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Tradition. Les secrets célestes derrière le chinois traditionnel (10/14) 

CHINE ANCIENNE > Tradition

Voir les sons et entendre la lumière à travers la poésie traditionnelle chinoise

La culture traditionnelle chinoise est souvent appelée culture divine. Inspirée de la sagesse des dieux, elle est reliée au Divin et dotée d’un sens profond, parfois difficile à comprendre. Depuis l’antiquité, combien de philosophes et de sages chinois ont passé leur vie entière à étudier cette culture sans parvenir à comprendre pleinement sa connotation. En tant que véhicule et témoin de la culture divine, le chinois traditionnel est naturellement connecté au monde divin. 

Pour appréhender la culture chinoise, il faut en tout premier lieu en saisir les fondements : les caractères chinois. Ainsi, il sera plus facile de percevoir les vérités subtiles et merveilleuses qui se cachent derrière chaque idéogramme.

Cette série d’articles est une invitation au voyage, au cœur de l’univers sans limite des idéogrammes les plus ancestraux du monde, où de multiples secrets du Ciel et des miracles divins se dévoileront au fur et à mesure que l’on avancera sur ce chemin de quête vers la vérité.

Dire que les mots peuvent réunir tous nos sens n’est pas une métaphore : mais une réalité qu’un récit bouddhiste et que les Chinois anciens avaient déjà pressentie. Ce chapitre permettra aux lecteurs de découvrir ce fait étonnant.

Quand les dieux parlaient avec la lumière

Selon les Sutras bouddhiques, il existe, au-delà de notre monde, un ciel appelé le Ciel de la Lumière messagère, connu en sanskrit sous le nom de Ābhāsvara. Là-haut vivent des êtres célestes qui ne parlent pas comme les êtres humains sur Terre. Quand ils ouvrent la bouche, ce n’est pas un son qui sort, mais une lumière pure, et cette lumière porte le sens de leurs paroles. Pour eux, lumière et son ne font qu’un : ils peuvent « entendre » la lumière et « voir » le son.

Les secrets célestes derrière le chinois traditionnel (10/14) 
Dans le bouddhisme, on dit que lorsque les divinités du Ciel de la Lumière messagère parlent, ce sont des lumières chargées de sens qui sortent de leur bouche. (Image : Yi Ming / générée par Gemini)

La physique moderne expose un phénomène assez proche : le son est une vibration lente, à l’échelle des molécules, tandis que la lumière est une vibration bien plus rapide, à l’échelle des atomes. Les deux ne sont, au fond, que des vibrations différentes d’une même réalité. Franchir la frontière entre ces deux niveaux de vibration reviendrait à effacer, du même coup, celle de sa propre perception : on pourrait alors entendre la lumière, et voir les sons. Plus une forme de vie serait évoluée, plus son univers intérieur s’élargirait, et plus l’image qu’elle se fait du monde se rapprocherait de la vérité.

Les Sutras racontent aussi que les tout premiers hommes seraient venus de ce ciel de lumière. Selon ce récit, notre monde connaît de grands cycles : il naît, dure, se détruit, puis renaît. Un jour, la Terre nouvellement formée brillait d’un éclat extraordinaire. Certains habitants du Ciel de la Lumière messagère, curieux et un peu insouciants, sont alors venus l’explorer en volant. Séduits par ce nouveau spectacle, ils se sont répandus sur toute la Terre.

Mais une fois sur place, ils ont goûté à la nourriture terrestre, et ils en ont mangé avec gourmandise. Peu à peu, leur corps est devenu plus lourd, si lourd qu’ils ne pouvaient plus repartir. Ils ont dû rester. Au fil du temps, ils ont perdu la capacité de voler, et se sont retrouvés à marcher sur leurs deux jambes. Pris dans les désirs et les liens de la vie en société, leur esprit s’est peu à peu obscurci. Leurs pouvoirs se sont éteints, leur corps subtil a disparu, remplacé par un corps de chair et de sang : ils étaient devenus des hommes, comparables aux être humains d’aujourd’hui.

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Une partie des dieux du Ciel de la Lumière messagère, après être descendus sur terre, sont peu à peu devenus des hommes ordinaires. (Image : Yi Ming / générée par Gemini)

Avec ce nouveau corps, leurs yeux et leurs oreilles divins sont devenus des yeux et des oreilles ordinaires : la vue et l’ouïe, qui ne formaient là-haut qu’un seul sens, se sont séparées. Leur esprit s’est brouillé. Ils ont oublié qui ils étaient, et ils ne pouvaient plus lire les pensées des autres comme avant : chacun s’est retrouvé seul avec les siennes. Leur bouche, elle non plus, ne pouvait plus émettre de lumière : il a fallu apprendre à parler avec la langue et la voix. Au tout début, les mots manquaient. Alors l’on devait s’aider de gestes pour se faire comprendre. Puis, peu à peu, le langage émergea.

Voilà, disent les Sutras, comment les hommes sont devenus ce qu’ils sont, et comment le langage est né.

Voir les sons : ce que savent les personnes non-voyantes

Revenons un instant à cette image intérieure que nous formons du monde. Elle porte, en chinois, un nom ancien : xiang (象), littéralement son « aspect » ou sa « manifestation». Le terme vient du Yijing, le Classique des Mutations, où l’on trouve cette formule : « les sages ont établi des Xiang pour exprimer pleinement le sens ». 

Il existe deux sortes de xiang: le monde tel qu’il existe réellement, en lui-même, c’est le xiang objectif. L’image que chacun s’en fait dans sa tête, construite peu à peu, au fil de sa vie, à partir de ses cinq sens, les yeux, les oreilles, le nez, la langue et la peau, qui donnent la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, c’est le xiang subjectif. Le premier est la réalité elle-même, alors que le second est une image, forcément partielle, que chacun porte en soi.

Cette image subjective dépend entièrement du canal par lequel chaque individu perçoit le monde, c’est-à-dire ses cinq sens et ses autres facultés. Elle reste donc toujours partielle et superficielle : car personne ne peut percevoir le monde réel dans son unité.

Les yeux, par exemple, ne voient qu’un tout petit morceau de ce qui existe : ce qui est trop petit, trop grand, trop loin ou trop proche échappe à l’individu. De même, les humains ne captent qu’une infime partie de la lumière, les sept couleurs de l’arc-en-ciel : mais rien de l’infrarouge ni de l’ultraviolet. Les oreilles, de même, n’entendent qu’une plage étroite de sons. 

Connaître le monde revient alors, pour l’homme, à la fable indienneLes aveugles et l’éléphant. Dans cette fable, ils décrivent chacun un éléphant en n’en touchant qu’une partie : chacun ne perçoit qu’un morceau du réel, et s’en fait une idée fausse. C’est ainsi que chaque individu reste enfermé à la surface de son corps, prisonniers d’une cage de désirs et d’idées qu’il a, sans le savoir, construite lui-même.

Il existe pourtant une exception bien connue : les personnes non-voyantes. Sans la vue, elles parviennent, dit-on, à « voir » le monde par leurs oreilles. Leur attention, qui n’est plus dispersée par le regard, se concentre davantage, et la frontière entre l’œil et l’oreille s’efface en partie : voir et entendre se rejoignent alors en une seule perception. C’est la synesthésie. Le monde, invisible pour ces personnes, s’anime dans leurs oreilles, et les sons qu’elles perçoivent semblent plus riches, plus habités, que pour une personne voyante.

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Certaines personnes non-voyantes parviennent à voir des images. Et des personnes voyantes, lorsqu’elles méditent les yeux fermés, peuvent elles aussi voir certaines images. (Image : Yi Ming / générée par Gemini)

Ce même chemin s’ouvrirait, dit-on, à qui sait calmer son esprit. Si l’on parvient à mettre de côté ses désirs, ses soucis, ses rivalités : à oublier peu à peu la reconnaissance et le profit, le cœur se purifie et devient plus simple, plus limpide. Vu par ce cœur apaisé, le monde change : les frontières entre les sens s’estompent, et la perception subjective du monde rejoint peu à peu sa réalité objective. À ce moment, la Grande Voie se manifesterait, selon les récits bouddhiques. Elle n’a, en elle-même, aucune forme, un peu comme le silence d’où peuvent naître tous les sons, et pourtant c’est d’elle que toute forme est issue. C’est le chemin par lequel la vie s’élève et retrouve son origine.

La poésie et la synesthésie en chinois traditionnel

Pour retrouver ce pouvoir du langage, il suffit parfois de retrouver un regard d’enfant : simple, neuf, curieux de tout. Essayez, par exemple, de fermer les yeux.

  • Une brise tiède souffle sur le visage, chargée du parfum des fleurs de riz. « Voyez »-la avec le nez : le vent devient doré, il roule en vagues.
  • Le soleil réchauffe la peau d’une douce chaleur. « Voyez »-le avec la peau : la terre se pare d’or, et l’air tout entier semble « sentir » le soleil…
  • Avec le nez, on peut presque « voir » que le parfum de la rose est bref, tandis que celui de l’osmanthe s’attarde longtemps.
  • Avec les yeux, on peut « goûter » que le soleil du matin a un goût d’orange, que la lune a un goût de menthe, que les nuages ont la texture d’une barbe à papa…

Le chinois traditionnel a produit des poètes passés maîtres dans cet art. Voici quelques vers célèbres, et la façon dont ils font naître une image neuve en réunissant deux perceptions qu’on ne mêle pas d’ordinaire.

Le poète Ye Shaoweng, poète des Song du Sud (1127-1279), écrit dans Visite à un jardin dont le maître était absent (游园不值) :

春色满园关不住,
一枝红杏出墙来。

Chūnsè mǎnyuán guān bú zhù,
yì zhī hóngxìng chū qiáng lái.

Le printemps remplit tout le jardin, on ne peut l’enfermer :
une branche d’abricotier en fleurs passe par-dessus le mur.

Les secrets célestes derrière le chinois traditionnel
Cette ancienne poésie chinoise utilise la synesthésie pour exprimer la beauté radieuse du printemps dans tout le jardin. (Image : Yi Ming / générée par Gemini)

Dans notre façon habituelle de voir les choses, « la couleur du printemps » n’a ni corps ni vie : ce n’est qu’une impression visuelle. Pourtant, le poète lui applique des verbes réservés aux choses solides, « remplir », « enfermer », comme s’il s’agissait d’une foule trop nombreuse pour le jardin. Ce mélange inattendu réveille le vers : le printemps se met à déborder, si fort qu’une branche de fleurs finit par franchir le mur.

Un autre vers, souvent cité, pousse le même principe plus loin encore :

晨钟云外湿。

Chén zhōng yún wài shī.

La cloche du matin, venue de derrière les nuages, arrive toute mouillée.

Ici, deux mondes se rencontrent : le son de la cloche, qui n’a pas de corps, et l’humidité, qui n’appartient qu’aux choses qu’on peut toucher. Après une nuit de pluie, l’air et les nuages sont chargés d’humidité ; quand la cloche du petit matin les traverse, elle semble en ressortir alourdie, assourdie, presque trempée. Le son devient sensation, et l’oreille se met, elle aussi, à « toucher » le monde.

Un poème ne mélange pas toujours deux images de cette façon : parfois, il les accumule, l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’elles libèrent ensemble toute leur force. C’est le cas de ce poème très connu de Ma Zhiyuan (vers 1250-1321), dramaturge et poète de la dynastie Yuan (1271-1368), Ciel pur et sable, pensées d’automne (天净沙·秋思) :

枯藤老树昏鸦,
小桥流水人家,
古道西风瘦马。
夕阳西下,
断肠人在天涯。

kū téng lǎo shù hūn yā,
xiǎo qiáo liú shuǐ rén jiā,
gǔ dào xī fēng shòu mǎ.
xīyáng xī xià,
duàn cháng rén zài tiānyá.

Lianes flétries, vieil arbre, corbeaux au crépuscule ;
petit pont, eau qui coule, maisons d’hommes ;
vieille route, vent d’ouest, cheval efflanqué.
Le soleil décline à l’ouest,
et l’homme au cœur brisé se trouve au bout du monde.

Le poète n’a rien brisé, ici. Il a simplement rassemblé des images qui portent toutes la même tristesse, jusqu’à ce que le dernier vers, sobre et bref, libère toute la tension accumulée : le voyageur, seul, loin de chez lui, sous le soleil couchant. On pourrait imaginer une scène semblable aujourd’hui : un soleil qui décline, la silhouette fatiguée d’un musicien de rue dans le vent du soir, en quête d’un peu de repos et de paix.

Un seul détail, parfois, suffit à faire surgir tout un monde. Mei Yaochen (1002-1060), poète des Song du Nord (960-1127), écrit, dans Marche dans les monts Lu (鲁山山行) :

人家在何许,
云外一声鸡。

rénjiā zài héxǔ,
yún wài yì shēng jī.

Où donc se trouve un foyer ?
Au-delà des nuages, un chant de coq.

Les secrets célestes derrière le chinois traditionnel
Ce poème classique chinois utilise la synesthésie pour exprimer la scène sonore d’un cri de coq qui réveille tout le village dans une vallée silencieuse. (Image : Yi Ming / générée par Gemini)

Dans le silence d’une montagne profonde, un seul chant de coq, venu de loin, suffit à tout dire : quelque part, au-delà des nuages, vit une famille. On imagine la fumée d’un foyer, la chaleur d’un âtre, une maison paisible, et peut-être même, pour certains lecteurs, la voix d’une mère appelant son enfant à l’heure du repas.

Enfin, un vers de Tang Gong, (vécu à la charnière des dynasties Yuan et Ming, à la fin du XIVe siècle), tiré de Inscription au lac de l’Herbe verte, district de Longyang (题龙阳县青草湖), mêle le rêve et la réalité :

醉后不知天在水,
满船清梦压星河。

zuì hòu bù zhī tiān zài shuǐ,
mǎn chuán qīngmèng yā xīnghé.

Ivre, je ne sais plus si le ciel est dans l’eau :
La barque, chargée de rêves légers, pèse sur la rivière d’étoiles.

Le ciel étoilé se reflète sur le lac, si parfaitement que l’eau et le ciel se confondent. Le poète, endormi sur sa barque, croit un instant voguer parmi les étoiles. Entre rêve et réalité, ivresse et lucidité, tout se mêle en une seule image, vertigineuse et belle.

Ces quelques vers ne sont qu’un aperçu : la richesse de cette façon d’écrire, en chinois, est presque infinie, et chacun peut y puiser selon sa propre sensibilité.

Les linguistes ont un nom savant pour ce genre de figures : ils parlent de métaphore, de personnification, ou encore de synesthésie du langage, ce procédé qui fait se répondre les sens dans les mots. Ils en recensent des dizaines de sortes, classées avec minutie. Mais toutes ne sont, au fond, que des images façonnées par l’esprit humain, un peu comme si nous avions découpé le monde en mille petits morceaux pour mieux nous en saisir, sans jamais atteindre son unité véritable.

Les secrets célestes derrière le chinois traditionnel
Alors que cette petite fille lisait l’ouvrage de Dafa intitulé Zhuan Falun, des images de fleurs de lotus et de paradis lui sont apparues. (Image : Avec l’aimable autorisation de Minghui.org (明慧网)

Or, la Grande Voie semble d’une simplicité extrême. Il suffit parfois de laisser de côté les habitudes et les idées reçues, et de regarder le monde avec un cœur pur et innocent, pour que les mots retrouvent leur souffle. Le langage se fait alors poésie, spontané et sans artifice. Il retrouve une force capable de toucher le cœur des hommes, et d’y faire éclore des fleurs de lotus.

Rédacteur Yi Ming

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