Les bulles technologiques lorsqu’elles éclatent, révèlent parfois des systèmes frauduleux un peu à l’image du système de Ponzi. Du boom ferroviaire britannique au XIXe siècle à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs qui peuvent nous permettre de comprendre la frénésie actuelle autour de l’Intelligence artificielle (IA) et sa potentielle bulle ?
De nombreux investisseurs se demandent si nous vivons dans une bulle IA. D’autres vont plus loin et se posent la question de savoir jusqu’à quand. Pourtant, la bulle continue de gonfler, alimentée par ce sentiment dangereux de « peur de passer à côté » (FOMO pour Fear Of Missing Out).
Le système de Ponzi
L’histoire et l’expérience récente nous montrent que les bulles financières naissent souvent de l’enthousiasme excessif des investisseurs pour les nouvelles technologies « révolutionnaires » qui, lorsqu’elles éclatent, révèlent des systèmes frauduleux surréalistes qui se sont développés sous couvert de la bulle.

Concrètement, un système de Ponzi consiste à rémunérer les investisseurs existants avec l’argent apporté par de nouveaux investisseurs plutôt qu’avec de vrais profits, ce qui nécessite un recrutement continu jusqu’à son effondrement inévitable. L’une des caractéristiques de ces systèmes est qu’ils sont difficiles à détecter avant l’éclatement de la bulle, mais étonnamment simples à comprendre avec le recul.
Cet article propose d’aborder la question suivante : quelles traces les systèmes de Ponzi laissent-ils dans les bulles financières alimentées par la technologie ? Comment pourraient-elles aider à anticiper la prochaine bulle qui émergera dans le tumulte de l’IA ?
Pour ce faire, ci-dessous une comparaison entre le système de Ponzi du « roi du chemin de fer » George Hudson, dans les années 1840, à celui de Bernie Madoff, rendu possible par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les dotcoms des années 1990-2000, puis soutenu par la bulle immobilière qui a suivi aux États-Unis.
La « Railway Mania » de George Hudson

La « Railway Mania » débute au Royaume-Uni en 1829. Elle émerge sous l’effet à la fois des attentes des investisseurs quant à la croissance de cette nouvelle technologie et du manque d’alternatives d’investissement provoqué par l’arrêt de l’émission d’obligations par le gouvernement. La promesse de la technologie ferroviaire entraîne un afflux de compagnies ferroviaires avec l’enregistrement de plus de 50 entreprises au cours des quatre premiers mois de 1845 seulement.
À cette époque, les estimations des coûts de développement ferroviaire sont sous-évaluées de plus de 50 %, et les prévisions de recettes sont estimées entre 2 000 et 3 000 livres sterling par mile, alors que les recettes réelles se situent plutôt entre 1 000 et 1 500 livres par mile. (Cent livres sterling en 1845 équivalent à 15 782,99 livres sterling en 2026, soit 18 216,73 euros, ndlt) Les normes comptables rudimentaires permettent une certaine liberté dans la présentation des comptes, comme le report de la comptabilisation des dépenses. La responsabilité des directeurs incombe aux actionnaires et non à des auditeurs externes ou à des représentants de l’État.
George Hudson (1800-1871), était également membre du Parlement. Il a encouragé la déréglementation du secteur ferroviaire.
Le système de Ponzi de Bernard Madoff

La réputation de Bernard Madoff s’est construite sur son succès dans les années 1970 grâce à l’informatisation et à l’innovation technologique dans le domaine du trading. La bulle Internet est alimentée par l’expansion rapide des entreprises technologiques, avec plus de 1 900 sociétés TIC cotées sur les bourses américaines entre 1996 et 2000, ce qui permet à son fonds BLMIS de détenir 300 millions de dollars d’actifs en 2000 (alors plus de 300 millions d’euros, ndlr).
Le système de Madoff se développe dans un contexte de croissance rapide des produits dérivés, tels que les Credit Default Swaps (CDS) et les Collateralized Debt Obligations (CDO), qui augmentent de 452 % entre 2001 et 2007. La forte volatilité des marchés engendre une normalisation des rendements exceptionnellement élevés, masquant le caractère irréalisable des performances promises par Bernard Madoff. Ces rendements sont considérés comme modérés par les investisseurs, qui ne perçoivent pas l’invraisemblance d’une telle constance sur le long terme, ce qui permet au système de durer sans être détecté.
Les activités de Bernard Madoff sont facilitées par le fait qu’avant la loi Dodd-Frank de 2010 sur la supervision des banques, l’enregistrement des hedge funds (fonds spéculatifs) auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de régulation des marchés financiers) est volontaire. De plus, après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources gouvernementales sont réorientées vers la sécurité nationale, entraînant une baisse de plus de 25 % des enquêtes ouvertes pour crimes financiers entre 2000 et 2003.
L’invraisemblance des rendements de Bernard Madoff est négligée par la SEC, malgré les signalements de lanceurs d’alerte qui ont déclenché une enquête : ce qui reflète son manque de connaissances et celui d’autres organismes de réglementation en matière de trading des hedge funds. Cela a également pu être le résultat de l’influence des relations étroites de Madoff avec les autorités de régulation, compte tenu de ses fonctions passées de président du Nasdaq et de conseiller en structure de marché auprès de la SEC.
Au moment de l’éclatement de la bulle ferroviaire, les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre sont à leur plus bas niveau depuis près d’un siècle. De même, la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale des États-Unis (FED) dans les années 2000 réduit le coût des crédits immobiliers, stimulant la demande et contribuant à l’inflation des prix de l’immobilier. Dans les deux cas, les marchés sont inondés d’argent bon marché et lorsque tout le monde gagne de l’argent (ou pense en gagner), les questions qui dérangent ne sont pas posées.
De l’ascension à la chute des fraudeurs
George Hudson de même que Bernard Madoff communiquaient très peu sur leurs opérations auprès de leurs collègues directeurs et actionnaires. Le premier a levé notamment 2,5 millions de livres sans fournir de plan d’investissement détaillé. Madoff, quant à lui, a employé et surpayé des collaborateurs peu qualifiés afin de décourager les questions sur le fonctionnement interne. Il a aussi évité les réunions de présentation aux investisseurs pour ne pas avoir à répondre aux interrogations de professionnels avertis.
Il a recruté plutôt ses investisseurs par le biais de relations philanthropiques et de réseaux personnels. Des éléments suggèrent que certains actionnaires étaient en partie conscients des pratiques commerciales douteuses de Hudson, mais ils ne s’y opposaient pas initialement.
Lorsque leurs bulles respectives ont éclaté, ces pratiques commerciales douteuses ont été révélées, et il apparaît alors clairement qu’ils utilisaient, selon le système classique de Ponzi, des capitaux frais, et non les bénéfices des investissements, pour verser des dividendes aux investisseurs. Il a également été révélé qu’ils utilisent les fonds des investisseurs pour financer leurs trains de vie luxueux.
Hudson aurait détourné environ 750 000 livres (soit environ 74 millions de livres actuelles, soit 85,4 millions d’euros, ndlt), tandis que la fraude de Bernard Madoff a atteint 65 milliards de dollars de pertes déclarées, avec des pertes réelles pour les investisseurs estimées à environ 18 milliards.
Tous deux ont terminé dans la disgrâce : Hudson s’est enfui en France et Madoff est mort en prison.
Sur la piste du renard

Méfiez-vous lorsque vous voyez des entreprises d’IA dont la valeur marchande ne cesse d’augmenter, dirigées par des leaders charismatiques et influents : il est préoccupant que les dirigeants des géants de l’IA entretiennent des relations aussi étroites avec la Maison-Blanche.
Dans ces cas, il est impératif d’analyser la qualité des communications avec les actionnaires et les investisseurs potentiels, notamment en termes d’allocation du capital et de transparence sur les flux de trésorerie détaillés. Il ne suffit pas de se fier aux états financiers audités : il faut aller beaucoup plus loin dans l’examen de la stratégie d’investissement, ce qui exigera évidemment des auditeurs qu’ils redoublent d’efforts.
Lorsque les investisseurs sont pris dans la frénésie, au coin de la rue attend un Ponzi.
Rédacteur Charlotte Clémence
Auteur : Paul David Richard Griffiths : Professor of Finance; (Banking, Fintech, Corporate Governance, Intangible Assets), EM Normandie. Cet article est republié du site The Conversation, sous licence Creative Commons.
Soutenez notre média par un don ! Dès 1€ via Paypal ou carte bancaire.












