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Histoire. Longyu, dernière impératrice douairière de Chine (2/3)

CHINE ANCIENNE > Histoire

Un titre sans pouvoir, un devoir sans répit 

Longyu, impératrice douairière de Chine, hérite d’un titre sans les moyens de l’exercer : la régence réelle appartient au prince Zaifeng : un prince dépassé par sa charge, et à un général de plus en plus indépendant de la dynastie qu’il est censé servir, Yuan Shikai. 

Entre un attentat manqué contre le régent et une révolte qui embrase peu à peu tout le pays, la dynastie Qing est en danger — un danger qui ne s’efface pas lorsque le prince régent Zaifeng, contraint de se retirer, laisse enfin le pouvoir à l’impératrice douairière Longyu, seule désormais face à la crise. 

Longyu : impératrice de titre, mais pas de pouvoir 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Cixi avait elle-même organisé, par décret, la structure de cette régence. Zaifeng est nommé prince régent, avec l’autorité de gérer les affaires courantes de l’État. L’impératrice douairière Longyu ne conserve qu’un droit de regard sur les décisions les plus graves. Portrait du prince régent Zaifeng (1883-1951). (Image : wikimedia / See page for author / Domaine public)

Devenue impératrice douairière en novembre 1908, Longyu se retrouve à la tête de la régence exercée au nom du très jeune empereur, alors âgé de deux ans.

Le pouvoir réel, pourtant, n’appartient pas à Longyu. Avant de mourir, Cixi avait elle-même organisé, par décret, la structure de cette régence. Zaifeng est nommé prince régent, avec l’autorité de gérer les affaires courantes de l’État. 

L’impératrice douairière Longyu, elle, ne conserve qu’un droit de regard sur les décisions les plus graves : elle doit en être informée, et peut donner son avis, mais sans pouvoir les trancher elle-même.

Le prince régent Zaifeng gouverne donc au quotidien. Il est secondé par un cercle de princes mandchous, ainsi que par le vieux général Yuan Shikai — seul homme à commander, dans tout l’empire, une armée moderne digne de ce nom, l’armée de Beiyang, dont il a lui-même posé les fondations dès 1895 en entraînant la toute première infanterie chinoise équipée et instruite sur le modèle occidental.

C’est précisément parce qu’il commandait déjà cette armée que les réformateurs des Cent Jours, en 1898, étaient venus le solliciter en secret, espérant qu’il s’en servirait pour renverser l’impératrice douairière Cixi et protéger l’empereur Guangxu. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Le général Yuan Shikai est aux commandes d’une armée moderne digne de ce nom, l’armée de Beiyang, dont il a lui-même posé les fondations dès 1895. Portrait de Yuan Shikai en uniforme militaire. (Image : wikimedia / Not stated, marked as "Copyright 1913 The Bobbs-Merril Company» / Domaine public)

Le général Yuan Shikai avait alors trahi leur complot, permettant à l’impératrice douairière Cixi de frapper la première et de faire emprisonner l’empereur à vie — un épisode dont Zaifeng, frère de Guangxu, n’a pas oublié le prix payé par sa famille.

Le problème, pour la cour de 1908, est que cette armée reste avant tout loyale au général Yuan Shikai personnellement, et non à la dynastie : le pouvoir impérial dépend ainsi, en dernier ressort, d’un homme que le nouveau régent ne contrôle pas vraiment.

Le prince régent Zaifeng tente d’y remédier dès 1909. Inquiet de cette influence grandissante, il envisage un temps de faire exécuter Yuan Shikai. Dissuadé par d’autres princes de la cour, il se contente finalement de le renvoyer dans sa province natale du Henan, sous le prétexte officiel d’une infirmité au pied. 

Cette mise à l’écart, largement commentée dans la presse internationale de l’époque, n’est pourtant qu’un répit temporaire : la cour n’a pas fini d’entendre parler du général Yuan Shikai.

Dans cette crise comme dans les autres, l’impératrice douairière Longyu reste en retrait, simple spectatrice des décisions prises par le régent. Son impuissance tranche nettement avec la toute-puissance qu’avait exercée sa tante Cixi. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
L’impératrice douairière avait bâti son pouvoir sur près de cinquante ans : un coup d’État dès 1861 pour évincer les régents désignés par son défunt mari, un vaste réseau de fidèles construit à la cour, un talent avéré pour éliminer ses opposants sans faiblir. Portrait de l’impératrice douairière Cixi. (Image : wikimedia / Hubert Vos / Domaine public)

L’impératrice douairière Cixi avait bâti son pouvoir sur près de cinquante ans : un coup d’État dès 1861 pour évincer les régents désignés par son défunt mari, un vaste réseau de fidèles construit à la cour, et un talent avéré pour éliminer ses opposants sans faiblir.

L’impératrice douairière Longyu, elle, accède au pouvoir du jour au lendemain, à 40 ans, sans réseau politique propre ni expérience de gouvernement, après vingt années passées dans l’ombre comme épouse délaissée.

Rien, dans son parcours, ne l’avait préparée à ce rôle ; elle se consacre surtout à l’éducation de son fils adoptif, Puyi, tout en étant tenue informée, et parfois consultée, sur les affaires les plus sensibles de la cour.

1910 : l’attentat contre le prince régent Zaifeng 

Depuis la défaite humiliante face au Japon en 1895 jusqu’à l’occupation de Pékin par les puissances étrangères lors de la Révolte des Boxers en 1900, en passant par l’échec des Cent Jours de réforme de 1898 : cette tentative de modernisation de l’empire qui avait valu à l’empereur Guangxu d’être emprisonné à vie, de plus en plus de Chinois en étaient venus à juger l’empire Qing, jugé irréformable. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Un double ressentiment — politique et ethnique — qui structure les mouvements hostiles à la dynastie à partir de 1905, autour d’une figure nouvelle : Sun Yat-sen. Portrait de Sun Yat-sen (1866-1925). (Image : wikimedia / 上海同生照相馆 (K.T. Thompson) / Domaine public)

À ces échecs successifs s’ajoute un grief plus profond, de nature ethnique : les Qing sont une dynastie mandchoue, issue d’un peuple venu du Nord-Est de la Chine qui a conquis le pays en 1644, et qui ne représente qu’une infime minorité face à l’immense majorité Han. Aux yeux d’un nombre croissant de Chinois, les Qing restent donc, encore au début du XXe siècle, des conquérants étrangers autant qu’un pouvoir défaillant.

C’est ce double ressentiment — politique et ethnique — qui structure les mouvements hostiles à la dynastie Qing à partir de 1905, autour d’une figure nouvelle : Sun Yat-sen. Né en 1866 dans une famille paysanne du Guangdong, formé en partie à Hawaï, puis médecin à Hong Kong, il abandonne sa profession en 1894 pour se consacrer à la lutte contre les Qing, qu’il juge incapables de protéger et de moderniser le pays. 

Après seize années d’exil et une dizaine de tentatives de soulèvement toutes réprimées, il fédère à Tokyo, en 1905, l’ensemble des sociétés secrètes existantes au sein d’une organisation unique, la Ligue jurée, avec un objectif clair : chasser les Mandchous et fonder une république. 

Le prince Zaifeng, en tant que symbole du pouvoir mandchou et prince régent le plus exposé de l’empire, devient l’une des cibles potentielles de ce mouvement. C’est dans ce climat de tension croissante que se déroule la régence de Zaifeng. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
En 1910, l’un des jeunes militants les plus en vue de la Ligue jurée, Wang Zhaoming — plus connu sous son nom de plume, Wang Jingwei —, décide d’agir seul, contre l’avis de Sun Yat-sen lui-même. Portrait de Wang Jingwei (1883-1944). (Image : wikimedia / Unknown photographer / Domaine public)

En 1910, alors que quinze années de lutte et une dizaine de tentatives de soulèvement se sont soldées par des échecs, l’un des jeunes militants les plus en vue de la Ligue jurée, Wang Zhaoming — plus connu sous son nom de plume, Wang Jingwei —, décide d’agir seul, contre l’avis de Sun Yat-sen lui-même. 

Il installe à Pékin un studio de photographie servant de couverture pour préparer l’assassinat du prince régent. Avec des complices, il enterre une charge explosive sous un pont que le prince Zaifeng emprunte régulièrement pour se rendre au palais. 

Le complot échoue de façon presque fortuite : un riverain, surprenant les conjurés en pleine nuit, alors qu’ils dissimulaient leur matériel, donne l’alerte, et la police finit par remonter la piste jusqu’à Wang Jingwei, qui est arrêté.

Le crime aurait dû, selon le code pénal des Qing, entraîner l’exécution du coupable et, potentiellement, de sa famille. Le prince régent Zaifeng choisit pourtant de commuer la peine en emprisonnement à vie. Selon plusieurs récits, il aurait été impressionné par le sang-froid de Wang Jingwei face à la mort — et soucieux, sans doute aussi, de ne pas en faire un martyr aux yeux du mouvement révolutionnaire. 

Rien ne permet de savoir si l’impératrice douairière Longyu, en droit associée aux décisions les plus graves, fut réellement consultée sur ce dossier précis. Les sources disponibles attribuent ce choix à Zaifeng, révélant en creux combien son rôle à elle demeure, ici comme ailleurs, invisible.

La régence change de mains 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
En mai 1911, la cour, sur proposition du ministre des Postes et des Communications Sheng Xuanhuai, décide de nationaliser les lignes de chemin de fer jusque-là financées par des capitaux provinciaux et privés. Portrait de Sheng Xuanhuai (1844-1916). (Image : wikimedia / 《时报》 1911 年 5 月 10 日 / Domaine public)

En mai 1911, la cour, sur proposition du ministre des Postes et des Communications, Sheng Xuanhuai, décide de nationaliser les lignes de chemin de fer : jusque-là financées par des capitaux provinciaux et privés. 

Officiellement, la mesure doit financer, via des emprunts étrangers, le remboursement des lourdes indemnités dues depuis la Révolte des Boxers — mais Sheng Xuanhuai, soupçonné de conflits d’intérêts, en tire aussi un bénéfice personnel. 

Cette décision déclenche immédiatement un vaste mouvement de contestation dans plusieurs provinces, en particulier au Sichuan, où la répression du Mouvement de protection des voies ferrées tourne à l’émeute — forçant la cour à détourner vers cette province des troupes jusque-là stationnées dans la région de Wuhan, et affaiblissant d’autant les garnisons qui y restent.

C’est dans ce climat déjà explosif, et alors même que Wuhan se retrouve fragilisée par ce transfert de troupes, que survient, le 10 octobre 1911, le soulèvement de Wuchang, point de départ de ce que l’on appellera la révolution de Xinhai. 

Face à l’ampleur de la révolte, incapable de mobiliser une armée fidèle sans l’aide de Yuan Shikai, la cour des Qing est contrainte de le rappeler fin octobre et le nomme d’abord à la tête des opérations militaires contre les insurgés. 

Mais plutôt que d’écraser la révolte par la force, Yuan Shikai avance avec prudence sur le terrain, tout en ouvrant en parallèle des négociations avec les révolutionnaires — une stratégie qui le rend indispensable aux deux camps à la fois. 

Cette position de force lui permet d’exiger, et d’obtenir, la dissolution du gouvernement en place quelques mois plus tôt — un cabinet surnommé avec ironie le « cabinet princier », tant il comptait de membres de la famille impériale parmi ses ministres. 

Longyu, dernière impératrice douairière de Chine
Yuan Shikai et ses collaborateurs au ministère des Affaires étrangères à Pékin, le 10 mars 1912. (Image : wikimedia / Unknown. Uploaded by 用心阁 on 2005-11-26. / Domaine public)

Le 1er novembre 1911, Yuan Shikai devient Premier ministre : il forme son propre gouvernement, majoritairement composé de ses fidèles. Il pose une condition immédiate : que Zaifeng quitte entièrement la vie politique. 

Contrairement à l’impératrice douairière Longyu, qui n’a jamais disposé d’un pouvoir ou d’un réseau propre, le prince Zaifeng reste un rival potentiel aux yeux de Yuan Shikai — c’est lui qui, en 1909, avait limogé le général et envisagé de le faire exécuter. L’écarter, tout en conservant une figure impériale légitime pour valider ses décisions, sert donc doublement les intérêts de Yuan Shikai. 

Dépassé par les événements et désormais privé de tout pouvoir réel, le prince Zaifeng renonce à la régence le 6 décembre 1911. Selon les témoignages de sa famille, il serait rentré chez lui ce jour-là en confiant, presque soulagé, qu’il pourrait désormais se consacrer à ses enfants.

L’impératrice douairière Longyu lui succède aussitôt, officiellement nommée régente à sa place : elle reçoit enfin, sur le papier, l’autorité pleine et entière que le prince régent Zaifeng avait exercée pendant trois ans à sa place. Un pouvoir qu’elle hérite dans les pires conditions possibles — seule, sans expérience, dépendante des conseils de l’homme même qui vient d’évincer son prédécesseur.

Rédacteur Quentin Pelletier

À suivre...

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