Xu Xiake (徐霞客), explorateur et géographe de la dynastie Ming, a parcouru la Chine d’un bout à l’autre, sondant ses montagnes et remontant ses grands fleuves. Il en a tiré une œuvre hors norme, les Carnets de voyage de Xu Xiake (徐霞客游记). Beaucoup s’étonnent d’une chose : comment a-t-il pu voyager sans argent ? Premier routard explorateur de Chine, il a passé plus de trente ans sur les routes sans jamais exercer de métier. Le secret tient pour une bonne part à son histoire familiale.
« Un homme doit porter ses ambitions aux quatre coins du monde »
En 1587, vers la fin de la dynastie Ming, un enfant nommé Xu Hongzu (徐弘祖) est né à Jiangyin, dans l’actuelle province du Jiangsu, au sein d’une famille de notables réputée depuis cinq générations pour ses lettrés et ses poètes. Né de parents de plus de quarante ans — chose rarissime à l’époque —, il passait déjà pour un être à part ; son père, Xu Youmian (徐有勉), l’avait nommé « Hongzu », celui qui honore ses ancêtres.
On pourrait croire que ce père rêvait de le voir devenir mandarin. Il n’en était rien : la famille portait une blessure ancienne. Un aïeul, accusé d’avoir corrompu les examinateurs, avait été déchu de ses titres, entraînant dans sa chute le célèbre lettré Tang Bohu ; depuis, quatre générations durant, plus personne n’avait réussi les concours, et cette obsession avait fini par ruiner la maison.
Échaudé, Xu Youmian n’a pas exigé de son fils qu’il vise les honneurs ; il souhaitait au contraire qu’il trouve sa véritable vocation. Ainsi a grandi un garçon que ses contemporains jugeaient « dévoyé » : indifférent à la gloire, il dévorait des livres jugés inutiles et passait ses journées à vagabonder. Présenté une fois à l’examen vers quinze ans, il a échoué et n’a plus jamais retenté sa chance.

Et sa mère ? Loin de le sermonner, elle a été sa première complice. Femme à l’esprit large, dame Wang (王孺人) estimait qu’un homme devait porter ses ambitions aux quatre coins du monde ; elle lui a même confectionné un « bonnet du grand voyage ». À chaque retour, elle l’écoutait, fidèle auditrice, raconter ce qu’il avait vu.
Les anciens appelaient « hôtes des nuées » (烟霞客, Yan Xia Ke) les ermites perdus dans les montagnes embrumées : c’est de là que lui vient son surnom de « Xiake ».
Le premier routard de l’histoire chinoise
On croit souvent qu’il faut être riche et oisif pour voyager. Né dans une famille fortunée, Xu Xiake aurait-il flâné toute sa vie grâce à elle ? C’est tout le contraire : il a été le premier routard de l’histoire.
La fortune des Xu avait été dilapidée par l’obsession des examens. Son père avait un peu redressé la situation, mais il est mort quand Xu Xiake avait dix-huit ans, laissant la famille vivre de la vente de toile. Selon la Biographie de Xu Xiake de son ami Qian Qianyi, le voyageur devait même labourer la terre pour nourrir sa mère.
Sa vie sur les routes se divise en deux temps. Du vivant de sa mère, qui le soutenait, il s’en tenait au précepte « tant que vivent tes parents, ne pars pas au loin » : des voyages courts, de quelques jours à quelques mois. Après sa mort, libéré de toute attache, il s’est lancé dans sa grande expédition vers le Sud-Ouest, partant pour des années.
Cette équipée, la plus coûteuse de sa vie, révèle son génie de la débrouille. Dix jours après son départ, en 1636, il empruntait déjà de l’argent à un moine pour renflouer sa bourse. Pire : l’année suivante, sur la rivière Xiang, des brigands ont attaqué son embarcation. Pour sauver sa vie, il a jeté tous ses bagages à l’eau et a plongé, nu ; il ne lui restait qu’un cure-oreille en argent, qu’un voyageur compatissant a accepté en échange de quelques vêtements.

Loin de renoncer, il a gagné Hengyang pour emprunter de l’argent, et a fini par échanger vingt mu de terre contre vingt taels. Son compagnon, le moine Jingwen, n’a pas survécu aux suites de l’attaque ; Xu Xiake a repris la route en emportant ses cendres.
La chance a tourné au Guangxi, où un officier lui a remis un « jeton de poste » : ce sceau ouvrait les relais impériaux, et le voyageur a pu s’y loger et s’y nourrir sans rien débourser, comme un mandarin en mission. S’y sont ajoutés les dons de notables séduits par sa réputation : à Kunming, le lettré Tang Dalai lui a offert de l’argent et des lettres de recommandation qui ont balisé la suite de son périple. Cette chaîne d’entraide l’a accompagné jusqu’à sa dernière étape : malade, les deux pieds paralysés au mont Jizu, il a été raccompagné chez lui grâce à un dignitaire de Lijiang.
Trouver des ressources ne suffisait pas : encore fallait-il dépenser peu. En Chine, on partait d’ordinaire la bourse bien garnie ; lui faisait tout l’inverse. En chemin, il ne buvait pas de vin et ne mangeait pas de viande, déjeunait d’un simple agrume et dormait sur la paille. « Sans sel pour assaisonner, sans herbe pour me coucher, j’étais pourtant comblé », a-t-il noté.
Un voyage semé de périls
Loin de l’image du voyageur solitaire, Xu Xiake préparait soigneusement ses itinéraires et partait avec un ou deux compagnons. Mais ses voyages devenaient si rudes que ses accompagnateurs, pourtant endurcis, finissaient par renoncer — les Carnets mentionnent plus d’une fois des domestiques en fuite.
Son programme ? « Un serviteur ou un moine, un bâton, un baluchon ; pas de provisions ; supporter la faim des jours durant, couvrir des centaines de li à pied… » À travers des régions sauvages et une époque troublée, les dangers s’accumulaient : cinq attaques de brigands, quatre disettes, sans compter le tigre, le python, les pillards, les rapides, les falaises verglacées et l’air vicié des grottes. « La mort, comme le vent, m’accompagnait sans cesse. »

Rien de tout cela ne ressemblait à une partie de plaisir. Xu Xiake disait voyager ; en réalité, il explorait en savant : loin de composer des vers, il escaladait et mesurait.
Xu Xiake, un explorateur qui a légué un trésor inestimable à la Chine ancienne
Au mont Huangshan, alors sauvage et désert, il est monté deux fois ; les sites aujourd’hui célèbres du « Sommet lumineux » et du « Rocher du moine assis », c’est lui qui les a décrits le premier. Surtout, contre l’avis des guides de l’époque, il a établi, par la seule observation vérifiée pas à pas, que le pic Lianhua était le plus haut du massif — ce que les mesures modernes ont confirmé.
Face aux cours d’eau, il remontait aux sources. Un classique antique, le Tribut de Yu, laissait croire que le Yangzi naissait de la rivière Min ; ne se fiant qu’à ce qu’il voyait de ses yeux, et sans aucun instrument moderne, Xu Xiake a parcouru le Nord puis l’extrême Sud, jusqu’aux défilés du Jinsha, pour démontrer que la véritable source du fleuve était la rivière Jinsha — un apport décisif pour la géographie chinoise.
Ses explorations souterraines ont stupéfié ses contemporains : il a étudié plus de cent grottes calcaires, compris qu’elles naissaient de l’érosion par l’eau et expliqué la formation des stalactites — plus d’un siècle avant que les Européens ne s’intéressent au relief karstique. Un spéléologue français a d’ailleurs salué en lui un véritable pionnier de la discipline.
À cela s’ajoutent quantité de données fiables : relevés météorologiques, ligne des neiges des monts Cang au Yunnan, cartes dessinées à la main, descriptions de minerais. Brigands, fauves, précipices et torrents n’ont pu arrêter sa marche : ils ont au contraire forgé en lui un explorateur complet. Ses pas l’ont mené aux quatre coins de l’empire — du mont Putuo, à l’est, à Tengchong au Yunnan, à l’ouest ; de Nanning, au sud, au mont Pan, près de Pékin, au nord —, à travers les treize provinces des Ming.

Réunies après sa mort sous le titre des Carnets de voyage de Xu Xiake, ses notes ont été traduites en une dizaine de langues. On l’a surnommé le « Sage du voyage » et consacré pionnier de la géographie chinoise ; la toute première entrée de son journal de voyage est datée du 19 mai, devenu depuis la Journée nationale du tourisme en Chine. Lui qui écrivait « resté assis tout le jour à écouter fondre la neige » contemplait la beauté du monde, indifférent à l’idée que la postérité se souvienne ou non de lui.
Rédacteur Yi Ming
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