Le 11 septembre 2026, le cinéma CGR de Beaune est devenu le théâtre d’une rencontre unique organisée par l’association dijonnaise Yuan Rong. À travers la projection du film documentaire canadien Organes d’État (State Organs), le témoignage saisissant d’un survivant des camps de travail chinois et une série de questions-réponses approfondie, le public beaunois a été confronté à l’une des perversions institutionnelles les plus sombres de notre époque : la marchandisation et le prélèvement forcé d’organes à grande échelle sur des personnes vivantes par le régime totalitaire chinois. Une soirée empreinte de gravité, dédiée à la vérité et aux impératifs d’une vigilance éthique globale.
Un film documentaire face à l’abîme de l’appareil d’État
La soirée s’est ouverte sur la projection du long-métrage documentaire Organes d’État, réalisé en 2024 par le cinéaste canadien Raymond Zhang. Saluée par la critique internationale et couronnée par de multiples distinctions en Amérique du Nord — jusqu’à sa présélection aux Oscars 2025 dans les catégories du meilleur film documentaire et de la meilleure musique originale —, cette œuvre cinématographique se distingue par une mise en scène réaliste, sans fard, et par une investigation rigoureuse.
Loin du sensationnalisme ou du voyeurisme médical, le documentaire choisit de suivre la trajectoire intime et tragique de deux familles chinoises engagées dans une quête pour retrouver leurs proches disparus au tout début des années 2000 : Yun Zhang, une jeune mère de famille, et Shawn Huang, un étudiant prometteur. Vingt années durant, ces familles se sont heurtées à l’opacité impénétrable et au déni systématique de l’appareil d’État chinois.
L’unique tort de ces disparus était d’appartenir à la communauté des pratiquants de Falun Gong (ou Falun Dafa) : une discipline spirituelle traditionnelle ancrée dans les préceptes du bouddhisme et guidée par les principes universels d’Authenticité, de Bienveillance et de Tolérance (Zhen, Shan, Ren). Décrétée « menace pour le Parti » par l’ancien président Jiang Zemin en juillet 1999, cette communauté fut jetée dans la tourmente d’une campagne d’éradication.
Organes d’État met en lumière la genèse d’une industrie sinistre : pour purger la société de ces citoyens pacifiques tout en générant des profits colossaux au bénéfice du complexe hospitalier public et militaire, le Parti communiste chinois (PCC) a forgé un système de mise à mort rationalisé. Des êtres humains sont maintenus en détention, catalogués selon leur profil biologique, puis exécutés sur commande au fur et à mesure des besoins du marché de la transplantation.
Le film entrelace les récits de témoins oculaires, les dépositions d’avocats de renommée internationale, les déclarations de défenseurs des droits humains et une analyse minutieuse de données médicales et statistiques, dessinant le portrait effrayant d’une médecine dévoyée au service du crime d’État.

Le martyre et la résilience : témoignage de Bai He, survivant des geôles du régime
L’émotion de la salle a atteint son paroxysme lors de la prise de parole de M. Bai He, survivant de cette machine répressive, dont le témoignage poignant a été traduit pour l’auditoire.
Né en 1971 à Jilin, Bai He incarnait l’élite de la nation en tant qu’officier au sein de l’Armée populaire de libération lorsqu’il découvrit la pratique du Falun Gong. Profondément transformé par cette recherche d’élévation morale, il refusa d’abjurer sa foi lors du déclenchement de la persécution en 1999. Confronté à l’injonction de son pouvoir hiérarchique, il répliqua par cette interrogation fondamentale qui résonne encore aujourd’hui : « Je vous le demande : est-ce un crime de croire en la bonté ? »
Ce refus d’apostasie scella le début d’un long calvaire :
- Assignation à résidence et destitution - Déchu de son statut militaire, il fut placé sous surveillance militaire ininterrompue pendant plus d’une année avant d’être banni de l’armée.
- La protestation de Tiananmen et le camp de Jiutai - Ayant osé déployer une banderole réclamant la justice sur la place Tiananmen à Pékin en octobre 2000, il fut arrêté, passé à tabac et condamné sans procès équitable à deux années de rééducation par le travail au camp de Jiutai. Soumis à des travaux exténuants, privé de nourriture et torturé au moyen de matraques électriques administrant des décharges simultanées sur le corps et la tête, il entama une grève de la faim en 2001. Les représailles furent d’une brutalité sauvage : les sévices physiques subis lui ont laissé des séquelles neurologiques irréversibles, matérialisées par un tremblement permanent des mains.
- Geôles secrètes et privation sensorielles - En 2005, enlevé par les services de la Sécurité de l’État à Changchun, il fut séquestré dans un centre clandestin. Menotté sur une chaise de torture spécialement conçue, il y fut maintenu immobile pendant un mois consécutif, soumis à une privation systématique de sommeil et à des interrogatoires continus.
- La répression du recours légal - En 2015, tirant parti d’une réforme juridique autorisant le dépôt de plaintes citoyennes, Bai He déposa un recours officiel contre Jiang Zemin auprès de la Cour suprême chinoise. Cette démarche légaliste lui valut une nouvelle arrestation et une peine de deux ans et huit mois de détention arbitraire dans le camp de Gongzhuling. L’anxiété et la tristesse conduisirent sa mère à la cécité.
Au cours de ces incarcérations successives, Bai He subit des examens sanguins et biométriques répétés et inexplicables au vu du déni de soins généralisé régnant dans ces établissements. C’est en découvrant les révélations sur les prélèvements forcés qu’il en comprit la nature exacte : la constitution d’une banque de données de donneurs destinée à satisfaire la demande d’organes à la carte.
Malgré un chemin de vie rempli d’épreuves violentes, Bai He a conclu son intervention : « J’ai subi toute cette souffrance. Mais aujourd’hui, je suis toujours debout. Je me tiens ici, sans peur, parce que je sais que le silence ne fera que perpétuer la persécution ».

Clés d’analyse et controverses éthiques : un débat sans concession
À l’issue de la projection, un temps d’échange de plus d’une heure s’est engagé entre le public et un panel de quatre intervenants spécialisés dans le domaine, parmi lesquels figuraient Mme Huifen Rey et M. Vincent Solacroup (association Yuan Rong), ainsi que M. Harold King, représentant de l’ONG internationale DAFOH (Doctors Against Forced Organ Harvesting / Médecins contre les prélèvements forcés d’organes). Ce débat a permis de clarifier plusieurs enjeux conceptuels, géopolitiques et médicaux d’une importance capitale.
1. Distinguer le crime d’État du trafic mafieux
Les experts ont insisté sur la différence majeure séparant le trafic clandestin d’organes des prélèvements forcés d’organes institutionnalisés. Alors que le premier relève de réseaux criminels de droit commun opérant dans la clandestinité et à petite échelle, la situation chinoise se caractérise par l’implication directe de l’appareil d’État : appareils policier et judiciaire, hôpitaux publics et militaires, corps médical et hautes instances politiques. C’est la puissance administrative et logistique d’une superpuissance qui est mobilisée pour faire de l’élimination des dissidents une industrie lucrative.
2. L’extension aux communautés ouïghoures et minoritaires
Les minorités ouïghoures du Xinjiang, enfermées par millions dans des camps de rééducation, font désormais l’objet de prélèvements biométriques et sanguins à grande échelle. Cette lugubre diversification répond à une logique commerciale perverse : fournir des « organes halal » garantis sans consommation de porc ni d’alcool, destinés à une clientèle fortunée issue de pays du Moyen-Orient. De même, les populations tibétaines et les millions de chrétiens pratiquant au sein d’églises de maison non officielles subissent cette même menace existentielle.
3. Pérennité de la pratique et guerre de l’information
Face aux interrogations de la salle sur l’actualité de ces exactions, les intervenants ont rappelé que l’intervalle de temps entre les faits initiaux et leur dénonciation publique s’explique par la complexité des enquêtes indépendantes. Le recoupement des preuves, l’analyse des registres hospitaliers, les appels d’investigation sous couverture et la vérification des témoignages requièrent une méthodologie irréprochable.
Les preuves accumulées par DAFOH et des enquêteurs indépendants démontrent que ces pratiques se poursuivent activement aujourd’hui, dissimulées derrière une stratégie sophistiquée de désinformation internationale et de pression diplomatique.
4. La transformation des circuits de recrutement des receveurs
Initialement restreint aux peuple chinois, ce marché s’est ouvert au « tourisme de transplantation ». Des campagnes d’affichages informelles et des démarchages ciblés ont d’abord été menés dans les établissements de santé de pays asiatiques limitrophes (Japon, Corée du Sud, Taïwan). Aujourd’hui, les réseaux d’intermédiaires tirent parti de la dématérialisation et des plateformes numériques pour proposer des délais d’attente d’une brièveté inouïe — deux semaines à peine, contre plusieurs années dans les systèmes de don éthiques occidentaux —, attestant de la préméditation de la mise à mort du « donneur ».

La prise de conscience des acteurs politiques et de la santé
Parmi les observateurs attentifs figurait Mme Honorine Dubief, suppléante et collaboratrice parlementaire de M. René Lioret, député de la 5ème circonscription de Côte-d’Or. S’exprimant au micro du média Vision Times, elle a salué la démarche pédagogique de l’événement et souligné la responsabilité qui incombe aux représentants politiques nationaux et locaux.
Vision Times (VT) : Qu’avez-vous pensé du film et quelle est votre réaction ?
Honorine Dubief (HD) : Déjà, je trouve que diffuser un film sur un sujet si peu connu du grand public dans un cinéma de grande audience est une excellente initiative pour sensibiliser nos concitoyens. La salle rassemblait toutes les générations. Sur le fond, il est très positif que des élus et des personnalités politiques locales s’emparent de cette question. Certes, ces tragédies se déroulent à des milliers de kilomètres, en Chine, mais leurs répercussions indirectes touchent la France, notamment à travers nos partenariats scientifiques, médicaux et économiques.
VT : Craint-on un phénomène de normalisation de ces crimes par le silence ?
HD: C’est une forme d’acceptation insidieuse, oui. Face à de tels témoignages, le spectateur est inévitablement amené à s’interroger sur la manière dont il peut, à son échelle, contribuer à défendre la dignité humaine. Parler autour de soi, diffuser l’information, c’est déjà refuser l’aveuglement. On ne peut sortir d’une telle projection en se disant que le régime chinois est dans son droit. L’humanité fondamentale qui réside en chacun de nous s’y oppose absolument.
Cette réflexion éthique trouve un écho tout particulier chez les professionnels de santé. Mme Lydie Donzel, infirmière présente dans la salle, est venue guidée par la curiosité intellectuelle en lien avec sa profession. Si elle avait connaissance du phénomène général du tourisme médical, elle a découvert lors de cette soirée l’ampleur systémique de la transplantation forcée orchestrée par un État. En tant que soignante, elle s’est dite profondément interpellée par les enjeux déontologiques majeurs que poserait la prise en charge postopératoire, sur le sol français, de patients qui auraient eu recours à de telles pratiques à l’étranger. Son témoignage illustre la nécessité urgente pour le corps médical d’être informé sur ces dérives, afin de préserver l’intégrité des principes hippocratiques.
Prélèvements forcés d’organes : rompre la chaîne de l’indifférence
La soirée du 11 septembre au cinéma CGR de Beaune n’était pas une simple projection cinématographique : elle fut un acte civique et moral. En révélant comment la science médicale peut être détournée par un régime totalitaire pour devenir un instrument d’élimination politique et de profit financier, les organisateurs ont rappelé qu’aucun intérêt économique ou géopolitique ne saurait justifier le silence face à la barbarie.
Comme l’a résumé Bai He avec clarté, briser l’indifférence est la première étape vers la justice. Face aux tentations de la résignation et aux mécanismes de la normalisation insidieuse, la prise de conscience individuelle demeure l’ultime rempart de la conscience humaine.
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