À l’inverse de l’œuvre d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée, la deuxième partie de l’Énéide de Virgile (chants VII à XII) présente le récit d’un périple et d’une guerre. Rappelons que les six premiers chants constituent la première partie du poème où Énée dans ses errances est à la recherche d’une autre patrie. Guidé par les dieux, il poursuit sa mission.
Énée en terre d’Italie : guerres et adversité
Notre héros arrive en terre d’Italie dans le Latium où règne le roi Latinus. Celui-ci ayant vu en songe qu’un étranger allait épouser sa fille réserve à Énée un accueil favorable, lui promettant de lui offrir sa fille en mariage, Lavinia. Cette union scellera le lien entre le peuple troyen et le peuple italien.

Dans le même temps, une telle alliance provoque la colère de Turnus, l’intrépide roi des Rutules, autre peuple du Latium basé au sud de Rome. En tant que prétendant de Lavinia, il s’insurge contre le prince venu d’ailleurs. En outre, la déesse Junon qui voue aux Troyens une haine indéfectible incite Turnus à déclarer la guerre à Énée. Ainsi par l’intermédiaire de Alecto, l’une des trois Furies de la tradition grecque, insuffle-t-elle ces pensées à Turnus :
« Sors donc de ta langueur, va, vole, le temps presse,
Rassemble tes soldats, déroule tes drapeaux.
Des Troyens dans le Tibre, embrasse les vaisseaux,
Et renverse sur eux leur ville encore naissante
Pars, accomplis des dieux la volonté puissante,
Et qu’un monarque ingrat sans courage et sans foi,
Sache comment se venge un héros tel que toi. »
(Énéide, VII, 429-435, traduction de Jacques Delille)

Duel final et fin brutale
Ascagne, fils d’Énée ayant tué accidentellement un animal sacré, la guerre est déclarée. Troyens et Rutules s’affrontent. Les pertes sont nombreuses. Énée cherche à réduire les effusions de sang et pleurant amèrement la perte de son ami Pallas le fils de son allié, propose à Turnus un duel final : les deux adversaires vont s’opposer en tant que représentants des deux camps. Les dieux désigneront le vainqueur. À son actif, il possède un bouclier et une armure magiques : elles rendent invincible celui qui en fait usage. Ces armes ont été offertes par sa mère, la déesse Vénus, épouse de Vulcain.
Turnus en dépit de sa bravoure et son habileté est frappé à mort par Ènée. Il implore sa grâce. Le prince troyen mû par la compassion hésite l’espace d’un instant mais lorsqu’il reconnaît sur Turnus le ceinturon de Pallas, une rage meurtrière folle s’empare de lui : comment peut-il laisser en vie l’assassin de son ami Pallas ? Énée terrasse son adversaire. Le roi Turnus rend l’âme.
Énée a vaincu ses ennemis. Son destin s’accomplit selon les diverses prophéties, il épouse Lavinia et pourra fonder la ville de Lavinium. La fondation de Rome par l’un de ses descendants, Rémulus s’ensuivra. L’Énéide de Virgile se termine de façon brutale, ce qui trouble plus d’un lecteur. Faut-il évoquer l’argument de l’œuvre inachevée ou voir dans ce choix de l’auteur des raisons plus complexes ? Pourquoi cette fin violente ?
Énée : un héros romain face à ses paradoxes
L’empereur Auguste en suggérant à Virgile d’écrire une œuvre à la gloire de Rome et de ses héros, souhaitait glorifier les vertus romaines par excellence, le courage, « virtus » en latin et le sens du devoir, le respect des dieux et de la patrie, « pietas ». Par exemple dans le chant VI, Énée abandonne la femme qu’il aime, Didon afin d’obéir aux dieux lui rappelant sa mission. Le héros romain par excellence n’a-t-il pas le sens de la maîtrise de soi ?
Cependant le même Énée reconnaissant le ceinturon de Pallas sur Turnus, « brûlant de colère » n’a pu contenir sa fureur et s’est jeté sur un homme blessé, désarmé, implorant la vie sauve. Il était prêt à l’épargner quelques instants plus tôt mais en l’occurrence, Énée n’a pas su garder la sérénité requise. C’est un héros qui garde une certaine humanité. Ses failles encore apparentes le rendent plus proche de nous.
L’Énéide de Virgile, un message sans complaisance
Revenons sur la fin brutale et violente de l’Énéide qui a déconcerté plus d’un lecteur. Quel message transmet-t-elle ? Certes, à l’origine, le poème épique suggéré par l’empereur Auguste a eu pour but de légitimer l’impérialisme romain. Et si Virgile tenait à souligner que toute conquête a un prix, que toute domination implique son lot de souffrances et de sacrifices ?
Ce point de vue émet l’idée que l’Énéide de Virgile est bien plus qu’un ouvrage de propagande commandé par un souverain ambitieux Ce poéme épique qui a inspiré les plus grands auteurs parvient à susciter notre réflexion après 2000 ans. De sa plume vigoureuse, le poète latin aborde des thèmes criants de vérité et de modernité : le devoir collectif, l’amour exclusif, les conflits entre réfugiés et peuples autochtones, pour ne citer que ceux-là.
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