Que signifie « détachement » ? Est-ce une forme de faiblesse, ou un choix délibéré, fruit d’une quête de maîtrise de soi et de retenue ? Dans la pensée chinoise traditionnelle, le détachement était souvent perçu non comme une reddition, mais comme une lucidité : savoir ce qui mérite d’être poursuivi et ce qui ne le mérite pas.
Un récit de Jia Yi, penseur et commentateur politique éminent de la dynastie des Han occidentaux, explore cette idée à travers un contraste saisissant entre vertu intérieure et ostentation. Se déroulant durant les périodes des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants, le récit relate la rencontre entre le prince héritier du royaume Wei et un souverain du royaume de Zhai, un homme qui affichait fièrement sa richesse.

Un visiteur paré de richesses
Lorsque le marquis Jing du royaume de Zhai rendit une visite officielle au prince héritier du royaume de Wei, son apparence ne passa pas inaperçue. À sa ceinture pendait une épée ornée de plumes et de jade. De l’autre côté, de précieux pendentifs étaient suspendus, leurs surfaces polies captant la lumière et la reflétant en de fulgurants éclats.
Les deux hommes restèrent assis un moment et échangèrent des politesses. Pourtant, durant toute la rencontre, le prince héritier ne fit aucune remarque sur l’épée ou sur les ornements. Il ne s’enquit ni de leur origine, ni de leur valeur, encore moins de leur facture.
Le marquis Jing s’impatienta. Ne pouvant plus supporter le silence, il finit par demander : « Votre royaume possède-t-il lui aussi des trésors ? »
Le prince héritier répondit calmement : « Oui. »

Redéfinir la notion de trésor
« Et quels sont ces trésors ? » insista le marquis Jing.
Le prince répondit : « Notre souverain tient parole. Nos fonctionnaires sont loyaux. Notre peuple a confiance en son chef et le soutient. Voilà les trésors du royaume de Wei. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire », rétorqua le marquis Jing. « Je parle de trésors matériels. »
Le prince héritier acquiesça. « Nous en avons aussi », dit-il. « Voyez ceci : Tu Shizhao supervise les marchés du Wei, garantissant un commerce honnête et sans tromperie, afin que jeunes et vieux soient traités équitablement. Xi Xin gouverne Yangyi, où l’on ne vole pas ce que l’on a perdu en chemin. Et Mang Mao sert à la cour, attirant, par son intégrité, des lettrés compétents et vertueux des royaumes voisins. Ces hommes sont les plus grands trésors du royaume de Wei. »

Une richesse qui soudain pesa lourd sur les épaules
Le marquis Jing se tut. Son visage s’assombrit. Sans un mot, il retira son épée et ses pendentifs et les déposa près de son siège. Puis, se levant brusquement, il partit sans prendre congé et monta dans sa calèche.
Le prince héritier, surpris par ce départ soudain, dépêcha aussitôt un serviteur avec les objets. Avec eux, il transmit un message : « Je ne possède ni la vertu requise pour accepter ces trésors, ni la capacité de les préserver pour vous. Ils ne peuvent ni me réchauffer en hiver ni apaiser ma faim en temps de disette. Ne me les confiez pas, car ils ne m’apporteraient que malheur. »
Quand l’attachement devient un fardeau et le détachement un trésor

Le prince héritier de Wei était réputé pour sa simplicité et son intégrité. Son détachement des richesses matérielles n’était pas une façade, mais le reflet de sa discipline intérieure. En pensée, en parole et en action, il demeurait humble : insensible aux tentations du monde, convaincu que se tenir à l’écart du superflu était un moyen d’éviter le mal. Son trésor se trouvait dans la pratique du détachement.
Le marquis Jing, en revanche, avait voulu impressionner son hôte par des démonstrations fastueuses de son rang. Au lieu de cela, il rentra chez lui avec les trésors mêmes qui, espéraient-ils, l’élèveraient – désormais dépouillés de leur sens. Selon des récits ultérieurs, il se retira de la vie publique et vécut reclus jusqu’à sa mort.
Même à la fin de sa vie, disait-on, il ne put se détacher de ce qui, selon lui, donnait de la valeur à ses possessions. Cette obsession le rongeait, le plongeant dans la mélancolie et l’isolement.

Rédacteur Charlotte Clémence
Source : Why Yielding Was Once Considered a Sign of Strength, Not Weakness
www.nspirement.com
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