Wu Faxian, ancien commandant de l’armée de l’air du Parti communiste chinois, a laissé des mémoires qui se distinguent de la plupart des récits écrits par des fonctionnaires déchus. Elles contiennent des omissions et des justifications, mais aussi des moments rarement révélés au public, tirés de son expérience personnelle.L’un de ces moments concerne Tan Zhenlin, un haut dirigeant du Parti, durant les bouleversements du début de l’année 1967.
À une époque où les hauts responsables commençaient à s’opposer à la Révolution culturelle, Tan Zhenlin s’exprima avec une émotion inhabituelle.
« Je n’avais jamais pleuré auparavant », a-t-il déclaré. « Maintenant, j’ai pleuré trois fois. Il n’y a plus d’endroit où pleurer. Avec le recul, je n’aurais pas dû rejoindre la révolution si tôt, je n’aurais pas dû vivre jusqu’à 65 ans et je n’aurais pas dû suivre le président Mao. »
Les trois regrets de Tan Zhenlin dans un contexte politique dangereux
Cette remarque est devenue célèbre sous le nom des « trois regrets ». Il ne s’agissait pas d’une critique théorique. C’était personnel, direct et, dans le contexte politique de l’époque, dangereux.
La réponse de Mao ne tarda pas, prononcée en face à face. Selon le récit de Wu Faxian, elle fut cinglante et méprisante. Si Tan Zhenlin estimait qu’il n’aurait pas dû adhérer au Parti, répliqua Mao, il pouvait démissionner. S’il pensait qu’il n’aurait pas dû participer à la révolution, il n’était pas obligé de continuer. S’il regrettait d’avoir suivi Mao, il pouvait arrêter. Quant à vivre jusqu’à 65 ans, ajouta Mao, c’était déjà fait.

Après cet échange, la situation de Tan Zhenlin se détériora. Les séances de critique interne se poursuivirent au sein de son unité. Tandis que d’autres hauts responsables étaient progressivement réintégrés dans la vie politique, Tan Zhenlin resta marginalisé et fut exclu des réunions importantes du Parti.
Des participants, nourrissaient des griefs mais gardaient le silence
Le contexte décrit dans les mémoires permet de comprendre pourquoi de telles remarques étaient rares. Début 1962, lors de la Conférence des sept mille cadres, Liu Shaoqi, alors chef d’État chinois, tenta de reconnaître que la famine qui avait suivi le Grand Bond en avant était en grande partie due à l’homme. Mao rejeta cette interprétation, insistant sur le fait que la situation générale restait positive. Les fonctionnaires se rallièrent rapidement à sa position.
Nombreux étaient ceux qui, parmi les participants, nourrissaient des griefs mais gardaient le silence. Certains craignaient qu’une prise de parole ouverte ne les incrimine : alors qu’ils avaient mis en œuvre des politiques durant le Grand Bond en avant. D’autres se souvenaient du sort réservé au maréchal Peng Dehuai, qui avait critiqué Mao et avait été par la suite l’objet d’une purge. Même ceux qui prenaient la parole se rétractaient souvent, demandant à ne pas être enregistrés.
Dans ce contexte, les manifestations publiques de loyauté ont pris une signification différente. Lin Biao, qui avait prononcé un discours élogieux envers Mao lors de la conférence, admit plus tard en privé que ses paroles n’étaient pas sincères, mais nécessaires. Mao, cependant, loua le discours et ordonna sa diffusion.
Ce même schéma se répéta durant la Révolution culturelle. Des millions de Gardes rouges parcoururent le pays pour se rassembler à Pékin ou sur des sites liés à l’histoire révolutionnaire du Parti. À Jinggangshan, les pénuries alimentaires devinrent si graves que certains étudiants moururent de faim. Zhou Enlai organisa des mesures d’urgence, notamment le pont aérien pour acheminer des vivres depuis les grandes villes, afin de stabiliser la situation.
L’ampleur de ces mobilisations mit à rude épreuve les transports, le logement et l’approvisionnement alimentaire. Malgré cela, Mao insista pour des rassemblements plus importants, appelant à une augmentation du nombre de participants.

Au sommet du Parti, les tensions se manifestaient autrement
Jiang Qing, l’épouse de Mao, joua un rôle de plus en plus affirmé lors des réunions politiques. Wu Faxian se souvient d’un épisode où elle critiqua vivement Zhou Enlai devant tous : affirmant son autorité en matière de politique. Zhou réagit avec prudence, évitant la confrontation directe.
Lin Biao, malgré son soutien public à Mao, intervenait parfois lorsque les conflits s’envenimaient. Dans une dispute impliquant Jiang Qing, il prit la défense d’un autre haut responsable, mais avec circonspection. S’opposer directement à Jiang Qing risquait de provoquer Mao lui-même.
Les mémoires retracent également une série de purges politiques durant cette période. Des personnalités autrefois promues rapidement pouvaient être destituées tout aussi vite. Wang Li, Guan Feng et Qi Benyu ont connu une ascension fulgurante avant de tomber en disgrâce en un laps de temps très court. Les arrestations survenaient souvent sans explication claire à l’époque.
Avant l’affaire Lin Biao en 1971, un réseau d’équipes d’enquête centrales avait déjà été mis en place, impliquant des centaines de fonctionnaires dans des investigations prolongées. Les réunions pouvaient durer toute une nuit, et la présence de tous les participants était exigée.
Un exemple de frustration privée étalée au grand jour
La responsabilité des affaires politiques antérieures restait un sujet de controverse. Les décisions qui semblaient émaner de fonctionnaires subalternes reflétaient souvent des directives venues des plus hautes instances. Le récit de Wu Faxian soulève des questions quant à la manière dont les responsabilités ont été attribuées a posteriori.
À la fin de la Révolution culturelle, aucun des membres fondateurs du Groupe de la Révolution culturelle n’avait conservé son poste. Ceux qui avaient jadis occupé le cœur du pouvoir furent écartés un à un.
Dans ce contexte, l’emportement de Tan Zhenlin apparaît moins comme un épisode isolé que comme un rare exemple de frustration privée étalée au grand jour. La réaction qu’il a suscitée : immédiate et impitoyable, reflétait les limites qui définissaient la vie politique de l’époque.
Rédacteur Charlotte Clémence
Source : Inside Mao’s Inner Circle: Tan Zhenlin’s ’Three Regrets’ and a Chilling Reply
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