Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Culture. Confiance altruiste ou méfiance de l’égo, deux manières de vivre son destin (1/2)

TENDANCE > Culture

Dans la Russie impériale du XIXe siècle, deux vieillards firent le vœu d'aller ensemble en pèlerinage à Jérusalem. Le caractère et les circonstances particulières de chacun les amenèrent à vivre le pèlerinage, physique autant qu'intérieur, de manière très différente. Tolstoï nous offre, avec ce conte, une source de réflexion quant à notre relation aux autres et son influence sur notre bonheur de vivre et nos épreuves.

Article écrit d'après le conte de Léon Tolstoï, Les Deux Vieillards.

Des deux vieillards, l'un était un paysan aisé, Efim Tarassitch, un moujik de 70 ans, vigoureux et droit. L'autre, Élysée Bodrov, ni riche ni pauvre, avait été charpentier et maintenant, devenu vieux, il s'occupait d'un rucher. 

Efim était d'humeur grave et rigide. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Par deux fois il avait été staroste, chef d'une communauté paysanne où il répartissait les terres entre les familles et collectait les impôts pour l'administration tsariste. Il avait deux fils et un petit-fils mariés. Ils vivaient tous sur le même lieu. 

Élysée était d'humeur joviale et spontanée. Il buvait de la vodka, prisait du tabac. Il aimait chanter et vivait en bons termes avec son entourage. C'était un petit vieillard à la tête toute chauve. Il avait lui aussi deux fils, l'un travaillait avec lui, l'autre au-dehors.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Élysée était d'humeur joviale et spontanée. C'était un petit vieillard à la tête toute chauve. (Image : wikimédia / Della Bella, Stefano / CCO)

Vivre dans un esprit craintif et préoccupé de tout

Il y avait des années déjà que tous deux s'étaient entendus pour faire le pélerinage, mais Efim avait constamment des affaires qui le retenaient. Son esprit était inquiet de tout, jamais en repos. Cela concernait tantôt des événements dans la famille, tantôt des réalisations en cours. Il ne trouvait jamais le moment opportun pour partir.

Lors d'une fête les deux vieillards se rencontrèrent à nouveau et s'assirent pour parler de leur projet. Élysée demanda : « Eh bien, compère, à quand l’accomplissement de notre vœu ? » Efim répondit embarrassé : « Mais il faut attendre encore un peu: cette année est justement des plus chargées pour moi. J’ai commencé à construire cette isba. »

Efim tergiversait encore et il n'avait pas confiance en ses proches pour mener les affaires quand il serait parti. Élysée lui fit remarquer que c'étaient les choses matérielles et l'argent qui l'empêchaient de partir, et pourtant il avait dix fois plus d'économies que lui.

Le petit vieillard chauve suggéra au grand robuste qu'un jour il mourrait et ne serait plus là pour tout faire et tout contrôler. C'était justement l'occasion de laisser ses proches s'exercer aux responsabilités. Lui-même faisait confiance à sa famille et tout allait bien.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Efim tergiversait encore et il n'avait pas confiance en ses proches pour mener les affaires quand il serait parti. (Image : wikimédia / Rembrandt / CCO)

Élysée confia à Efim : « Je n'ai rien regretté de ma vie, excepté mes péchés. Il n’y a rien de plus précieux que l’âme. » Efim lui répondit : « C’est vrai; mais ce n’est pas bien, quand il y a du désordre dans la maison. » Élysée rétorqua : « C’est pis encore, quand il y a du désordre dans l’âme. Et puisque nous avons promis, eh bien, partons ! 

Des préparatifs compliqués ici, très simples là, vivre tourné vers soi ou tourné vers les autres

Efim avait beaucoup réfléchi depuis la veille. Il vint chez Élysée le lendemain matin, lui disant : « Tu as dit la vérité. Dieu est le maître de notre vie et de notre mort. Puisque nous sommes encore vivants, et que nous avons des forces, il faut aller. »

Ils firent leur préparatifs dans la semaine. Efim pensa à tout et organisa d'avance tout ce que devrait faire son fils aîné. Élysée vendit dix ruches à son voisin pour remplir sa bourse. Quant aux choses de la maison, il dit à sa vieille épouse : « Chaque affaire apporte avec elle sa solution. Vous êtes assez grands; vous saurez faire pour le mieux. » 

Au moment du départ, leurs proches les accompagnèrent jusqu'à la sortie du village et firent leurs adieux. Les deux vieillards se mirent en route. Élysée était de bonne humeur, la joie de vivre, comme d'habitude, et très vite il oublia toutes les affaires du village et de sa maison. 

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Élysée vendit dix ruches à son voisin pour remplir sa bourse. (Image : Umut Dagli / Pexels)

Il n'avait qu'une pensée à l'esprit : être agréable à son compagnon, ne pas dire de mot blessant, marcher en harmonie jusqu'au but du voyage. Il tâchait toujours d'être aimable avec les gens rencontrés, et il avait un mot plaisant pour chacun.

Efim marchait d'un pas soutenu. Il ne disait pas de paroles inutiles. Cependant, c'était moins facile pour lui. Il n'arrivait pas à se débarrasser des affaires de sa maison. Il était inquiet que les choses soient mal faites chez lui.

Le pélerinage en contrée inconnue et hospitalière

Ils marchèrent durant cinq semaines, payant pour le vivre et le couvert. Puis ils arrivèrent dans un peuple où tous voulurent les inviter à manger et dormir gratuitement. Et on remplissait leur sacs de pain et de galettes. Ils avaient déjà parcouru 750 km.

Plus tard, ils abordèrent un pays infertile où rien n'avait poussé l'année précédente. La famine s'était installée. Les gens offraient le lit aux deux pèlerins mais personne ne leur offrait à manger. Dans un village où ils passèrent la nuit, ils purent heureusement acheter quinze livres de pain.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Plus tard, ils abordèrent un pays infertile où rien n'avait poussé l'année précédente. La famine s'était installée. (Image : wikimédia / Vyacheslav Argenberg / CC BY 4.0)

Le lendemain matin, après une vingtaine de kilomètres, Élysée se sentit fatigué. Il faisait chaud et Efim était meilleur marcheur que lui. Élysée voulut boire, il dit à son compagnon : « Ne m’attends pas, je vais courir à cette petite isba, je boirai un coup et je te rattraperai bientôt. » Efim fut d'accord et continua seul sur la route.

Élysée entra dans la cour devant l'isba. Un homme maigre, les yeux hagards, était allongé le long d'un mur, il ne dormait pas. Le pèlerin lui demanda à boire, mais l'homme ne répondit pas. Alors il se dirigea vers la porte. Deux enfants pleuraient dans l'isba. 

L'épreuve d'une famille proche de la disparition

Quand il toqua, personne ne répondit mais il entendit un gémissement derrière la porte. Il pensa qu'il y avait peut-être un malheur dans cette maison, alors il ouvrit la porte. Sur un banc, était allongée une vieille femme vêtue seulement d'une chemise, la tête appuyée sur la table. 

Un petit garçon maigre au ventre gonflé se tenait près d'elle. Il tirait la vieille femme par la manche en criant. Dans la chambre, il y avait de mauvaises odeurs. Élysée aperçut une femme couchée derrière le poêle. Elle avait des convulsions qui la secouaient tout entière. Elle s'était souillée et personne n'avait nettoyé.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Quand il toqua, personne ne répondit mais il entendit un gémissement derrière la porte. (Image : wikimédia / Constantin Westchiloff / Domaine public)

La vieille femme sur le banc leva la tête et vit le pèlerin. Élysée s'approcha alors d'elle et lui dit : « Je suis entré, servante de Dieu, pour demander à boire. » La vieille femme répondit : « Il n’y a personne pour apporter à boire. Et il n’y a rien à prendre ici. Va-t-en. »

La bonté et la générosité du pélerin

Élysée demanda : « Mais quoi! Vous n’avez donc personne qui ne soit pas malade chez vous pour nettoyer cette femme ? » « Personne. Mon homme se meurt dans la cour, et nous ici. » dit la vieille femme. C'est à ce moment que le moujik entra péniblement et s'affaissa dans la maison. 

Sans se relever, il articula quelques mots, arrachés un par un, reprenant son souffle. « La faim nous a envahis. Voilà. Il meurt de faim ! » dit-il, en montrant d’un signe de tête le petit garçon. Et il pleura. Alors Élysée prit le pain dans son sac, en coupa un morceau et le donna au petit garçon.

Une petite fille apparut derrière le poêle, fixant ses yeux sur le pain. Le vieillard donna du pain à la grand-mère et à la fillette, mais le moujik et la baba étaient déjà trop faibles pour manger du pain. Il alla chercher de l'eau au puits car tous avaient la bouche sèche. 

Ensuite il se rendit chez l'épicier au village et acheta du gruau, du sel, de la farine et du beurre. Il alluma le poêle pour préparer un potage et une kascha pour tous. Le moujik put, lui aussi, manger un peu. Les deux enfants finirent le plat et s'endormirent dans les bras l'un de l'autre.  

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Le vieillard donna du pain à la grand-mère et aux deux enfants, mais le moujik et la baba étaient déjà trop faibles pour manger du pain. (Image : wikimédia / Abi Porter / CC BY 2.0)

Comment la famine et la détresse s'étaient installées dans l'isba 

Le moujik et la vieille femme racontèrent leur histoire. Cette année-là, rien n'avait poussé. À l'automne, il ne restait déjà plus rien à manger. Les voisins et des personnes charitables leur donnèrent à manger au début, mais les vivres commencèrent à manquer partout. Beaucoup ne pouvaient plus rien donner. 

Le moujik ne trouva pas de travail pour gagner un peu d'argent. La vieille femme et la fillette allèrent mendier, mais l'aumone était mince et personne n'avait de pain. Au printemps, plus personne ne donna l'aumône. On finit par manger de l'herbe. Était-ce la cause ? Le moujik n'eut plus de force et la baba tomba malade et s'alita. 

La fillette dépérit et devint peureuse, se tenant blottie dans un coin. Des voisins vinrent quelques jours auparavant, mais ils prirent peur et tournèrent les talons quand ils virent la famine et la maladie dans l'isba. C'est dans une telle situation désespérée qu'ils attendaient la mort, le jour où Élysée vint demander de l'eau.

La résolution d'Élysée de mettre son pélerinage de côté

Au vu de la situation désastreuse de cette famille, Élysée décida de ne pas rejoindre Efim le jour-même, et il se coucha dans l'isba. Le lendemain il s'occupa de tout dans la maison. Il alla avec la fillette chez le voisin chercher ce qui manquait, mais il n'avait lui-même plus rien qu'il eut  pu donner.

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Pour que cette famille retrouve des conditions correctes, Élysée mit son pélerinage de côté et fit durant plusieurs jours ce qu'il avait résolut de faire. (Image : Ahatojnn / Pexels)

Alors le vieillard acheta ceci, fabriqua cela et se procura ainsi l'essentiel. Il resta finalement trois jours pour remettre les choses en ordre. Le petit garçon se rétablit, marchait sur le banc et venait se frotter avec tendresse contre Élysée. La fillette avait retrouvé sa gaieté, elle l'aidait en tout, courant derrière lui et criant : « Petit grand-père ! Petit grand-père ! »

Le troisième jour, la baba, qui gardait encore le lit, revint à elle aussi et demanda à manger. Élysée pensa : « Eh bien ! Je ne croyais pas rester ici aussi longtemps. Maintenant il est temps de partir. »

Le quatrième jour, le moujik se rasa, mit une chemise propre et se rendit dans le village chez un riche propriétaire qui lui avait prêté de l'argent, contre sa prairie et son champ sous caution. Le moujik le pria de lui rendre ses terres. Le propriétaire refusa, voulant d'abord récupérer l'argent. Quand il rentra chez lui, le moujik pleurait.

Élysée résolut alors de rester jusqu'au lendemain matin. Il ne savait plus à quoi se résoudre. Il lui restait si peu d'argent et si peu de temps pour continuer son pèlerinage. Mais il ne pouvait pas abandonner les gens ainsi.

De manière fortuite, Élysée trouva les limites à ne pas dépasser

Pour que cette famille retrouve des conditions correctes, il fallait dégager le pré et le champ de la caution. Quand il se réveilla le lendemain, il fut de nouveau résolut : « Je vais acheter et le champ et le pré, plus un cheval pour l’homme et une vache pour les enfants. Car autrement je m’en irais chercher le Christ par-delà les mers et je le perdrais en moi-même. Il faut être secourable. »

Confiance altruiste ou méfiance de l'égo, deux manières de vivre son destin (1/2)
Élysée ne savait plus à quoi se résoudre. Il lui restait si peu d'argent et si peu de temps pour continuer son pèlerinage. (Image : wikimédia / Own work by the original uploader / Domaine public)

Il fit dans la journée ce qu'il avait résolut de faire, mais il n'acheta pas la vache. Pourquoi ? Parce qu'en marchant dans le village pour aller acheter celle-ci, il avait surpris deux femmes le louant et parlant de toutes les bonnes choses qu'il avait faites pour la famille en détresse. Intuitivement, ce fut pour lui comme un signal qu'il ne devait pas en faire plus, qu'il ne devait pas en faire trop. 

Quand le pèlerin revint à l'isba avec le cheval et la charrette, toute la famille fut surprise et reconnaissante de la générosité du pèlerin. Le moujik détela le cheval, faucha de l'herbe et en remplit sa mangeoire. Puis tout le monde se mit au lit. Élysée se coucha dans la cour. Quand tous furent endormis, il se leva, s'habilla, prit son sac et partit à la recherche d'Efim.

À suivre...

Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.

Pour améliorer votre expérience, nous (et nos partenaires) stockons et/ou accédons à des informations sur votre terminal (cookie ou équivalent) avec votre accord pour tous nos sites et applications, sur vos terminaux connectés.
Accepter
Rejeter