Wu Zixu (559 - 484 av. J.-C.), vengeur légendaire, et Zhu Yuanzhang (1328-1398), futur empereur de la dynastie Ming : deux destins extraordinaires nés dans la misère. Découvrez ces figures de la Chine ancienne qui ont traversé la mendicité pour entrer dans l’histoire.
Quand on pense aux mendiants, les mots qui viennent spontanément à l’esprit sont souvent peu flatteurs : saleté, misère, maladie. Dans bien des cas, ils reflètent une réalité cruelle — celle d’hommes et de femmes réduits à dépendre de la charité d’autrui, livrés aux caprices des éléments, assistant depuis les marges de la société aux retournements incessants du destin.
Pourtant, même dans ces conditions impitoyables, des individus d’exception ont su s’imposer, déjouant toute attente et laissant une empreinte durable dans l’histoire.
Le père fondateur des mendiants

« En tout métier, il est un fondateur. » Lorsqu’on parle du « père fondateur » des mendiants, le nom de Wu Zixu s’impose aussitôt. Ce personnage est auréolé d’innombrables récits légendaires. Wu Zixu était le fils de Wu She, ministre du royaume de Chu. Il vécut au cours de la Période des Printemps et des Automnes. Résolu à venger son père et son frère, il fut contraint à l’exil après avoir été victime de la tyrannie et du chaos politique sous le règne du roi Ping de Chu. Ce dernier avait ordonné l’exécution de Wu She et de sa famille.
Fuyant pour sauver sa vie, il survécut en mendiant sa nourriture tout au long de sa route. Il endura de rudes épreuves, l’humiliation et frôla la mort à maintes reprises, avant d’atteindre finalement le royaume de Wu. Il y aida le roi Helü à défaire le royaume de Chu, et après la victoire, ordonna que la tombe du roi Ping fût exhumée pour en fouetter infâmement le cadavre — accomplissant ainsi sa longue quête de vengeance.

Sima Qian (145 - 86 av. J.-C.) consacra un chapitre des Mémoires historiques à la vie de Wu Zixu, relatant notamment ses années de fugitif errant et mendiant. Il y note : « Avant d’atteindre le royaume de Wu, il tomba malade en chemin et dut s’arrêter pour mendier sa nourriture ». Pourchassé par soldats et fonctionnaires, affaibli par la maladie et l’épuisement, il avait alors touché le fond, luttant pour sa survie aux dernières marges de la société.
Selon la légende, lorsqu’il supervisa la construction de la ville de Suzhou, Wu Zixu fit enfouir à la base des remparts des briques faites de riz gluant. Il recommanda à ses subordonnés que si le royaume venait à être frappé par la famine, les murailles pourraient être démolies et les briques bouillies pour nourrir le peuple.
Wu Zixu servit fidèlement le roi Fuchai de Wu, le successeur du roi Helü. Il avertit à plusieurs reprises le monarque du danger que représentait le royaume de Yue, qui se reconstruisait en secret. Le roi Fuchai, aveuglé par la flatterie d’un ministre corrompu, finit par accuser Wu Zixu de trahison et lui ordonna de se suicider en lui envoyant une épée.

Après la mort injuste de Wu Zixu, le royaume de Yue finit par détruire le royaume de Wu. Dans le chaos qui s’ensuivit, la famine s’abattit sur la cité. Le peuple se souvint des instructions de Wu Zixu, abattit les remparts et fit bouillir les briques de riz gluant : survivant ainsi à l’épreuve de la disette.
On dit que ce geste témoignait de la gratitude de Wu Zixu envers la bonté que lui avaient jadis manifestée les habitants de la région durant ses années d’errance. En retour, il avait voulu les protéger au-delà même de sa mort. C’est pourquoi les mendiants de la région de Suzhou en vinrent à le vénérer comme la figure tutélaire de leur condition.
L’empereur mendiant
Comme Wu Zixu, qui vécut sa période de mendicité comme une simple traversée de l’adversité, l’histoire chinoise connaît un « empereur mendiant » dont le destin fut peut-être unique en son genre.

Zhu Yuanzhang, l’empereur fondateur de la dynastie Ming, naquit dans une famille misérable d’un district pauvre. À dix-sept ans, une famine dévastatrice doublée d’une épidémie s’abattit sur sa région natale, lui arrachant parents, frères et sœurs en l’espace de quelques semaines. Il était si démuni qu’il ne pouvait même pas offrir une sépulture décente aux siens.
Cette expérience est consignée en ouverture de l’Histoire des Ming : « La quatrième année de l’ère Zhizheng, la sécheresse et les sauterelles provoquèrent une famine et une épidémie généralisées. L’empereur fondateur avait alors dix-sept ans. Ses parents et frères et sœurs moururent les uns après les autres, le laissant dans un tel dénuement qu’il ne pouvait les enterrer. Un notable du lieu, Liu Jizu, l’aida à les inhumer à Fengyang. »
Seul et sans appui, le futur empereur prit l’habit au temple Huangjue. Bien qu’officiellement moine, il n’était en réalité qu’un humble serviteur chargé des tâches les plus ingrates au service de ses frères. Mais la famine sévissait jusque dans l’enceinte du temple, les vivres vinrent à manquer.
Zhu Yuanzhang fut finalement contraint de partir, errant à travers la campagne et mendiant sa subsistance. En chemin, il tomba malade. Les chroniques rapportent que deux hommes vêtus de robes pourpres l’accompagnèrent et veillèrent sur lui jusqu’à son rétablissement.

Remis sur pied, il s’égara et erra pendant des années. En trois ans, il traversa les régions de Guang, Gu, Ru et Ying, avant de rentrer finalement au temple. Durant cette longue période, il sillonna l’Anhui et le Henan en vagabond, exposé aux intempéries, mendiant sa pitance, subissant l’humiliation, les mauvais traitements et d’incessantes épreuves.
De retour au temple, Zhu Yuanzhang reçut une invitation à rejoindre la rébellion que menait alors Guo Zixing, un chef militaire qui avait pris la tête d’une insurrection contre la dynastie Yuan déclinante, dans le cadre de la grande révolte des Turbans rouges. Il quitta définitivement l’habit monastique et rejoignit ses rangs. Ses aptitudes ne tardèrent pas à retenir l’attention de Guo Zixing, qui lui confia des responsabilités croissantes.
En l’espace de deux mois, Zhu Yuanzhang gravit les échelons du commandement, amorçant ainsi une ascension extraordinaire. Sa vie prit dès lors un cours radicalement différent — digne des plus grands romans.
Rédacteur Quentin Pelletier
Source : Legendary Figures Among Beggars (Part 1)
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