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Histoire. Il y a trois siècles vivait l’empereur Kangxi, ce souverain chinois si appliqué dans les sciences occidentales 

CHINE ANCIENNE > Histoire

Beaucoup de Français connaissent le goût de Louis XIV (1638–1715) pour la Chine. Les soieries, les laques et les porcelaines fascinaient la cour de Versailles, au point que le Roi-Soleil avait fait élever dans son parc un pavillon couvert de faïences imitant celles d’Extrême-Orient. Ce que l’on sait moins, c’est qu’à la même époque, à l’autre bout du monde, un empereur chinois, l’empereur Kangxi, éprouvait une curiosité exactement inverse : lui ne rêvait pas de chinoiseries, mais de géométrie, d’astronomie et des instruments de mesure venus d’Europe.

L’empereur Kangxi (康熙, 1654–1722), est le quatrième empereur de la dynastie Qing (清, 1644–1911) : il vécu l’un des plus longs règnes de l’histoire chinoise. Trois siècles avant nous, il accumulait les savoirs au point que, dans le langage d’aujourd’hui, on le qualifierait volontiers de génie touche-à-tout. Voici son histoire.

Comment une querelle d’astronomes a fait naître une vocation

L’empereur Kangxi n’a pas découvert les sciences européennes par simple curiosité de collectionneur : tout est parti d’un conflit. Son fils et successeur, l’empereur Yongzheng (雍正, 1678–1735), a rapporté plus tard les confidences de son père. « Vous me croyez savant en calcul, lui aurait dit l’empereur Kangxi, mais vous ignorez pourquoi je m’y suis mis. »

L’affaire remontait à son adolescence. Au Bureau de l’Observation du Ciel (Qin Tian Jian, 钦天监 ), les fonctionnaires lettrés chinois et les missionnaires européens se livraient une compétition scientifique ouverte, à coups de dénonciations et de procès. L’un de ces lettrés chinois, Yang Guangxian (楊光先, 1597–1669), avait accusé les jésuites d’employer de fausses méthodes : l’affaire avait pris un tour dramatique, certains accusés frôlant la peine capitale. 

Il y a trois siècles vivait l’empereur Kangxi, ce souverain chinois si appliqué dans les sciences occidentales
Le missionnaire Ferdinand Verbiest, qui a participé à la compétition de mesure de l’ombre du soleil avec Yang Guangxian. (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Pour départager les deux camps, le jeune empereur Kangxi a organisé une épreuve restée célèbre : prédire à l’avance la longueur de l’ombre qu’un gnomon, un simple montant dressé au soleil, projetterait à un instant donné. Le ciel servirait d’arbitre.

Le détail qui a frappé l’empereur Kangxi ? Parmi les hauts dignitaires réunis pour assister à l’épreuve, pas un n’était capable de comprendre la méthode employée. L’empereur Kangxi s’est alors fait une réflexion qui allait orienter toute sa vie : comment juger qui a tort ou raison si l’on n’y connaît rien soi-même ? 

Il s’est donc mis à l’étude, seul d’abord, avec acharnement. Bien plus tard, devenu un maître en la matière, il aurait soupiré que ceux qui apprennent aujourd’hui ces méthodes les trouvent faciles, mais que nul ne sait la peine qu’elles lui avaient coûtée.

À l’école des jésuites, bien avant l’aube

Pour apprendre, encore fallait-il de bons maîtres : l’empereur Kangxi les a fait venir à lui. Il s’est entouré de missionnaires experts en savoirs européens. Des Français, d’abord — Joachim Bouvet (1656-1730), Jean-François Gerbillon (1654-1707), Jean de Fontaney (1643-1710) et Claude de Visdelou (1656-1737), qui faisaient partie des « Mathématiciens du Roi » : ces jésuites français envoyés par Louis XIV auprès de la Chine des Qing en 1685.

Mais aussi des pères venus de Belgique, comme Antoine Thomas (1644–1709), ou du Portugal, comme Tomás Pereira (1645–1708). Auprès d’eux, l’empereur Kangxi a étudié la géométrie, la mécanique, l’astronomie, le calcul, l’anatomie et le maniement des instruments scientifiques.

Son assiduité avait de quoi stupéfier. Chaque jour, dès le chant du coq, il faisait entrer ses professeurs au palais pour commencer la leçon : il travaillait des heures durant, puis révisait encore. Ses professeurs quittaient le palais seulement vers la fin de journée.

Il y a trois siècles vivait l’empereur Kangxi, ce souverain chinois si appliqué dans les sciences occidentales
L’empereur Kangxi écrivant en tenue décontractée. (Image : wikimedia / Kangxi Emperor / Domaine public) 

Joachim Bouvet, qui l’a côtoyé de près, en a laissé un portrait saisissant dans le récit qu’il a adressé à Louis XIV : son Portrait historique de l’empereur de la Chine. Le monarque, raconte-t-il, écoutait avec attention, refaisait les exercices, traçait lui-même les figures, posait aussitôt ses questions dès qu’un point lui échappait, et passait ainsi des heures entières avec ses maîtres avant d’emporter les documents dans ses appartements pour les relire. Il s’exerçait sans relâche au calcul et aux instruments, et s’efforçait de retenir les démonstrations des grands théorèmes d’Euclide. Selon Joachim Bouvet, l’empereur kangxi était « un Monarque si occupé, autant d’application à toutes sortes de Sciences, que de goûts pour les beaux Arts. »

L’empereur Kangxi, cartographe et fondateur d’académie

Chez ce prince, le savoir n’était pas un passe-temps : il devait servir. En campagne militaire comme en tournée d’inspection, l’empereur Kangxi faisait porter par sa suite toutes sortes d’instruments de mesure, afin d’évaluer à tout moment la distance entre deux lieux, la hauteur d’une montagne ou la largeur d’un fleuve, et parfois d’observer les astres.

En 1713, fort de cette longue maturation, il a fondé une académie de mathématiques, le Meng Yang Zhai (蒙養齋), où il a réuni les meilleurs esprits de l’empire : Mei Juecheng (1681–1763), petit-fils du grand mathématicien Mei Wending (梅文鼎, 1633–1721), le lettré Chen Houyao (1648–1722), originaire de Taizhou, le haut fonctionnaire Li Guangdi (1642–1718) : sans oublier les missionnaires versés dans les sciences de la nature. 

C’est aussi sous son impulsion qu’a vu le jour l’un des plus grands chantiers cartographiques de l’histoire. Constatant que les cartes anciennes manquaient de précision : de tout temps, déplorait-il, ceux qui les dressaient négligeaient les degrés du ciel pour calculer les distances, d’où quantité d’erreurs, le souverain a ordonné un relevé général de son territoire. De 1708 à 1718, jésuites européens, fonctionnaires et savants chinois ont arpenté l’empire pour produire une carte d’un genre entièrement nouveau.

Il y a trois siècles vivait l’empereur Kangxi, ce souverain chinois si appliqué dans les sciences occidentales
Extrait des Cartes générales des territoires impériaux. (Image : wikimedia / 香港浸會大學地理系中國古地圖 / Domaine public)

Le résultat porte le nom de Cartes générales des territoires impériaux (皇輿全覽圖, Huangyu quanlan tu). C’était la première carte de Chine découpée selon les méridiens et les parallèles, et, pour son temps, la plus exacte du monde : on y trouvait le tracé des passes et des cols, des défenses côtières et fluviales, des villages fortifiés et des relais de poste. Pour l’empereur Kangxi, c’était l’aboutissement d’un travail de patience. « J’y ai consacré plus de trente années d’efforts avant d’en venir à bout », confiait-il.

Le monarque ne s’est pas arrêté là. Il a fait compiler un monument de cent volumes, Aux sources du calendrier et de l’harmonie (律曆淵源, Lüli yuanyuan), qui réunissait trois grands traités : l’un sur le calendrier et l’astronomie, Examen des phénomènes célestes (曆象考成, Lixiang kaocheng), un deuxième sur les mathématiques, Recueil des principes essentiels des mathématiques(數理精蕴, Shuli jingyun) et un troisième sur la théorie musicale, Édition impériale des lois et normes musicales(律呂正義, Lülü zhengyi). Le volume mathématique embrassait aussi bien le calcul écrit que le calcul par bâtonnets, l’algèbre, les logarithmes, la géométrie ou la trigonométrie, en mêlant les apports chinois et étrangers.

Du ciel étoilé au boulier, l’étendue d’un savoir

On aurait tort de croire que ce rôle d’« éditeur » impérial n’était qu’un titre honorifique. Chaque page rédigée par les savants devait passer sous les yeux de l’empereur Kangxi, qui la lisait et la corrigeait avant le bon à tirer. On imagine l’énergie dépensée et l’on mesure la solidité de ses propres connaissances.

Son savoir astronomique, lui non plus, n’avait rien d’ordinaire. Un jour qu’il était monté sur la terrasse d’observation, il a interrogé ses ministres sur le ciel : aucun n’a su répondre. C’est l’empereur lui-même qui s’est alors mis à leur enseigner la position des constellations, et à expliquer pourquoi les instruments des Anciens ne convenaient plus. Il a évoqué l’astronome Guo Shoujing (郭守敬, 1231–1316), dont les appareils, conçus sous la dynastie Yuan, étaient devenus inutilisables : leur concepteur ignorait que la sphère des étoiles dites « fixes » se déplace, elle aussi, très lentement.

Surtout, le souverain apprenait des Européens sans les croire sur parole. Il répétait à ses ministres que le calendrier occidental était dans l’ensemble exact, mais qu’avec le temps il finissait, lui aussi, par accuser de légers décalages. Une année, pour le solstice d’été, le Bureau de l’Observation du Ciel a annoncé une certaine heure : en mesurant lui-même, l’empereur a constaté qu’elle était en réalité décalée de quelques minutes. Vérifier, encore et toujours.

Il y a trois siècles vivait l’empereur Kangxi, ce souverain chinois si appliqué dans les sciences occidentales
L’empereur Kangxi a lui-même constaté l’heure exacte du solstice d’été. (Image : wikimedia / DragonSamYU, CC BY-SA 4.0)

Aux heures de loisir, il a même réuni près d’une centaine de ses propres travaux savants sous le titre Notes sur l’examen des choses aux moments de loisir (康熙幾暇格物編, Kangxi jixia gewu bian). Il y aborde la physique, l’astronomie, la médecine, la paléontologie, avec le même souci constant de la preuve. On a peine à imaginer, aujourd’hui, que de tels écrits scientifiques soient sortis de la main d’un empereur.

Détail savoureux : l’empereur Kangxi excellait aussi au boulier, qu’il utilisait avec une rapidité déconcertante. Gerbillon le reconnaissait volontiers : l’empereur calculait à l’abaque plus vite que le Père Thomas avec les méthodes européennes. Or chacune des disciplines qu’il maniait représente, pour le commun des mortels, des années entières de travail patient.

Un dernier trait, qui amusera peut-être les amateurs de la langue chinoise : l’empereur Kangxi a aussi été une sorte de traducteur. Selon plusieurs historiens, une partie au moins des termes techniques que le chinois emploie encore pour résoudre les équations remonterait au vocabulaire forgé à son époque, du temps où il étudiait les mathématiques.

Concilier les sciences nouvelles et l’héritage de la tradition

Par une intelligence et une volonté hors du commun, l’empereur Kangxi a étudié puis acclimaté les savoirs de l’Occident, posant des bases solides pour leur essor futur en Chine. Mais il en avait une certaine idée : ces sciences nouvelles devaient s’accorder avec la culture traditionnelle, et non la supplanter. L’histoire en a décidé autrement : la science moderne a fini par évincer cet héritage au lieu de composer avec lui, un dénouement que ce souverain curieux et nuancé n’aurait sans doute pas souhaité voir.

Reste qu’à plus de trois siècles de distance, le personnage mérite assurément qu’on s’y attarde : derrière le cliché de l’empereur lointain et figé se cache un esprit étonnamment proche du nôtre : un esprit qui, comme nous, voulait comprendre avant de juger.

Rédacteur Yi Ming

Source : zhengjian.org 

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