Seigneurs de la guerre de Beiyang : qui étaient-ils vraiment ?
L’histoire a surtout retenu, de ces seigneurs de la guerre issus de l’Armée de Beiyang, leurs trahisons, leurs guerres de cliques, leur soif de pouvoir. En Chine continentale, l’historiographie officielle a longtemps réduit ces hommes à des figures de traîtres et de profiteurs corrompus. Mais des biographies et des sources publiées hors de ce cadre dessinent un autre visage de ces hommes, autour de trois traits qui reviennent, avec une constance frappante, d’un général à l’autre : le patriotisme, le souci du peuple, et le respect du savoir.
Les traits méconnus des seigneurs de la guerre et l’influence de la culture de l’Armée de Beiyang
Le patriotisme : dire non au Japon
En 1915, le Japon présente au gouvernement chinois un ensemble d’exigences humiliantes, restées dans l’histoire sous le nom des Vingt et Une demandes. Yuan Shikai s’y oppose dès leur présentation : il informe les légations britannique et américaine, laisse filtrer l’information à la presse, au risque de s’attirer les foudres de Tokyo, et refuse catégoriquement les clauses les plus attentatoires à la souveraineté chinoise.
Sans soutien des puissances occidentales, restées spectatrices, et sous la menace d’un ultimatum, il finit par signer un accord au contenu très réduit. Selon plusieurs récits, il aurait ensuite fondu en larmes devant ses proches, les exhortant à préparer leur revanche.
Cette intransigeance envers le Japon, on la retrouve, avec une régularité troublante, chez presque tous les grands noms de l’Armée de Beiyang.
Zhang Zuolin, maître de la Mandchourie, avait ainsi longtemps résisté aux exigences ferroviaires de Tokyo : il temporisait, laissait filtrer les demandes japonaises à la presse pour attiser l’opposition nationaliste, et, contraint fin 1927 de signer un premier accord sur cinq lignes mandchoues, avait pris soin d’omettre la date de sa signature — geste discret de défiance.

Mais en mai 1928, pris en étau entre l’ultimatum japonais et l’avancée de l’Armée nationale révolutionnaire vers le Nord, il finit par céder : les 13 et 15 mai, il signe les accords ferroviaires que Tokyo réclamait depuis des mois. Ce compromis ne lui sauve pas la vie : jugé trop indépendant par les officiers de l’armée du Kwantung, il meurt quelques semaines plus tard dans l’attentat qui met fin au gouvernement de Beiyang. Son fils, le jeune maréchal Zhang Xueliang, hérite alors du contrôle de la Mandchourie.
Wu Peifu, chef de la clique du Zhili après Cao Kun et déjà croisé dans la première partie, se voit offrir par Tokyo, alors qu’il est réfugié dans le Sichuan après une défaite militaire, un prêt et des milliers de fusils pour reprendre le pouvoir. Il refuse, expliquant que les affaires chinoises doivent se régler entre Chinois.
En 1931, après l’invasion japonaise de la Mandchourie, il se rend à Pékin pour reprocher au jeune maréchal Zhang Xueliang de ne pas avoir résisté. On lui prête cette réplique restée célèbre : « Maintenant que je suis là, la force ne manque plus. La plus grande force d’un soldat, c’est d’accepter de mourir. » Toute sa vie, il s’en tient à trois règles : ne jamais résider dans les concessions étrangères, ne jamais emprunter à l’étranger, ne jamais se placer sous protection étrangère.

Même les figures les moins connues obéissent à ce même réflexe. Dans le sud du pays, Chen Jiongming, défait par le gouvernement nationaliste de Canton, s’était retiré à Hong Kong, où il vivait modestement. On raconte que des émissaires japonais lui auraient proposé, après l’invasion de la Mandchourie, un chèque de 80 000 dollars pour le convaincre de reprendre du service, qu’il aurait renvoyé barré d’une croix.
Cao Kun, qui doit sa présidence à un scandale de corruption, reste dans les mémoires pour avoir acheté ce poste à coups de pots-de-vin. Mais lorsque le nord de la Chine tombe sous domination japonaise en 1937, contrairement à d’autres anciens dignitaires de Beiyang installés dans la concession japonaise de Tianjin, il refuse de prêter son nom aux gouvernements fantoches mis en place par Tokyo ; il meurt à Tianjin occupée en 1938, sans avoir jamais servi l’occupant.
Le souci du peuple
Contrairement à certaines idées reçues, nombre de ces seigneurs de la guerre avaient reçu une éducation classique et restaient attachés aux valeurs traditionnelles. Certains en tiraient, envers leurs soldats comme envers le peuple, une sollicitude que leur réputation laisse peu deviner. Ce souci du peuple se traduit chez eux en actes de gouvernement concrets.
C’est une époque où les entreprises chinoises connaissent un essor rapide, la Première Guerre mondiale ayant provisoirement desserré l’emprise économique des puissances occidentales sur la Chine.
Certains seigneurs de la guerre éclairés ont su tirer parti de cette conjoncture. On raconte ainsi que Sun Chuanfang, qui contrôle cinq provinces du sud-est, réduit les impôts et confie le développement des infrastructures de Shanghai à des lettrés reconnus, et qu’il se serait fermement opposé à des notables locaux souhaitant augmenter les taxes pour financer l’armée.

Yan Xishan, qui dirige le Shanxi pendant trente-huit ans, malgré les tentatives d’éviction de Yuan Shikai, du Parti communiste chinois, du Japon et de factions rivales, en fait dans les années 1930 une province modèle à l’échelle nationale, tant sur le plan industriel, avec la création de dizaines d’usines et de mines sous l’égide de sa Compagnie industrielle du Nord-Ouest, que sur le plan éducatif, avec la généralisation de l’enseignement primaire gratuit.
Wu Peifu, le même qui refusait plus haut l’aide japonaise et sermonnait le jeune maréchal Zhang Xueliang, en offre un autre exemple, presque à l’inverse de l’image du seigneur de la guerre corrompu : après plusieurs décennies à la tête de provinces entières et de centaines de milliers d’hommes, il meurt dans le dénuement, sans avoir accumulé la moindre fortune personnelle ni la moindre propriété foncière, un fait salué jusque dans les rangs communistes.
Le respect du savoir
À l’université de Pékin, le recteur Cai Yuanpei, membre du Kuomintang et adversaire déclaré des seigneurs de la guerre, met en œuvre une politique d’ouverture intellectuelle et de pluralisme des idées, sans jamais subir l’intervention des autorités militaires en place.

Loin de la capitale, Liu Wenhui, l’un des seigneurs de la guerre du Sichuan évoqués dans la première partie, chassé de Chengdu en 1935 par son propre neveu, prend la tête de la commission chargée de créer la province du Xikang, région montagneuse à l’ouest du Sichuan, dont il devient gouverneur en 1939. Dans cette région reculée où se côtoient Han et Khampas, il fait construire des écoles, notamment des internats accueillant des enfants des deux communautés.
Wu Peifu, qui refusait déjà l’aide japonaise et mourut sans fortune, illustre lui aussi ce respect du savoir. Passionné par les classiques chinois, il publie plusieurs ouvrages sur le Yi Jing, le Livre des Mutations, et se fait connaître sous le surnom de « maréchal de jade ».
Le respect du savoir, chez ces généraux, ne se limitait pas aux livres qu’ils lisaient eux-mêmes.
Cao Kun, celui qui préférait manger du gruau plutôt que de servir l’occupant, de son côté, jamais scolarisé, sait reconnaître la compétence chez les autres : devenu président, il apprend qu’un proche fait pression sur son ministre des Affaires étrangères pour placer son propre candidat comme ambassadeur à Londres, et le rabroue sèchement : de quel droit se mêle t-il de diplomatie, quand le ministre, lui, en a l’expérience ? Dans ses mémoires, ce même ministre écrira que Cao Kun, malgré son absence d’instruction, était un chef né.

Feng Yuxiang, qui a renversé Cao Kun par un coup d’État et expulsé Puyi de la Cité interdite en 1924, est un seigneur de la guerre peu instruit mais grand admirateur du savoir d’autrui. Il attache une grande importance à l’éducation pratique de ses troupes.
Les différents personnages dans cette série d’article :
Yuan Shikai : le général qui a fondé l’Armée de Beiyang, fait abdiquer Puyi, puis est devenu président Il meurt en 1916.
Puyi : le dernier empereur de Chine, contraint d’abdiquer à six ans en 1912, brièvement remis sur le trône en 1917, puis expulsé de la Cité interdite en 1924.
Duan Qirui : chef de la clique de l’Anhui, a stoppé la restauration de Puyi en 1917 ; plus tard, s’agenouille devant les victimes d’une répression et renonce à la viande jusqu’à sa mort.
Cao Kun : chef de la clique du Zhili, devenu président en 1923 par corruption électorale ; refuse pourtant, en 1937, de diriger un gouvernement fantoche pour le Japon.
Wu Peifu : général de la clique du Zhili, surnommé le « général confucéen » ; refuse l’aide japonaise, meurt sans fortune, et méprise les écrivains modernes comme Lu Xun.
Zhang Zuolin : chef de la clique du Fengtian, maître de la Mandchourie et de Pékin ; refuse de céder au Japon et meurt dans l’attentat de son train, en 1928.
Zhang Xueliang : fils de Zhang Zuolin, lui succède en Mandchourie et rallie la région au gouvernement nationaliste en 1928.
Feng Yuxiang : général qui organise le coup d’État de 1924 contre Cao Kun ; admirateur du savoir, malgré son propre manque d’instruction.
Yan Xishan : gouverneur du Shanxi pendant trente-huit ans, en a fait une province modèle.
Liu Wenhui : chef militaire du Sichuan, devenu gouverneur du Xikang, investit dans l’éducation locale.
Chen Jiongming : général du Sud, défait par les nationalistes, refuse l’argent japonais et meurt pauvre à Hong Kong.
Sun Chuanfang : contrôle cinq provinces du Sud-Est, réduit les impôts au profit de la population.
Sun Yat-sen : fondateur du parti nationaliste, établit un gouvernement rival à Canton.
Tchang Kaï-chek : successeur de Sun Yat-sen à la tête du parti nationaliste, réunifie la Chine du Nord par l’expédition du Nord (1926-1928).
Cai Yuanpei : recteur de l’université de Pékin, défend la liberté intellectuelle face aux seigneurs de la guerre.
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