhum 2026, sur son trimaran géant Ultim. Pour lui aussi, la navigation c'est comme un dialogue avec soi-même, mais sans doute d'une autre façon : « J’ai grandi sur une île, dès 7-8 ans, j’allais pêcher en mer, sans accompagnement. J’ai besoin de me trouver seul sur un bateau. Je veux réfléchir à ce que j’ai pu accomplir les mois ou les années précédentes, faire le point sur où j’en suis dans l’existence. »

« Toutes les grandes décisions que j’ai prises dans ma vie, elles l’ont été après des moments passés au large. » indique-t-il, dans ce même article du site musee-marine.fr. Guirec Soudée est un navigateur hors-pair, qui a déjà vécu beaucoup d'aventures extrêmes ou insolites : double traversée de l'Atlantique à la rame, hivernage de quatre mois sur son voilier au Groenland, tour du monde à la voile contre les vents et les courants dominants, battant le record de durée en 95 jours.
Guirec Soudée parle-t-il aussi à son bateau ? Il ne le dit pas, mais il aime communiquer avec les animaux. Guirec a navigué avec une poule pendant des années. Il s'est aussi lié d'amitié avec une daurade qui suivait son bateau. « J’avais perdu 14 kilos, mais j’ai pourtant préféré lui parler et prendre soin d’elle plutôt que de la voir finir dans mon assiette. »
Au-delà de la performance physique et mentale du navigateur, une école de responsabilité
Pour beaucoup de marins solitaires, la navigation en haute-mer est aussi une navigation à l'intérieur de soi. La navigation en solitaire responsabilise totalement. Le marin doit composer avec les éléments naturels pour progresser sur sa route et il est le seul responsable du bon déroulement de sa navigation.

Sur le site musee-marine.fr, la philosophe Laurence Devillairs, navigatrice aussi, rappelle que « Épictète, dans ses Entretiens, rapproche l'existence humaine d'un voyage en mer - un voyage où l'on pourrait choisir le pilote, les matelots, le jour de départ, le but de l'expédition... mais pas les jours de tempête ! » C'est l'idée stoïcienne qu'on ne doit pas chercher à agir sur ce qui ne dépend pas de nous.
En revanche, ce qui dépend de nous est entièrement sous notre responsabilité. Sur un voilier en haute mer, le marin doit décider de tout, tout seul. « Cette responsabilité totale n’est pas un fardeau, mais un puissant moteur de croissance. » écrit Julien Beaumont dans l'article Seul face à l'océan : la quête intérieure du navigateur solitaire, sur le blog objectif-transat.com. « Le navigateur développe une confiance en ses capacités et un sens de l’autonomie qui transcendent l’expérience maritime. Il apprend à se connaître dans ses limites et ses ressources (…). »
Cette totale responsabilité de ses actes engendre une profonde humilité et une grande exigence envers soi. Ce sont des qualités qu'un marin ne cesse de développer en naviguant au milieu d'éléments souvent hostiles à l'avancée du bateau.

Le goût de l'aventure et la quête de sens, qualités admirables du navigateur solitaire
Selon Laurence Devillairs, l'attachement à vouloir façonner et présenter aux autres une certaine image de soi, disparaît complétement quand on navigue en solitaire. Au contact de la réalité puissante et sans concession des éléments naturels, tous les petits arrangements de l'égo paraissent bien artificiels. « On fait l’expérience de quelque chose comme son âme. Ce mot d’« âme » est ancien, certes, mais il témoigne du fait qu’il y a quelque chose en nous comme un cœur ardent, qui n’a pas cédé et qui nourrit notre amour du monde. » confie-t-elle.
Elle remet en question la nécessité impérieuse d'un port, d'une maison, d'un lieu où s'enraciner. Il y a de grands moments de bonheur, dans cette liberté et cette interaction avec les éléments naturels que sont la mer et le vent. Toutefois, cela concerne moins les courses à la voile, même si finalement peu importe quand on arrive, le plus admirable est de finir la course. Quelle joie de remporter des victoires sur ses peurs et ses frustrations ! Elle pose la question : « Ce que l’on croit constituer des abris, comme nos maisons, nos habitudes, nos certitudes, ne le sont peut-être pas. »
Julien Beaumont accompagne psychologiquement des navigateurs solitaires. Il affirme que le navigateur n'est plus tout-à-fait le même quand il revient à terre. L'exigence et l'immensité de la mer révèlent les failles autant que les forces insoupçonnées du marin. Les heures difficiles dans des situations périlleuses, alternant avec les instants de paix et de bonheur, forgent une autre perspective sur la vie. Selon sa propre observation des marins, « le rapport au temps, à la consommation, aux relations humaines est souvent redéfini. L’expérience de la responsabilité absolue et de la connexion intime avec la nature forge une nouvelle hiérarchie de valeurs, plus tournée vers l’authenticité et la simplicité. »

La navigation en solitaire développe chez le marin des qualités humaines très appréciables, telles que le courage et la persévérance dans un milieu naturel qui peut devenir rapidement hostile. L'exigence et la responsabilité des actions amène le navigateur à une bonne maîtrise psychologique et à une sincère humilité. Naviguer peut devenir un voyage en soi-même plus ou moins difficile, mais inspirant et libérateur, comme l'est la conduite du voilier entre la mer et le ciel.
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