Au VIIe siècle, à Chang'an, un jeune noble refuse d'entrer au monastère sans ses jarres de vin et ses concubines. Ce moine des Tang va pourtant devenir l'un des plus grands traducteurs bouddhistes de son époque. Parfois, les chemins vers l'éveil empruntent des routes que personne n'aurait imaginées.
Chang'an au VIIe siècle, capitale du monde
Au VIIe siècle, Chang'an — capitale de la dynastie Tang — est l'une des villes les plus ouvertes du monde connu. Marchands persans, moines indiens, diplomates japonais : tout le monde converge vers cette métropole d'un million d'habitants, carrefour vivant des Routes de la Soie. C'est dans ce décor de rencontres et d'échanges que se déroule l'une des histoires les plus singulières du bouddhisme chinois : celle d'un jeune noble peu sage qui devient, au fil du temps, l'un des plus grands traducteurs de textes sacrés de son époque.
Xuanzang, un moine revenu d'Inde avec six cents textes sacrés à traduire
Pour comprendre cette histoire, il faut d'abord évoquer brièvement son maître : Xuanzang, connu sous le nom du « Moine Tang » — ce pèlerin patient immortalisé dans le roman épique La Pérégrination vers l'Ouest, où il voyage vers l'Inde accompagné du facétieux Roi Singe Sun Wukong.
Sans l'aval des autorités impériales, Xuanzang franchit la frontière au péril de sa vie et prend la route de l'Inde en 629, traversant déserts et montagnes avec une détermination tranquille. Dix-sept ans plus tard, il rentre à Chang'an avec plus de six cents textes bouddhistes et la maîtrise de cinq langues.

L'empereur Tang Taizong lui confie une équipe de traducteurs pour mettre en œuvre ce trésor. Parmi les recrues que Xuanzang choisira se trouve un jeune homme que personne n'aurait pressenti dans ce rôle.
Revenons sur l’histoire d’un vieux moine dans la neige et d’une âme en attente
Avant cela, il faut revenir sur un épisode discret, survenu des années plus tôt lors du voyage de Xuanzang en Inde.
Traversant les contreforts himalayens, Xuanzang découvre dans un paysage de glace et de silence une silhouette immobile, recouverte de poussière : un vieux moine en méditation profonde, si profonde qu'il semble avoir quitté le cours ordinaire du temps.
Xuanzang fait sonner un bol de bronze près de son oreille. L'homme ouvre les yeux et demande, avec une certaine sérénité : « Le Bouddha Shakyamuni est-il enfin apparu dans ce monde ? » Xuanzang lui apprend que ce Bouddha-là est déjà entré en nirvana depuis plus de mille ans. Le vieux moine considère la chose : il avait commencé sa méditation à l'époque d'un Bouddha précédent, attendant la venue de Shakyamuni — et le temps avait glissé sans qu'il s'en aperçoive.
Xuanzang lui conseille de se réincarner dans une famille noble de Chang'an, d'attendre son retour, et de recevoir ainsi les enseignements qu'il cherche depuis si longtemps. Le moine acquiesce, et s'efface dans la lumière froide des montagnes.
Le jeune noble et son chemin particulier
Une dizaine d'années plus tard, dans les rues de Chang'an, un incident sans importance va tout déclencher. Un jeune aristocrate chevauche avec ses amis lorsque son cheval s'emballe et se dirige droit vers un moine qui marche paisiblement. Le cavalier est désarçonné et se retrouve aux pieds de l'homme en habit de moine. Ce moine, c'est Xuanzang.
Le jeune homme se relève et salue avec respect — il est élevé dans la piété bouddhiste, malgré des habitudes peu monastiques — et se présente : Kuiji*, fils du général Yuchi Zong, neveu du célèbre général Yuchi Gong. Xuanzang le regarde un moment. Quelque chose dans ce visage lui semble familier.
De retour au temple, en méditation, le souvenir lui revient : ce jeune homme peu enclin à la retenue est l'âme du vieux moine des neiges. Xuanzang lui avait recommandé de renaître dans une demeure aux tuiles de faïence dorées — signe des demeures impériales des Tang — afin de nouer un lien avec l'empereur Taizong. Le vieux moine s'y rend sans réfléchir davantage. Ce n'est pas le palais impérial, mais la demeure du général Yuchi — qui, comme bien des nobles des Tang ayant servi l'empereur, habite sous des tuiles de faïence dorée.

C'est ainsi que le vieux moine se retrouve dans la famille d'un général, et non à la cour. Peut-être est-ce pour cette raison que le cheval de Kuiji, ce jour-là, galope droit vers Xuanzang — comme si quelque chose, en lui, reconnait enfin celui qu'il attend depuis des siècles.
Entrer au monastère, oui, mais à ses conditions
Xuanzang se rend chez le général Yuchi pour demander que Kuiji entre dans les ordres. Le père objecte que son fils est d'un naturel impétueux, peu facile à conduire. Xuanzang répond avec calme : « C'est précisément parce qu'il est votre fils qu'il a cette trempe. Et c'est précisément parce que je suis qui je suis que je peux percevoir en lui quelque chose de singulier. »
Le général cède. Mais Kuiji, lui, n'est pas disposé à changer de vie sans négocier. Il pose trois conditions à son entrée dans les ordres : continuer à boire du vin, continuer à manger de la viande, et ne pas renoncer à la compagnie des femmes. Xuanzang accepte — avec la patience de quelqu'un qui sait que le temps fait son œuvre.
Ce qui suit devient l'anecdote la plus connue de Chang'an, celle de Kuiji se déplaçant avec trois grands chariots : le premier chargé de jarres de vin, le second transportant ses concubines, le troisième rempli de soutras. Les habitants de la capitale, pourtant accoutumés à bien des façons d'être, ont rarement vu cela. On l'appelle donc simplement « le Moine aux Trois Chariots » — avec, selon les quartiers, un sourire ou un soupir.

Un vieux paysan dit ce que personne n'ose dire
Un jour, Kuiji est envoyé à Taiyuan pour enseigner le dharma. Son cortège habituel l'accompagne. Sur la route, un vieux paysan le regarde passer sans rien dire de particulier. Quelqu'un lui explique qu'il s'agit d'un moine bouddhiste voyageant avec sa suite.
Le vieillard hoche la tête et dit simplement : « Je n'ai jamais entendu dire qu'un vrai disciple du Bouddha avait besoin de tout cela. »
Ces mots, prononcés sans intention de blesser, touchent Kuiji là où aucun sermon n'avait encore pénétré. Il arrête les chariots, prend congé de sa suite, et continue seul vers Taiyuan.
L'éveil par le chemin le plus inattendu
À partir de ce jour, Kuiji change — discrètement d'abord, puis profondément. Il s'impose une discipline rigoureuse, étudie sans relâche sous la direction de Xuanzang, apprend les cinq langues de l'Inde, et est officiellement chargé à vingt-cinq ans de collaborer aux grandes traductions impériales. Ce moine des Tang hors du commun devient l'un des fondateurs de l'école Faxiang — l'une des branches les plus philosophiques du bouddhisme chinois — et laisse une œuvre dont les commentaires sont encore lus aujourd'hui.

L'histoire de Kuiji nous rappelle quelque chose que les Français connaissent bien depuis Montaigne : ce ne sont pas toujours les chemins les plus droits qui mènent à la sagesse. Parfois, il faut trois chariots, un cheval fou, un vieux paysan anonyme — et mille ans de patience — pour trouver sa voie.
*Kuiji (632–682), disciple principal de Xuanzang, est considéré comme le fondateur de l'école Faxiang du bouddhisme chinois. Ses commentaires des textes traduits par son maître font encore référence aujourd'hui.
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