En Chine, la traque des sosies de Xi Jinping prend une tournure absurde. Sur la plateforme Douyin, version chinoise de TikTok, un entrepreneur du Heilongjiang a vu son compte supprimé simplement pour sa ressemblance physique avec le dirigeant chinois. Ce phénomène, véritable « effet Guignols » version surveillance, révèle les dérives les plus étranges du contrôle numérique en République populaire de Chine.
Le prix d’une ressemblance frappante avec le dirigeant chinois
Le 7 mai 2026, un homme d’affaires originaire du Nord-Est de la Chine, met en ligne une courte vidéo. Son ton est enthousiaste, presque solennel : il vient de franchir la barre des 10 000 abonnés sur Douyin.
Sous le pseudonyme « @牡丹顺峰东哥 » (Frère Dong de Mudan Shunfeng), ce vétéran du secteur des services explique vouloir simplement promouvoir sa ville natale et partager son expérience d’entrepreneur. Aucune phrase ne dépasse la ligne officielle ; le discours s’inscrit même volontiers dans le registre de l’« énergie positive » cher au Parti communiste chinois.

Pourtant, en quelques heures, la séquence accumule un phénomène statistique étrange : selon le quotidien Epoch Times, la vidéo enregistre 174 000 partages et 40 000 likes — mais zéro commentaire. Les internautes comprennent vite : la section des commentaires a été verrouillée. Puis la vidéo disparaît. Puis le compte tout entier devient introuvable.
La traque des sosies de Xi Jinping et la suppression des comptes devenue routinière
La raison de cet effacement n’a rien d’officiel, mais elle s’impose à tous ceux qui ont regardé la vidéo : l’homme d’affaires de Mudanjiang présente une certaine ressemblance physique avec Xi Jinping. Sur les réseaux sociaux occidentaux, où la vidéo a fini par circuler après avoir été relayée depuis la plateforme X, les commentaires oscillent entre la moquerie et la stupéfaction.
Les internautes l’ont rapidement surnommé « Tonton » (« mon oncle »), un terme affectueux pour un homme d’âge mûr. Les commentaires sous ses vidéos rivalisent d’ironie, jouant sur sa ressemblance frappante avec le président chinois. « Tonton, il y a quelqu’un à Zhongnanhai - le siège du pouvoir chinois, où réside Xi Jinping - qui s’est fait opérer pour te ressembler ! » Un autre internaute relève : « 480 000 partages, zéro commentaire — et mon commentaire a été supprimé aussi. »
Quelques jours plus tôt, une affaire similaire avait éclaté dans le Shandong (山东). Un commerçant qui vendait des coquillages et des conques en direct sur Douyin avait vu son compte sanctionné : interdiction de modifier ses informations personnelles pendant trente jours, suppression de toutes ses photos de profil et de ses selfies.

Le motif invoqué par la plateforme — un classique vague « contenu non conforme » — ne mentionne jamais explicitement le visage du dirigeant. Mais le commerçant lui-même s’en étonne publiquement : « Poster un selfie, c’est aussi devenu une infraction ? »
Un précédent connu : le baryton Liu Keqing
Le cas le plus documenté reste celui de Liu Keqing, baryton chinois installé en Europe, dont la ressemblance avec Xi Jinping lui vaut depuis 2019 une succession de bannissements. Selon plusieurs médias dont le New York Times, qui s’était emparé du sujet dès juin 2020, Liu Keqing avait vu son compte Douyin suspendu à au moins trois reprises pour cause d’avatar « non conforme » — une notion juridiquement floue mais redoutablement efficace.
Dans un message publié sur son cercle d’amis WeChat en mai 2025 et intitulé Le tourment d’un visage (脸的困扰), le chanteur racontait avoir passé cinq ans à changer prudemment de photo de profil, en choisissant des clichés « les plus banals possibles ».

Père de quatre enfants, il décrivait l’effondrement de ses revenus, les plateformes de diffusion en direct lui interdisant l’une après l’autre d’apparaître à l’écran. Selon le quotidien taïwanais Liberty Times, son compte Douyin n’a finalement été débloqué qu’en février 2026 — après qu’il eut adopté une photo jugée suffisamment éloignée du visage du président.
Quand l’IA traque la ressemblance avec Xi Jinping : les dérives du contrôle numérique
Pour la chaîne taïwanaise SET News, reprise par plusieurs médias en chinois, ces affaires en cascade illustrent l’extrême sensibilité du dispositif chinois de modération automatisée. Tout signe susceptible d’être lu comme une métaphore politique — ou comme une atteinte au prestige du chef de l’État — semble désormais inscrit sur les listes de filtrage des algorithmes d’intelligence artificielle. Y compris, donc, les visages réels de citoyens ordinaires.
Plusieurs commentateurs y voient une forme de réactivation moderne du bihui (避讳), cette pratique impériale qui interdisait jadis aux sujets de prononcer ou d’écrire les caractères composant le nom de l’empereur. À l’époque des Han ou des Tang, le tabou portait sur les caractères ; à l’ère du deep learning, il s’étend aux pommettes, à la coupe de cheveux, à la silhouette. « Un pays où même le visage peut être hors-la-loi », résume un internaute cité par le quotidien Liberty Times.
Cette extension du domaine du contrôle dessine, dans la sphère numérique chinoise, un paysage paradoxal : pour exister en ligne, certains citoyens devraient désormais, ironise-t-on sur les réseaux, envisager la chirurgie esthétique. Le sort réservé aux sosies de Xi Jinping s’ajoute ainsi à la longue liste des absurdités produites par un système où la frontière entre satire involontaire et infraction passible de sanction tient à un simple jeu de miroirs.
Rédacteur Yi Ming
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