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Sagesse. Le courage dans la culture traditionnelle chinoise : trois récits qui révèlent sa véritable essence

CHINE ANCIENNE > Sagesse

PODCAST

À la fin de la période des Royaumes combattants (Ve siècle av. J.-C. - 221 av. J.-C.), lorsque l'ermite Tian Guang a recommandé Jing Ke au prince Dan du royaume de Yan, il a déclaré : « L'homme au courage physique rougit sous l'effet de la colère ; celui qui possède le courage des muscles verdit de rage ; celui doté du courage des os blêmit dans la fureur ; quant à l'homme au courage spirituel, il demeure impassible malgré la colère. » Cette observation révélait les manifestations extérieures du courage dans la culture traditionnelle chinoise à différents niveaux. 

Examinons trois récits historiques qui permettent d'apprécier les nuances subtiles de cette notion de courage dans la culture traditionnelle chinoise.

Premier récit : la bravoure dénuée de sagesse

Le premier récit provient des Annales des Printemps et des Automnes de Lü (呂氏春秋, Lüshi Chunqiu), compilées en 239 av. J.-C. sous la direction du premier ministre Lü Buwei.

Dans le royaume de Qi vivaient deux hommes qui se prétendaient de valeureux guerriers. Un jour, en buvant ensemble, ils ont décidé de découper leur propre chair pour accompagner l'alcool. Ce macabre concours s'est terminé par leur mort à tous les deux.

Le courage dans la culture traditionnelle chinoise : trois récits qui révèlent sa véritable essence
Deux guerriers du royaume de Qi ont trouvé la mort par bravade insensée lors d'une beuverie. (Image : Yi Ming, image générée par ChatGPT)

Voilà sans doute deux individus d'une détermination hors du commun, capables de s'infliger une violence que le commun des mortels ne saurait imaginer. Mais s'agit-il vraiment de courage ? Absolument pas. C'est de la pure folie, ce qu'on appellerait aujourd'hui de l'inconscience. Au mieux, une bravoure absurde, le courage de l'imbécile.

Car le véritable courage est une vertu, et toute vertu suppose une dimension morale. Comme le dit le proverbe : La méchanceté naît dans l'audace. Sans fondement éthique, le courage se transforme vite en violence aveugle, celle des criminels et des malfaiteurs.

Deuxième récit : le courage qui surmonte la peur

Le deuxième récit provient des Nouvelles Annales (新序, Xin Xu), compilées au Ier siècle av. J.-C.

L'histoire se déroule au royaume de Qi, où vivait un certain Chen Buzhan, un homme connu pour sa couardise légendaire. En 548 av. J.-C., un coup d'État se prépare : Cui Zhu, l'homme le plus puissant du royaume, complote avec deux complices pour renverser le duc Zhuang de Qi. Leur plan : mettre son fils sur le trône. Cui Zhu commence par faire emprisonner le souverain. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans tout le royaume.

Quand Chen Buzhan l'apprend, il est en train de déjeuner. Le choc est tel qu'il se met à trembler violemment. Le bol de riz qu'il tient lui échappe des mains et se fracasse par terre.

Le courage dans la culture traditionnelle chinoise : trois récits qui révèlent sa véritable essence
Le craintif mais fidèle Chen Buzhan a courageusement décidé de gagner la capitale pour sauver son roi. (Image : Musée National du Palais de Taïwan / @CC BY 4.0

Mais malgré sa frayeur, Chen Buzhan est d'une loyauté absolue. Il ordonne aussitôt à son serviteur de préparer son char : il va sauver son duc ! Seulement voilà, au moment de monter dans le véhicule, ses jambes se dérobent. Il tremble tellement qu'il n'arrive même pas à grimper. Il faut que son cocher le pousse littéralement dans le char.

Le cocher, un brave homme, voit bien dans quel état se trouve son maître. Il tente de le raisonner : « Maître, regardez-vous ! Même si nous arrivons à la capitale, vous ne pourrez rien faire pour le duc dans cet état ! »

« Tu as sans doute raison », admet Chen Buzhan d'une voix chevrotante.

Le cocher insiste : « Alors pourquoi y aller ? »

La réponse de Chen Buzhan est sans appel : « C'est une question de devoir. Ma lâcheté est mon problème personnel. Je ne peux pas laisser mes faiblesses m'empêcher de faire ce qui est juste. »

Le char se met en route. Arrivé dans la capitale, Chen Buzhan découvre un champ de bataille : des cadavres partout, des soldats blessés, le bruit des combats, les cris des mourants. C'en est trop. Son cœur lâche. Il meurt sur place, terrassé par la peur.

Quand les gens du royaume de Qi apprennent son histoire, personne ne se moque de lui. Bien au contraire : tous le considèrent comme un héros, un homme d'une droiture exceptionnelle. Son nom devient synonyme de courage.

Car voilà le paradoxe : Chen Buzhan était un poltron, certes, mais aussi un homme d'un courage immense. Il a affronté une terreur qui le dépassait complètement pour rester fidèle à ses principes. Il savait qu'il ne pourrait rien faire, que la peur le tuerait peut-être. Et pourtant, il y est allé.

Sa mort peut sembler pathétique. Mais par cet acte humble, il a incarné quelque chose de sublime. Existe-t-il une manifestation plus digne du nom de courage dans la culture traditionnelle chinoise ?

Troisième récit : l'impassibilité face au danger suprême

Le troisième récit, popularisé dans le monde entier par le film Hero de Zhang Yimou, relate la tentative d'assassinat du roi de Qin par Jing Ke.

Imaginez : un homme seul face à tout un royaume. Sur les rives de la rivière Yi, au moment des adieux, Jing Ke a chanté ces vers déchirants qui allaient devenir légendaires :

風蕭蕭兮易水寒,壯士一去兮不復還
Fēng xiāo xiāo xī yì shuǐ hán, zhuàng shì yī qù xī bù fù huán
Le vent gémit, la rivière Yi est glacée, le guerrier qui part ne reviendra jamais.

Un seul homme contre un royaume — et pas n'importe lequel ! Le redoutable Qin, qui avait déjà conquis six royaumes et dont le nom seul semait la terreur. Tous savaient ce qui attendait Jing Ke : qu'il réussisse ou qu'il échoue, la mort était certaine. Une mort horrible.

Le courage dans la culture traditionnelle chinoise : trois récits qui révèlent sa véritable essence
Tentative d'assassinat du roi de Qin. (Image : wikimedia / Unknown / Domaine public)

Jing Ke avait longtemps voyagé de cour en cour sans jamais trouver quelqu'un qui le comprenne vraiment. Il avait essayé de convaincre le duc Yuan de Wei de l'engager, sans succès. Ce n'est qu'au royaume de Yan, recommandé par Tian Guang au prince Dan, qu'il a enfin trouvé un protecteur qui a reconnu sa valeur.

Le prince lui a accordé sa confiance totale et a placé entre ses mains le destin de son royaume. Pour répondre à cette reconnaissance, Jing Ke a accepté de porter seul l'espoir de toute une nation. Il a brûlé tous ses vaisseaux derrière lui. C'était le geste ultime du lettré qui offre sa vie à celui qui a su voir en lui ce que personne d'autre n'avait vu.

Selon Tian Guang, Jing Ke incarnait le plus haut niveau du courage dans la culture traditionnelle chinoise : le courage spirituel. Pénétrer seul dans le palais du roi de Qin — ce tyran qui avait écrasé six royaumes — armé seulement d'une carte et d'un poignard, sous les yeux de toute la cour et de centaines de gardes, voilà qui demandait un courage hors du commun.

Mais le vrai courage spirituel ne se limitait pas à cela. Ce qui rendait Jing Ke vraiment exceptionnel, c'était son sang-froid absolu. Du début à la fin, il est resté parfaitement calme, le visage impassible, l'esprit tranquille. Voilà la marque du courage spirituel authentique.

Son compagnon de mission, Qin Wuyang, était pourtant lui aussi réputé pour sa bravoure. À treize ans, il avait déjà tué un homme. Dans la rue, personne n'osait croiser son regard tellement il dégageait une aura terrifiante. Et pourtant, devant le roi de Qin, le voilà qui tremble de partout, incapable d'articuler un mot, les jambes coupées. Il s'effondre au moment crucial. Le contraste avec Jing Ke est saisissant.

Les Mémoires historiques (史記, Shiji) de Sima Qian racontent d'ailleurs un épisode révélateur : lors de ses voyages, Jing Ke s'était arrêté à Yuci où il a discuté d'escrime avec le célèbre maître Gai Nie. La conversation s'est animée. À un moment, Gai Nie l'a fixé d'un regard noir. Jing Ke a pris peur et s'est enfui immédiatement.

Quelqu'un a conseillé à Gai Nie de le rappeler. Mais celui-ci a répondu : « Non, inutile. Je l'ai regardé droit dans les yeux parce qu'il disait n'importe quoi sur l'art de l'épée. Il a compris le message. Il ne reviendra pas. » Il a quand même envoyé quelqu'un vérifier auprès du logeur : Jing Ke avait effectivement quitté la ville en toute hâte. « Vous voyez, a commenté Gai Nie, mon regard l'a effrayé. »

Étrange, non ? Comment un homme capable d'un tel courage spirituel pouvait-il fuir devant un simple maître d'armes comme Gai Nie ou Lu Goujian ? Pourquoi battait-il en retraite face à leur colère ?

Conclusion

Dans la pensée chinoise traditionnelle, le véritable courage n'est pas l'absence de peur. C'est la capacité de savoir quand avoir peur et quand ne pas avoir peur, guidée par le sens moral et le devoir.

Prenez ceux qui se vantent : « Moi, je ne crains ni Dieu ni diable ! » Derrière cette fanfaronnade ? Une ignorance totale. Ces grandes gueules ne craignent rien, précisément parce qu'ils ne comprennent rien. Mais dès qu'une vraie cause surgit, une cause pour laquelle on devrait risquer sa vie, les voilà qui disparaissent au moment crucial.

L'homme vraiment courageux, lui, connaît la peur. Face à une dispute sans importance ou un adversaire qui n'en vaut pas la peine, il recule, quitte à passer pour un lâche. Le qu'en-dira-t-on ne l'inquiète pas. Mais dès qu'une juste cause apparaît, le voilà métamorphosé : il s'élance sans la moindre hésitation, devient une force indomptable et accomplit des hauts faits qui demeurent dans les mémoires.

Rédacteur Yi Ming

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