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Culture. Confiance altruiste ou méfiance de l’égo, deux manières de vivre son destin (2/2)

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Dans la Russie impériale du XIXe siècle, deux vieillards firent le vœu de vivre ensemble un pèlerinage à Jérusalem. L'un, Efim, marcha jusqu'au bout et se confronta à ses démons intérieurs. L'autre, Élysée, ayant secouru une famille en détresse, renonça à poursuivre après quelques semaines car il n'avait plus assez d'argent. Mystérieusement, Efim aperçut, par trois fois, Élysée dans la ville sainte. 

Article écrit d'après le conte de Léon Tolstoï, Les Deux Vieillards.

Dans la nuit, Élysée partit de l'isba où il avait sauvé de la famine et de la mort une famille de paysans. Il souhaitait retrouver son compagnon Efym sur le chemin de leur pèlerinage à Jérusalem. Le vieillard fit une pause après 5 kilomètres pour compter l'argent qu'il lui restait. Il conclut qu'il n'avait pas assez pour continuer et passer la mer.

Revenir dans sa famille, vivre le cœur léger

Il renonça à mendier pour un tel pèlerinage sacré. Il eut quelques regrets de ne pas aller jusqu'au but, mais il pensa que Efim se débrouillerait d'y aller seul et mettrait un cierge pour lui. Dieu était miséricordieux et le relèverait de ce vœu non réalisé. Il fit alors volte-face pour retourner chez lui.

Au début du pèlerinage en compagnie d'Efim, il avait peiné à marcher derrière lui. Maintenant qu'il retournait seul chez lui, Dieu l'aidait à marcher d'un pas léger, jouant même avec son bâton, sans fatigue. Il marchait soixante-quinze kilomètres dans la journée.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (2/2)
Maintenant qu'il retournait seul chez lui, Dieu l'aidait à marcher d'un pas léger, sans fatigue. (Image : wikimédia / Ivan Aïvazovski / Domaine public)

Arrivant chez lui, les siens furent heureux de le revoir. Ils lui demandèrent pourquoi il était revenu au lieu d'aller au but. « C’est que Dieu ne l’a pas voulu. J’ai dépensé l’argent en route et j’ai laissé mon compagnon me dépasser. » répondit-il. Il rendit le reste de l'argent à sa vieille épouse.

Il s'enquit des affaires de la maison : les travaux des champs avaient été réalisés dans les temps. Tout allait bien et tous vivaient en paix et en bon accord. 

Les moqueries de la famille d'Efim

Ayant appris le retour d'Élysée, les membres de la famille d'Efim vinrent à lui pour prendre des nouvelles de leur vieillard. Il leur dit qu'il allait très bien quand ils s'étaient quittés. « J’ai voulu le rattraper, mais il m’est alors survenu force événements; et je n’ai plus eu de quoi poursuivre ma route. Et voilà: je m’en suis retourné… » expliqua-t-il.

La famille d'Efim s'étonna qu'Élysée ait pu faire une telle sottise. Il n'avait pas atteint le but et il avait gaspillé son argent. Tous en riaient. 

Élysée oublia tout cela et reprit ses occupations rurales. Il fit du bois avec ses fils, battit du blé avec les babas. Il prit soin de ses ruches. Élysée régla toutes ses affaires. Il entreprit de tresser des paniers et de tailler des sabots pendant l'hiver.

Efim attendit longuement son compagnon

Quand Élysée voulut aller boire de l'eau à l'isba et se sépara de son compagnon au début du pèlerinage, Efim l'attendit le premier jour et se soucia de ne pas le voir arriver. Puis il continua son chemin, s'attendant à ce qu'il le rejoigne les jours suivants à une halte ou une nuitée dans un village.

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Les pèlerins arrivèrent à Odessa, au sud de l'Ukraine, sur la côte de la Mer Noire. (Image : wikimédia / Ivan Aivazovsky / Domaine public)

Mais personne ne vint et Efim continua seul son chemin. Il se dit en lui-même : « Nous nous rencontrerons quelque part à Odessa ou sur le bateau .» Et il n'y songea plus.

Il rencontra dans une auberge un pèlerin aux longs cheveux, en robe de bure, qui avait déjà fait une fois le pèlerinage, disait-il. Efim lia conversation avec lui et ils firent la route ensemble. Ils arrivèrent à Odessa, au sud de l'Ukraine, sur la côte de la Mer Noire. Le pèlerin expliqua à Efim un moyen de traverser sans bourse délier. Mais Efim était un homme droit et il tint à payer sa place.

La traversée en mer dura cinq jours jusqu'à Jaffa. Il y eut une journée et une nuit de tempête où les vagues balayèrent le pont et inondèrent le bateau. À Jaffa, tous les pèlerins débarquèrent. Il restait encore quatre jours de marche et tous arrivèrent enfin à Jérusalem.

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Il y eut une journée et une nuit de tempête où les vagues balayèrent le pont et inondèrent le bateau. (Image : wikimédia / Ivan Aivazovsky / Domaine public)

Une crainte tenace pendant la visite des lieux saints

Efim visita tous les lieux de pèlerinage relatifs à Jésus et à l'histoire juive et chrétienne. Il fit brûler des cierges, donna de nombreuses fois de l'argent, participa à des offices où se serraient des quantités de pèlerins, des Russes, des Grecs, des Arméniens, des Turcs et des Syriens.

Efim se méfiait maintenant du pèlerin qu'il avait rencontré avant d'arriver à Odessa. Celui-ci l'avait partout accompagné à Jérusalem, lui disant là où il fallait brûler des cierges, là où il fallait donner de l'argent. 

Mais ce pèlerin n'avait lui-même jamais donné d'argent. De plus, il disait maintenant qu'on lui avait volé son argent ! Efim entretint de mauvaises pensées contre lui. Il s'attristait de pécher en pensée, en proie à de la méfiance et de la rancœur dans ces lieux sacrés.

Il observait que le pèlerin regardait l'argent d'un air sournois. L'homme semblait si peu sincère quand il se plaignait qu'on l'avait volé ! Souvent, Efim portait la main à sa bourse, craignant qu'elle eût disparu.

Le mystérieux pèlerinage d'Élysée

Immobile et priant devant la chapelle du Saint-Sépulcre, Efim vit tout à coup un petit vieillard en caftan de bure, devant la cohorte des fidèles. Sa tête toute chauve luisait comme celle d'Élysée Bodrov. Quand le petit vieillard tourna la tête dans sa direction, il le reconnut aussitôt.

« C’est bien lui, Bodrov; voilà bien sa barbe noirâtre, frisée, et ses poils blancs sur les joues, et ses sourcils, et ses yeux, et son nez, et tout son visage enfin: c’est lui, c’est bien Élysée Bodrov. » Efim était heureux d'avoir retrouvé son compagnon. 

Mais comment avait-il pu arriver avant lui ? Et comment avait-il pu se trouver devant les fidèles, si près du Saint-Sépulcre ? Efim pensa qu'il le retrouverait à la sortie. Mais quand la foule s'ébranla pour sortir à la fin de l'office, Efim fut refoulé dans un coin et il perdit de vue Élysée.

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Comment Élysée avait-il pu arriver avant lui ? Et comment avait-il pu se trouver devant les fidèles, si près du Saint-Sépulcre ? (Image : wikimédia / brionv from San Francisco / CC BY-SA 2.0)

Enfin il réussit à se dégager. Il marcha dans le temple à la recherche d'Élysée sans le retrouver. Il arpenta la ville et, d'auberge en auberge, se mit en quête du petit vieillard. Nulle part il ne le retrouva. Efim resta seul cette soirée-là. Le pèlerin avait disparu aussi, sans lui rendre le rouble prêté.

L'impossible rencontre

Retournant le lendemain au Saint-Sépulcre il voulut s'avancer au plus près, mais de nouveau il fut refoulé et il resta près d'un pilier à prier. Comme la veille il regarda devant lui, et tout près du Saint-Sépulcre, Élysée étendait ses mains comme un prêtre à l'autel. Sa tête chauve luisait.

Efim pensa : « Eh bien! Cette fois je saurai bien le joindre. » Il se faufila jusqu'au premier rang, mais Élysée n'était déjà plus là. Le troisième jour, il le vit encore sur la place sainte, les mains étendues et les yeux tournés vers le haut comme s'il contemplait le Ciel. 

Cette fois-ci, Efim se tint à la porte de sortie pour ne pas le manquer. Ce fut peine perdue, la foule s'écoula après l'office, mais Élysée n'apparut jamais près d'Efim. 

Efim resta six semaines à Jérusalem, visita aussi Bethléem, Béthanie et Le Jourdain. Il fit mettre le sceau du Saint-Sépulcre sur une chemise neuve qui l'habillerait au moment de sa mort et de son enterrement. Il prit de l'eau du Jourdain dans un petit flacon, et de la terre, et des cierges des lieux saints.

Retour dans une région transformée

Quand il ne lui resta plus que l'argent du retour, il se mit en route pour rentrer chez lui, reprenant le même chemin. Efim atteignit la région où il s'était séparé d'Élysée à l'aller. Le pays était méconnaissable.

Là où ils étaient affamés et misérables l'année dernière, les habitants vivaient aujourd'hui à leur aise. Les récoltes avaient été excellentes. Le soir il entra dans le village où Élysée l'avait quitté pour aller demander de l'eau dans une isba. 

Une petite fille en chemise blanche sortit d'une maison et courut vers lui.

« Petit vieillard ! Petit vieillard ! Viens chez nous ! La fillette le saisit par la manche et l'entraîna vers l'isba. La baba moujik l'invita chaleureusement à manger et passer la nuit chez eux.

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La paysanne expliqua tout ce que le petit vieillard avait fait pour les sortir de la famine, de la maladie et de l'infortune. (Image : wikimédia / Ivan Aivazovsky / Domaine public)

Efim les remercia et les loua de leur hospitalité envers les pèlerins. La baba hocha la tête : « Comment ne leur ferions-nous pas bon accueil ? C’est à un pèlerin que nous devons de vivre encore. Nous buvions, nous avions oublié Dieu, et Dieu nous punit, et nous attendions la mort. » Alors la baba expliqua tout ce que le petit vieillard avait fait pour les sortir de la famine, de la maladie et de l'infortune. 

L'isba où Dieu fut de nouveau reconnu

La grand-mère entra alors dans l'isba et partagea son questionnement : « Était-ce un homme? Était-ce un ange de Dieu? Nous l’ignorons nous-mêmes. Il aimait tout le monde, plaignait tout le monde, et il partit sans le dire à personne. Nous ne savons même pas pour qui prier Dieu. »

À la tombée de la nuit, le moujik revint de ses champs à cheval. Il confia comment Élysée avait transformé leur vie : « Et c’est lui qui nous a remis sur pied, c’est grâce à lui que nous avons reconnu Dieu, et que nous avons eu foi en la bonté des hommes. (…) Nous vivions auparavant comme des bêtes; et il a fait de nous des hommes. »

Efim resta longtemps sans dormir, pensant à Élysée. Trois fois, il l'avait vu au premier rang à Jérusalem. Il comprit alors : « Voilà comment il m’aura devancé. Mes efforts ont-ils été bénis? Je ne sais. Mais les siens, Dieu les a bénis. » Les gens de l'isba, le lendemain, comblèrent Efim de gâteaux pour la route.

Un fils indigne, les affaires à l'abandon

Efim arriva chez lui un soir, après une année de pèlerinage. Son fils n'était pas là mais au cabaret. Il en revint éméché. Efim l'interrogea et il vit qu'il s'était très mal occupé des affaires. Il lui fit de sévères reproches.

Cependant, son fils lui répondit sans ménage qu'il aurait dû rester à s'occuper lui-même de la maison et ne pas emporter tout l'argent. Efim se fâcha contre son fils. 

Le lendemain, il vit la vieille épouse d'Élysée qui était sur le seuil de sa porte. Ils se saluèrent et échangèrent sur le pèlerinage et le retour anticipé d'Élysée. L'épouse ne tarissait pas d'éloge sur son mari, combien tous dans la famille l'aimaient et se plaisaient en sa compagnie. 

L'ultime compréhension d'Efim

Elle invita Efim à retrouver Élysée dans son rucher. Quand Efim entra dans le rucher, il eut la même vision d'Élysée qu'à Jérusalem. Sans filet ni gants, il était vêtu d'un caftan, les mains étendues les yeux en haut, sa tête chauve et luisante. 

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La vieille épouse invita Efim à retrouver Élysée dans son rucher. (Image : wikimédia / Clara Southern / Domaine public)

Les abeilles volaient dans le soleil autour de sa tête sans le piquer, lui faisant une couronne. Quand il se retourna et vit Efim, il poussa un cri de joie et vint au devant de son compère, enlevant doucement les dernières abeilles de sa barbe.

« Bonjour, cher ami! As-tu fait bon voyage? » lui demanda-t-il. « J’y ai été de mes jambes, mais je ne sais si j’y ai été de mon âme. Peut-être est-ce plutôt quelqu'un d'autre… Élysée lui répondit vivement : « C'est l'affaire de Dieu, compère ! C'est l'affaire de Dieu ! »

Efim voulut aussi lui dire qu'il avait rencontré les gens de l'isba où Élysée était entré pour demander de l'eau... Celui-ci lui coupa la parole et lui dit à nouveau : « C'est l'affaire de Dieu, compère, c'est l'affaire de Dieu ! » Et il détourna la conversation sur un autre sujet.

Efim poussa un soupir et n'insista pas. Il comprit alors que Dieu ne demandait aux hommes de ce monde que deux choses essentielles : aimer les autres, soi-même et toute chose, et faire le bien. 

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