Après Wu Zixu et Zhu Yuanzhang, l’histoire chinoise nous offre une troisième figure légendaire parmi les mendiants entrés dans la légende : Wu Xun (1838-1896). Il fit de la misère non pas un destin subi, mais le creuset d’un idéal : offrir gratuitement l’éducation aux enfants pauvres. Sa vie témoigne de ce que peuvent accomplir l’endurance et la conviction quand elles s’emparent d’une existence tout entière.
Parmi les mendiants entrés dans la légende, Wu Xun, la grâce du dénuement

Parmi toutes les figures de mendiants, celle qui force le plus l’admiration est sans conteste celle du « mendiant saint » Wu Xun. Né dans une famille indigente du comté de Tangyi (aujourd’hui Guancheng), dans le Shandong, il perdit son père à l’âge de sept ans et dut survivre en mendiant aux côtés de sa mère.
Wu Xun était un nom qu’il adopta plus tard dans sa vie. Septième enfant de sa fratrie, il s’appelait à l’origine Wu Qi — Wu le Septième —, simple désignation ordinale, comme il était courant de nommer les enfants des familles pauvres selon leur rang de naissance. En raison de son épilepsie, qui le faisait parfois s’effondrer au sol avec de l’écume aux lèvres, on le surnommait également Wu Doumo — Wu le Convulsif. »
Dès son plus jeune âge, Wu Xun se distingua par sa piété filiale. Lorsqu’il parvenait à mendier quelque nourriture qu’il jugeait bonne, il la présentait d’abord à sa mère avant d’y toucher lui-même. Malgré sa pauvreté, il aspirait profondément au savoir. Un jour, passant devant une école privée, il y entra dans l’espoir d’assister aux leçons. Mais parce qu’il était vêtu de haillons, le maître le chassa.
Quand l’injustice forge un idéal

À quinze ans, Wu Xun fut envoyé pour travailler en tant que domestique chez un parent éloigné, Zhang Bianzheng, à Xuedian dans le comté de Guantao. On lui assigna les tâches les plus pénibles : il peinait du matin au soir sans jamais se plaindre. Pourtant, après plusieurs années de service, il ne reçut pas le moindre sou. Son employeur avait falsifié les registres de comptes pour le flouer, et Wu Xun comprit qu’il avait été exploité.
Le choc fut terrible. Accablé et épuisé, il s’effondra dans un temple où, dit-on, il dormit trois jours et trois nuits. À son réveil, il courut sans s’arrêter pendant trois autres jours, comme pour fuir le poids de ce qu’il venait de vivre. À partir de ce moment naquit en lui une ambition nouvelle et inébranlable : créer des écoles gratuites pour que les enfants des familles pauvres puissent recevoir une éducation.
Il se mit alors à mendier pour réunir des fonds, murmurant sans cesse à mi-voix en chemin. Ses paroles ressemblaient à des litanies répétées : « Porter des fardeaux et être maltraité n’est pas aussi bien que de mendier librement. Ne me méprisez pas parce que je mendie, tôt ou tard, j’ouvrirai une école gratuite. Qu’il s’agisse de porter du fumier, de désherber ou de charrier des pierres, le travail et le salaire me sont indifférents. »
Pour beaucoup de ceux qui l’entendaient, cet homme sans instruction s’exprimant soudain en formules rythmées et proclamant une ambition si démesurée devait avoir perdu la raison sous le poids des épreuves. Wu Xun mendiant à travers de vastes régions : le Shandong, le Hebei, le Henan, le Jiangsu et d’autres provinces, avait constamment la formule « école gratuite » à la bouche.

Beaucoup se moquaient de lui, disant qu’il souffrait du « syndrome de l’école gratuite ». Wu Xun leur répondait : « Syndrome de l’école gratuite ? Ce n’est pas une maladie grave. Quand je rencontre des gens, je les salue avec respect, j’accepte ce qu’ils donnent, et je vis ainsi. J’ouvrirai une école gratuite qui durera dix mille ans sans changer ».
Se fixer un but est aisé, le tenir toute une vie est une tout autre épreuve, et c’est précisément là que réside la grandeur de Wu Xun.
Le don de soi

Pour fonder ses écoles, Wu Xun ne se contenta pas de mendier, il accepta aussi les travaux les plus éreintants. Il se livrait parfois à des numéros de rue extrêmes : se transpercer le corps, recevoir des coups sur la tête, porter de lourds chaudrons, avaler des serpents et des scorpions, ou encore briser des tuiles pour quelques pièces. De tels actes d’endurance dépassent l’entendement ordinaire. Mais une chose est claire : si Wu Xun renonçait ainsi à toute dignité personnelle, ce n’était jamais pour lui-même.
Il disait : « Je ne me marierai pas et n’aurai pas d’enfants. Fonder une école gratuite est une entreprise entièrement désintéressée ». Son abnégation ne se manifestait pas seulement dans ses efforts pour l’éducation — sa bonté venait d’un endroit sincère et profond.
Au fil de ses années d’errance, Wu Xun avait su épargner et faire fructifier ses gains, acquérant peu à peu des terres. Il n’hésita pas à en céder une partie à ceux qui en avaient besoin. Dans son village, une belle-mère et sa belle-fille peinaient à survivre. Wu Xun leur offrit dix arpents de terre en disant : « Cette femme est bonne, vraiment bonne ; lui donner dix arpents n’est même pas suffisant. Cette femme est pieuse, si pieuse, ces dix arpents sont pour la soutenir dans sa vieillesse. »

À ses 38 ans, le Shandong fut frappé d’une grave sécheresse qui provoqua une famine généralisée et fit de nombreuses victimes. Wu Xun utilisa l’argent mendié pour acheter quarante sacs de sorgho afin de nourrir les affamés.
Le niveau d’endurance et de souffrance consentie que Wu Xun démontra dépassait de loin ce que la plupart des ascètes ordinaires auraient pu supporter. Pourtant, lui-même ne semblait pas ressentir la misère.Il se murmurait souvent des paroles à lui-même, le visage serein, semblant puiser la joie là où d’autres n’auraient trouvé qu’accablement. À force de persévérance, ce que l’on raillait comme sa « folie de l’école gratuite » finit par être accepté, compris, puis soutenu.
Un rêve devenu réalité
Bien des années plus tard, en 1888, Wu Xun put enfin concrétiser son rêve : avec l’appui de Yang Shuyuan et Lou Chongshan, deux notables locaux qui croyaient en sa cause, il fonda la première école gratuite, l’Académie Chongxian. L’année suivante, il fonda conjointement une deuxième académie avec un maître bouddhiste de l’école Chan. En 1896, il établit une troisième académie dans la ruelle Yushi, quelques semaines seulement avant sa mort.

Ces trois écoles gratuites couvraient ensemble près de 300 mu (environ 20 hectares) de terres. Au total, Wu Xun y consacra plus de 10 000 taëls d’argent (le taël était l’unité de compte en argent utilisée en Chine à cette époque ). Il passa toute son existence à mendier pour soutenir l’éducation et, de l’avis général, ne connut pas un seul jour de véritable confort. Il finit par tomber malade et meurt à cinquante-huit ans.
Après la mort de Wu Xun, le gouvernement Qing publia une biographie officielle en son honneur. Sous la République de Chine (1912-1949), il entra dans les manuels scolaires et devint une figure connue et célébrée dans toute la société.
Sa réputation fit cependant l’objet d’une violente réécriture politique après la prise de pouvoir du Parti communiste en 1949. Férocement critiqué, il fut faussement qualifié de « grand vaurien », de « grand débiteur », de « grand propriétaire terrien » et de « traître au peuple travailleur ». Durant la Révolution culturelle, sa tombe fut exhumée, son cercueil promené en cortège, et ses restes détruits.
Aussi, de nombreux Chinois aujourd’hui ne connaissent-ils plus l’histoire de Wu Xun : certains n’ont même jamais entendu son nom. Pour une figure autrefois universellement connue sous le titre de « mendiant saint », cet effacement de la mémoire est, pour beaucoup, profondément regrettable.
Après la mort de Mao Zedong en 1976, la réputation de Wu Xun fut partiellement restaurée. Sa mémoire reste cependant fragile dans une Chine où l’histoire officielle continue d’être réécrite selon les besoins du pouvoir.

On dit souvent en Chine qu’il ne faut pas juger un homme sur l’apparence, et cette sagesse trouve ici toute sa vérité. Au sein du groupe le plus démuni, le plus humble, le plus méprisé : celui des mendiants, se cachent des lettrés, des empereurs, des sages éclairés et des saints incarnant le désintéressement et la vertu. Pourtant, combien de joyaux authentiques demeurent ignorés, dissimulés sous une apparence que le regard superficiel ne sait pas traverser ?

Rédacteur Quentin Pelletier
Source : Legendary Figures Among Beggars (Part 2)
www.nspirement.com
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